ORIGINE
En 2005 j’ai participé à une série documentaire diffusée sur France 2 intitulée Ecole(s) en France de Christophe Nick et Patricia Bodet. J’étais la réalisatrice sur une des 4 écoles primaires de la série : une classe unique en zone d’éducation prioritaire (ZEP) dans le quartier de la Mosson à Montpellier, l’instituteur y appliquait une pédagogie inspirée des méthodes Freinet. Il s’agissait d’un tournage en immersion pendant 3 mois.
L’école était cernée par de grands immeubles. Dans la cour, les enfants semblaient être sous la protection d’une silhouette élancée et vertigineuse de 76 m de hauteur, c’était la Tour d’Assas, la plus grande tour du quartier et de la région Languedoc Roussillon. La plupart des élèves y habitaient et à la récréation, ils nous montraient leur appartement en comptant les étages, certains avaient vue sur la mer au loin, d’autres sur le terrain de football et ainsi sur les matches gratuitement… La tour était dans toutes les discussions des ateliers philo, présente dans les dissertations, source de rumeurs les plus improbables, de fantasmes, de crainte et de fascination.
Trois ans plus tard, je décidais de me rendre dans cette tour aux mille visages et au fil de mes visites, j’ai pu me rendre compte de tout l ‘aspect cinématographique de ce véritable village vertical de 800 habitants, il y avait tous les ingrédients pour construire un récit avec des enjeux, des personnages forts, une histoire liée à l’immigration en France.
Les lieux ont souvent été des inspirations pour mes films : « Parasols et crustacés » sur la plage, « Ames vagabondes » dans un hôpital psychiatrique en Lozère, « La vie sur l’eau » dans un port. L’objectif étant toujours de porter sur ces microsociétés un regard de toute première fois, avec une constante : donner la parole à ceux qui l’ont trop peu, tous les invisibles de notre société, et donc des films éminemment politiques.
La population dans les quartiers, mise au banc (étymologie du mot banlieue) est très peu représentée au cinéma et à la télévision, si ce n’est le plus souvent de façon caricaturale.
L’histoire de la tour est celle de la plupart des immeubles construits entre 1953 et 1973, lorsque l’État français se lance dans une vaste politique de construction de logements sociaux pourvus de tout le confort moderne.
A Montpellier, face à la pression démographique, la ville étouffe, et décide de construire de nombreux logements pour accueillir les rapatriés d’Algérie, les ingénieurs d’IBM, les étudiants.
La tour d’Assas est construite en 1969, on en vantait la modernité, avec des appartements de luxe. Elle a ensuite connu plusieurs vagues migratoires, une grande mixité avec des Italiens, Espagnols, Marocains et Algériens. Au fur et à mesure de sa détérioration, sont restées les populations les plus précaires. En 2008, il n’y avait pratiquement plus que des Marocains originaires de la vallée du Dadès, issus du même village.
REALISATION / PRODUCTION
M’immerger dans un lieu, filmer en cinéma direct, déclencher des mises en situations, construire un récit avec la grammaire de la fiction, sans commentaire, faire confiance à l’intelligence du spectateur, trouver une couleur et un style à chaque univers : c’est ainsi que je réalise la plupart de mes documentaires.
Le travail au long cours sur chaque film est aussi pour moi très précieux (six mois pour le Village vertical) et le documentaire m’offre aussi la possibilité de poursuivre des histoires au fil du temps, c’est ainsi que j’ai filmé mon personnage Mimi de ses 12 ans à ses 30 ans et qu’il en sera de même avec la tour filmée en 2009 et ensuite en 2024.
Sur ce tournage, nous étions une équipe très réduite, le chef opérateur et moi-même à la prise de son.
Mon film s’est rapidement concentré sur le concierge, véritable pilier et lien social de ce village, il devait résoudre des conflits entre voisins, trouver des solutions à tout problème technique urgent, écrire des courriers, jouer le traducteur entre l’arabe, le français et le berbère. Les enfants se réfugiaient dans la conciergerie pour discuter avec lui football et devoirs scolaires. À ceux qui ramenaient de mauvaises notes, il leur criait « vous voulez finir avec la glacière ? » (Allusion à leurs pères maçons qui partent sur les chantiers avec leur repas). Il connaissait les 800 habitants et le numéro de chaque appartement qui leur était attribué.
Un film choral où je donnais la parole aux habitants de différentes générations. Les jeunes, tiraillés entre deux cultures racontaient les diverses discriminations, les hommes luttaient pour sa réhabilitation et leur dignité, les enfants s’en emparaient comme d’un terrain d’aventures infini.
La tour filmée comme en plan de coupe, telle le roamn « La vie mode d’emploi » de Georges Pérec avec ces tranches de vie au sein de chaque appartement, mais aussi comme un personnage à part entière, filmé sous toutes les coutures, par tous les temps, véritable vigie du quartier.
L’immeuble étant classé IGH (Immeuble de Grande Hauteur), des pompiers surveillaient 24h sur 24h son activité et des caméras se trouvaient dans les différents étages, les images étaient retransmises sur des écrans dans un local au rez-de-chaussée. Un pompier, en effectuant sa ronde, nous servait de guide pour pénétrer dans les coulisses et les entrailles du bâtiment, il terminait sur le toit avec vue sur le Pic St Loup et la ligne bleue de la mer .
