Guerre et paix en Ukraine

Journal d’un pacifiste. Oleksander Tkachenko, Ukraine-France, 2026, 89 minutes.

Les films sur la guerre en Ukraine sont nombreux et très variés. Depuis la vision des bombardements sur les villes et leurs effets dévastateurs, les attentes dans les tranchées et les assauts pour libérer des villages jusqu’à la vie à l’arrière, dans les écoles et les campagnes qui ne sont pas épargnées. Comment pourrait-il en être autrement ? Comment les documentaristes ukrainiens et tous ceux qui peuvent avoir un lien, si tenu soient-ils avec l’Ukraine, comment pourraient-il détourner le regard de leur caméra de cette guerre interminable qui remet en cause la possibilité de vivre en paix pour tous. A commencé par tous les Européens.

Parmi tous ces films qui sont bien sûr tous émouvants, bouleversants, révoltants, Le Journal d’un pacifiste est peut-être le plus fort, celui qui marquera d’un signe indélébile la cinématographie documentaire de la guerre à l’échelle mondiale. Ne serait-ce que parce qu’il transpose, mine de rien, l’intimité personnelle en une universalité humaine.

Dans ce film, il y a un avant et un après la guerre. Ce qui ne veut pas dire pourtant que l’entre-deux de la guerre ne soit qu’une parenthèse. Qu’il s’agirait de refermer au plus vite. L’avant, c’est la vie insouciante, presque bucolique en tout cas paisible de DOC, ce doux rêveur. A une autre époque, on l’aurait qualifié de beatnik. Avant la guerre, c’est le paradis. On devrait dire, c’était le paradis, un paradis à jamais perdu. Car après la guerre, le retour à la vie civile plus rien n’est comme avant. La guerre transforme ceux qui la vive, ceux qui la font sur le front ou à l’arrière, là ou de toute façon, le bruit des bombes est toujours et partout assourdissant.

Et la guerre elle-même ? Doc va la vivre, intensément, dans toutes ses dimensions, humaines et militaires. Il a hésité à rejoindre l’armée. Il est toujours difficile de quitter le paradis. Surtout, si on n’est pour rien dans sa remise en cause. Sur le front, il a une position de responsabilité. Officier, il doit commander. Il finira justement commandant. Il fera l’expérience de la culpabilité que cela entraîne. Le groupe de six de ses soldats qu’il envoie en mission tombera dans une embuscade, il n’y aura pas de survivants.

Et puis il sera blessé, une fois à la tête et une autre fois aux jambes. Ce qui lui imposera une longue rééducation pour pouvoir de nouveau marcher. Le film ne se situe pas dans le registre de la plainte. Après tout, il y a pire. Il y a toujours, partout, le pire.

Doc filme sur le front de la guerre avec son smartphone. Ces images nous sont présentées brutes. Au format vertical, et cela introduit dans le film une diversité de registres d’images. Façon de dire que la guerre ne peut pas être regardée comme la paix et que le documentaire ne propose jamais un regard innocent.

D’ailleurs, le film va jouer sur les modalités de présentation des images, en particulier en divisant l’écran en deux espaces. Et en plus, le cinéaste glisse dans un coin une petite vignette de lui-même. Rien de ce que montre les images ne lui est étranger.

Peut-on être pacifiste en temps de guerre, peut-on rester pacifiste après avoir combattu sur le front ? Après avoir rencontré la mort en face. Chez les ennemis, mais aussi parmi ses compagnons de lutte. La guerre en Ukraine n’en finira pas de nous interroger. Sur le sens même de la vie.

Fipadoc Biarritz 2026

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Par jean pierre Carrier

Auteur du DICTIONNAIRE DU CINEMA DOCUMENTAIRE éditions Vendémiaire mars 2016. jpcag.carrier@wanadoo.fr 06 40 13 87 83

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