Histoire d’un film
Chaque film a son histoire. « Vedette » commence comme une histoire d’amour – amour de la haute montagne, amour de ses paysages, amour que nous partageons Claudine et moi.
Au fil de nos randonnées nous sommes tombés un jour de l’année 2002, sur une haute vallée des alpes suisses entourée de glaciers de plus de 4000 mètres d’altitude : le Haut Val d’Hérens.
Une vallée non encore découverte par les touristes, une vallée restée « dans son jus ».
Nous y sommes revenus, un peu, puis de plus en plus souvent, nous y sommes restés, un peu, puis de plus en plus longtemps. Nous y avons acquis un petit « mayen » dans un hameau inaccessible l’hiver. Le « mayen » est une ferme d’altitude qui sert aussi d’habitation rudimentaire pour les paysans. C’est là qu’ils montent leurs bêtes au printemps pour manger l’herbe nouvelle et les redescendent à l’automne pour qu’elles mangent le regain, jusqu’à ce que la neige les en chasse.
Les mêmes familles de paysans habitent cette vallée depuis des siècles. Depuis des siècles ils y pratiquent les mêmes méthodes d’élevage, un même art de vivre avec leurs animaux, que leur ont transmis leurs ancêtres, un art qui tient pour l’essentiel à un lien de proximité et de respect qu’ils ont su construire et conserver avec leurs vaches qu’ils appellent leurs « reines ».
Dans ce hameau nous avions pour voisines Elise et Nicole, deux sœurs inséparables, propriétaires d’un petit troupeau. Nous les retrouvions à chaque printemps et à chaque automne. Elise et Nicole avaient cette particularité d’être joyeuses et pleines de vie. Malgré la difficulté de leur travail, malgré la pluie et la boue, malgré les soucis avec les bêtes…
Avec le temps nous sommes devenus amis. Et peu à peu nous nous sommes intéressés à ce qui les faisait vivre et les rendaient si heureuses : l’amour de leur vaches, l’amour de leurs « reines ».
C’est ainsi que peu à peu nous avons découvert la réalité complexe et le sens profond de leur rapport à leurs bêtes et à la nature.
C’était pour nous le début d’une longue aventure, un long chemin qui allait devenir une sorte d’épreuve initiatique. Nous ne sommes pas paysans, pour nous les vaches font du lait, de la viande, elles font de belles images dans le paysage. Le fait que nos voisines puissent leur consacrer autant de soin, passer autant de temps avec elles sans s’ennuyer, qu’elles soient capables envers elles d’une telle attention, capables d’une telle intimité, au point de leur parler, de se confier à elles, cela nous troublait. Qu’elles puissent croire que leurs vaches sont en retour capables de les entendre, de les comprendre et qu’elles leur répondent, cela nous posait une véritable question. Plus nous devenions amis avec Elise et Nicole et plus nous étions sommés de nous intéresser à leurs « reines » et même à chacune d’elle en particulier.
Le plaisir qu’elles trouvaient dans ce compagnonnage nous intriguait et nous attirait. Il avait quelque chose de contagieux. Il fallait aller y voir de plus près.
Les vaches d’Hérens – du nom de la vallée – sont des bêtes combatives. Depuis toujours elles luttent entre elles afin d’organiser une hiérarchie au sein du troupeau. Celle qui remporte le combat devient la « reine » du troupeau. Pour un temps. Car la hiérarchie est sans cesse remise en cause. Leurs luttes peuvent prendre des formes savantes, sophistiquées, quasiment ritualisées. Elles sont devenues une sorte de culture. C’est cette culture que les paysans respectent et dont ils sont devenus fous. La passion des bêtes entre elles et devenue la passion des hommes. D’une certaine façon elle structure la vie et l’organisation sociale des habitants du Val d’Hérens. Celui qui possède une « reine » qui s’est imposée dans les combats ou à l’alpage jouit lui-même d’un prestige important dans la communauté – même s’il est tout en bas de l’échelle sociale.
Le désir de documenter « pour la suite du monde » cette culture étonnante appelée sans doute à disparaître, s’est très vite commuée en désir de film, désir de filmer nos voisines Elise et Nicole, désir de filmer nos autres voisines qu’étaient devenues leurs vaches.
En 2015, l’UNESCO a eu le projet de créer dans le Haut Val d’Hérens un parc naturel et de faire de ce petit paradis devenu le nôtre, une zone de biosphère protégée. Les 1600 membres de la communauté d’Evolène (le chef-lieu du canton) étaient donc appelés à une votation pour dire oui ou non à ce projet. Il allait y avoir bien sûr des pour et des contre, il y aurait des débats au cours desquels plein de choses passionnantes seraient forcément dites, et il y aurait surtout un enjeu de taille entre nouveaux écolos et agriculteurs classiques, un enjeu, un suspens : qui l’emporterait entre tenants et adversaires de la biosphère ?
C’était une situation idéale pour faire notre film. Nous avons donc très vite rencontré les uns et les autres et nous avons filmé. En même temps nous avons écrit un texte, une sorte de scénario assez développé d’une trentaine de pages dans l’idée de faire une fable écologique que nous avions intitulé : « La bergère, le yak et le loup ».
Notre enthousiasme était contagieux. Côté production Patrick Sobelman d’Agat /Ex Nihilo s’était engagé à nous suivre. Isabelle Dubar et sa société de distribution Happiness aussi.