J’ai profité de toutes ces images en noir et blanc des écrans pour jouer avec celles en direct, m’attacher ainsi à toutes ces chorégraphies d’allées et venues, celles qui racontent un milieu social, ce sont par exemple les hommes, ouvriers en bâtiment pour la plupart, qui quittaient les étages tôt le matin, glacière à la main, pour se rendre sur les chantiers. J’ai retranscrit aussi tous les signes d’abandon de cette population avec les ascenseurs qui tombaient régulièrement en panne, des fenêtres non sécurisées, de nombreuses infiltrations, des coupures régulières d’eau etc
Le tournage s’est étalé sur plusieurs mois jusqu’à l’été quand les habitants étaient tous partis en vacances au bled, que la tour devenait brutalement orpheline, complètement déserte.
Ce film a été très apprécié par la presse, diffusé sur France TV et la télévision marocaine en 2009 mais le plus important à mes yeux a été l’enthousiasme des habitants du quartier, présents à toutes les projections, nous remerciant de leur avoir permis de s’exprimer, de montrer à la fois leur attachement à la tour et tous les problèmes auxquels ils étaient confrontés. Ce tournage fut une de mes plus belles expériences cinématographiques et humaines où j’avais pu mêler geste artistique, poétique et politique.
Seize ans plus tard, en 2024, à l’annonce de la destruction prochaine de la tour d’Assas, ce fut pour moi une évidence, une nécessité d’y retourner pour un nouveau film. Une mission presque vis-à-vis du lieu, de ses habitants. Il était inimaginable que je regarde de loin cette fin de vie de la tour, il me fallait à tout prix accompagner à ma façon ce passage d’un avant à un après, ce temps des dernières fois avant la destruction. Je devais faire aussi en tant que réalisatrice le deuil de la silhouette de la tour que j’avais tant filmée dont j’avais déjà senti toute la fragilité. Faire le deuil en créant, en faisant acte de mémoire. Avec mon chef opérateur, nous n’avions que quelques mois devant nous, si bien que nous n’avons pas attendu les financements pour démarrer le tournage.
Dans la tour il n’y avait plus que des couloirs et des appartements vides, tout était écho et allure fantomatique. Il ne restait plus que 4 familles qui attendaient un relogement.
La tour avait perdu son concierge décédé du covid, remplacé par un vigile, les familles avaient peu à peu été relogées dans d’autres quartiers. Les femmes s’étaient battues pour cette destruction et avaient souhaité vivre plus près du centre-ville de Montpellier, pour plus de mixité pour leurs enfants. Seules les personnes âgées sont restées dans le quartier où elles avaient leurs repères, leurs habitudes.
Le compte à rebours de la destruction de la tour entraînait chez les ex-habitants une urgence à témoigner. Ils y ont vécu des bonheurs, des drames, des déracinements, des combats individuels ou collectifs. J’ai proposé à certains d’entre eux de revenir dans leur ancien appartement pour se souvenir, se raconter, et nous avons filmé les dernières consultations du médecin qui exerçait dans la tour depuis 40 ans.
La démolition d’une tour est toujours un bouleversement pour un quartier, et pour les personnes qui y ont vécu, c ’est un choc si bien que la métropole avait mis en place des évènements et activités artistiques pour accompagner la population dans son deuil. Un artiste Al Stiking a peint sur une bâche monumentale, placée sur une façade de la tour, un premier portrait d’homme de dos avec un imperméable et un attaché-case symbole du passé, d’une population d’ingénieurs. Six cordistes tels des insectes dansant sur la façade ont installé la bâche et au fil du temps, ils l’ont détachée petit à petit pour faire apparaître une seconde toile avec le portrait d’une femme de face, combative, symbole de l’avenir. Sur les parcelles de tissus de la fresque (de la taille des fenêtres) étaient aussi inscrits les témoignages des anciens habitants symbolisant en images toutes ces tranches de vie passées.
Dans le premier film, la tour avait toujours été filmée d’en bas, en contre-plongée le plus souvent, pour montrer son aspect imposant, écrasant. Pour ce second film j’ai choisi de réaliser des images à partir de drones qui tournent autour d’elle, l’encerclent, pour lui donner un aspect plus fragile, de même la grande toile blanche tel un linceul à tous les vents accentuait cet aspect éphémère de l’avenir de la tour.
La tour a été fêtée en grande pompe pendant plusieurs mois : les visites sur le toit de l’immeuble avec une vue à 360 degrés, étaient prises d’assaut, mêlant touristes et habitants du quartier.
C’est avec ironie que j’ai montré l’aspect excessif de cet engouement soudain pour cette tour et ses habitants, ignorés jusqu’à aujourd’hui, si peu écoutés et si souvent discriminés. L’impression d’un hommage de dernière minute délivré à un vieux sage qu’on a peu respecté, mais qu’il est grand temps d’honorer !! La tour vacillante et fatiguée, comme prise au piège d’un tour operator.
Certains de mes personnages étaient critiques vis-à-vis de ces festivités coûteuses, de tout cet argent public destiné aux artistes et aux travaux de mise aux normes (ascenseur, électricité) pour les visites guidées alors que toute demande de travaux minimes leur était refusée jusqu’alors.
Ce film pour France TV intitulé « La tour fantôme » se terminait par la traversée d’une funambule qui s’élançait d’une fenêtre de la tour d’Assas, entourée de vide et de toutes les tours de béton. Elle n’était plus qu’une silhouette qui danse, s’allonge, fait le grand écart sur ce fil.
Une traversée pour symboliser un adieu à la tour, que tous ses habitants quittent pour d’autres horizons.
Je suis ensuite retournée sur le banc de montage pour construire une version longue pour les festivals avec les deux films remaniés en gardant le titre « Le village vertical » et un épilogue : la tour désamiantée, grignotée étage par étage, désossée, en coupe avec les dernières traces de la vie des habitants.
