Itinéraire d’un film : Ceci n’est pas une guerre de Magali Roucaut et Eric-John Bretmel

ORIGINE DU FILM

Au début du premier confinement, en mars 2020, Eric-John s’est mis spontanément à filmer chez lui et Magali à l’extérieur, dans la ville. Qu’est-ce qui pouvait nous réunir ? Nos images, un film. Tourner ce film dans Paris nous donnait l’autorisation de passer autant de temps que nous le souhaitions dehors et de contourner ainsi les interdictions.

Et surtout, nous avions un besoin vital de transformer ce que nous vivions en un processus créatif, alors le faire ensemble dans la rue s’est imposé.

Nous sommes amis depuis longtemps, mais nous avons des goûts et une pratique cinématographique différents. Eric-John est du côté de la fiction, Magali du côté du documentaire. C’est le contexte et l’urgence qui nous ont conduit à co-réaliser ce film.

Nous avons rapidement trouver chacun notre place : Magali derrière la caméra et Eric-John devant. Chacun de nous devenant les personnages principaux du film, formant un duo de réalisateurs improbable.

Dès le début du tournage, nous avons senti la nécessité de faire un film au ton burlesque et décalé, permettant de révéler avec légèreté à la fois la gravité et l’absurdité de la période que nous étions en train de vivre. Cette intention nous a guidé tout au long du tournage et de la fabrication du film.

RÉALISATION

Nous avons tourné pendant toute la durée du premier confinement en arpentant la ville déserte, et en allant à la rencontre de nos amis confinés chez eux. D’abord en se « faisant des fenêtres », expression que nous avons inventée qui consistait à avoir des échanges, nous dans la rue avec nos amis à leur fenêtre. Puis, nous avons senti la nécessité de nous rapprocher, tout en respectant les distances de sécurité et nous avons créé des situations de moments de vie incongrus dans la ville. Il s’agissait avant tout d’essayer de recréer du lien avec les autres et de trouver ensemble comment vivre et traverser cette période tout en la filmant.

Pendant ces 3 mois, Eric-John appelait ses parents tous les jours. Il a eu pour la première fois de longues conversations avec son père Léon, enfant caché pendant la Seconde guerre mondiale et dont une partie de sa famille a péri à Auschwitz. L’inédit de la période et la distance physique ont fait naitre une parole qui n’avait pu advenir avant.

Nous avions tous les deux l’intuition que ce que nous filmions dans la rue et les récits du père allaient s’imbriquer au montage et se faire écho, même si nous ne savions pas exactement de quelle façon.

Comme nous avons tourné dans l’urgence sans aucune préparation, le film s’est écrit au montage. Cela a été un travail long et minutieux en raison de la quantité importante de rushes (+ de 300 heures !), et de la volonté d’entrelacer avec fluidité les deux trames narratives du film (la période et les souvenirs de Léon), afin de nouer un récit progressif, drôle et sensible. Nous avons travaillé avec quatre monteuses et monteurs successifs (Flore Guillet, Baptiste Saint-Dizier, Pascale Hannoyer et Victoria Follonier), chacun.e nous aidant à avancer sur la construction du film. Aussi, tout au long du montage, nous avons sollicité de nombreux regards extérieurs qui nous ont aidés à construire le film.

Malgré l’économie restreinte du film, nous avons pu faire un gros travail de montage son et mixage à la fois pour récupérer et améliorer certaines fragilités du tournage, mais aussi pour restituer cette ambiance sonore si particulière de la ville pendant cette période.

Sébastien Noiré, Bertrand Larrieu pour le montage son et Philippe Grivel au mixage ont constitué notre équipe de choc pour le son.

PRODUCTION

Avec nos rushes et un synopsis, nous avons eu la chance de trouver une société de production qui s’est engagée sur le film, La Luna Production dirigée par Sébastien Hussenot, qui a eu le courage et l’audace de s’engager sur notre projet et d’investir des fonds propres pour financer le dérushage et une première étape de montage.

En effet, le film ayant été entièrement tourné, nous n’avons pas eu accès aux financements habituels qui s’adressent aux projets en développement qui n’ont pas engagé le tournage. Impossible de cacher cette réalité, comme il est souvent d’usage !

Puis, nous avons lancé une campagne de financement participatif pour financer la suite de la post-production. Campagne qui a duré 5 mois et pour laquelle nous avons effectué un travail de communication et de partage, en créant un profil du film sur les réseaux sociaux. Durant cette campagne, nous avons régulièrement publié des extraits de rushes, courtes séquences montées qui donnaient une idée du ton décalé du film et de sa dimension collective. Plus de 400 personnes ont participé à ce financement, dont des personnalités du cinéma, ce qui a montré une véritable adhésion à notre projet. La somme récoltée a dépassé largement notre objectif et nous a permis de reprendre la post-production avec sérénité. Pour l’anecdote, le générique de fin du film prend le temps de mentionner la totalité de nos soutiens, sans qui le film n’aurait pas pu se faire.

Alexandra Raminceanu – et sa société Les Films d’en face – est venue en renfort et nous a accompagnés sur la fin du montage et de la post-production du film. Son apport a été très précieux.

DISTRIBUTION

Il était très important pour nous que le film puisse être vu en salle de cinéma, comme une expérience physique, sociale et collective.

Dans un premier temps, nous avons eu l’opportunité de montrer le film à une poignée de distributeurs curieux. Bien que le film leur ait plu, ils n’ont pas souhaité le sortir, faute de temps et de place dans leur line-up. Même si nous avions conscience que ce serait un gros travail, nous avons encore pu compter sur l’engagement sans faille de Sébastien Hussenot qui a proposé que nous sortions le film nous-mêmes avec la Luna Distribution, la branche diffusion de sa société.

Pour cette étape, nous avons eu la chance d’être soutenu par différents acteurs du secteur, notamment Roxane Arnold de Pyramide Distribution, Mathieu Guetta de la CST et Charlotte Prunier, la directrice du cinéma Les 3 Luxembourg. Le film est sorti en exclusivité dans ce cinéma le 16 avril 2025 et son succès lui a permis de rester 3 mois à l’affiche à Paris, programmé aussi dans d’autres salles. Aussi, durant une année d’avril 2025 jusqu’à la fin du printemps 2026, grâce au travail de distribution sur mesure, le film a circulé partout en France, rencontrant son public à travers de nombreuses séances débat accompagnées par les deux cinéastes. Ceci n’est pas une guerre est une aventure singulière du tournage jusqu’à la salle, qui prouve que fabriquer un film hors des sentiers battus et le partager avec un large public est possible, grâce à l’enthousiasme et la persévérance des cinéastes et de leurs producteur.rice et à l’appui de nombreux soutiens.

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Par jean pierre Carrier

Auteur du DICTIONNAIRE DU CINEMA DOCUMENTAIRE éditions Vendémiaire mars 2016. jpcag.carrier@wanadoo.fr 06 40 13 87 83

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