Daniela Elster était intéressée en tant que vendeuse internationale.
Notre texte venait de passer le premier tour de l’avance sur recette et nous avions trouvé un co-producteur suisse quand la réalité nous a cruellement rattrapés…
Sur le terrain rien ne se passait comme nous l’avions anticipé. Nos voisines comme la plupart des agriculteurs ne nous parlaient plus et nous évitaient même, surtout si nous avions notre caméra à la main. Les réunions publiques se limitaient à des séances d’information et se tenaient dans un silence de plus en plus lourd. Nous nous heurtions brutalement à un autre aspect du caractère sauvage et réfractaire des paysans du Val d’Hérens – une poignée de montagnards soudée brusquement dans le repli, dans le refus, dans le silence.
Notre projet de film s’avéra alors irréalisable. A la veille de la réunion plénière de la commission de l’avance sur recette qui devait statuer sur notre projet nous avons (la mort dans l’âme) pris avec notre producteur la décision de retirer le dossier de La bergère, le yak et le loup.
Quelques mois plus tard, après avoir exigé un vote secret et à une forte majorité, la population du Val d’Hérens a enterré définitivement toute idée d’un parc naturel ou d’une réserve de biosphère sur leur territoire.
Mais nous n’avons pas renoncé à faire notre film. Nous avions commencé à filmer à chaque printemps et à chaque automne, de façon à emmagasiner de la matière. Cette façon de travailler nous avait aussi rapprochés de nos voisines et des autres éleveurs. Nous voir filmer leur était devenu familier. Nous faisions partie de la communauté et ils nous avaient adoptés.
Pour raconter cette histoire, nous avons simplement changé notre angle d’attaque et nous nous sommes remis au travail.
Notre idée était de nous concentrer désormais sur ce que nous avions découvert d’essentiel et de totalement nouveau pour nous grâce à nos voisines, cet autre regard sur le monde animal, qui pouvait être aussi une façon d’interroger notre présence au monde à la lumière de notre rapport à l’animal, mais de façon concrète, vécue. Nous nous sommes mis à dévorer une tonne de livres sur le sujet, Elisabeth de Fontenay, Bruno Latour, Derrida, et quelques autres…Et nous avons imaginé un dispositif cinématographique en forme d’expérience vécue réelle.
Nous avons envisagé d’acheter une des vaches d’Elise et Nicole et de la prendre en pension chez nous le temps où nous étions au mayen puis de la remettre dans son troupeau le reste de l’année.
C’était une idée un peu folle, et sans doute pas très facile à réaliser concrètement, mais qui nous plaisait bien parce qu’elle nous permettait d’imaginer toute une série de situations et d’écrire un véritable scénario, en partie fictionnel bien sûr, puisqu’il s’agissait d’anticiper toutes les étapes possibles d’une aventure dont nous ne savions même pas si elle était vraiment possible et comment nous allions la vivre. Mais c’était aussi un projet de cinéma vérité, puisqu’il s’agissait de filmer une expérience dont nous serions les principaux protagonistes.
Nous avons développé ce nouveau projet avec les mêmes partenaires et nous l’avons intitulé cette fois « Comment j’ai acheté une vache et ne l’ai pas mangée ».
Nous l’avons présenté à l’avance sur recettes fin 2014, mais à notre grande déception le projet a été écarté en plénière.
Que faire ?
Au degré d’engagement où nous étions, il nous était devenu impossible de ne pas aller au bout de ce film.
Nous nous sommes donc remis au travail une fois de plus, avec l’idée de nous présenter à nouveau à l’Avance avec un projet plus ancré dans le réel.
Au printemps suivant nous étions donc à nouveau là-haut, enfermés dans notre cabane à 1800 mètres d’altitude, cernés de près par les vaches de nos voisines et le son de leurs énormes cloches. Nous étions totalement absorbés dans le travail de réécriture de notre scénario.
C’est alors qu’un véritable miracle s’est produit. Les deux sœurs sont venues un jour frapper à notre porte. Elles avaient un grand service à nous demander et elles hésitaient beaucoup à le faire. Bien sûr nous serions libres de refuser. Il ne fallait pas nous sentir obligés. Enfin voilà : ça concernait Vedette, la reine de leur petit troupeau, leur vache préférée depuis toujours. Nous connaissions bien Vedette, nous l’avions même filmée quelques années plus tôt à l’alpage lorsqu’elle était une grande reine. Mais Vedette avait vieilli et c’était ça le problème de nos voisines. Vedette n’était plus aussi vaillante, à l’alpage elle risquait bien de « perdre des autres » et d’être « humiliée par les jeunes ». Elle ne serait plus la reine et « ça la rendrait trop triste ».
Pour lui éviter une telle déconvenue Elise et Nicole avaient décidé de ne pas la monter à l’alpage et de la loger le temps de l’estive dans une petite grange qui jouxte notre propre chalet. « Mais elle sera trop seule »…Est-ce que nous accepterions de nous occuper un peu d’elle, de lui faire des petites visites pendant qu’elles-mêmes seraient occupées aux foins.
C’était pour nous et pour notre film une occasion inespérée. Un véritable cadeau. Le réel plus fort que la fiction ! Nous nous sommes bien sûr empressés de « rendre ce grand service » à nos voisines. Et c’est ainsi que nous avons passé tout un été avec Vedette tout près de nous, ainsi que nous avons pu tourner avec elle ce qui allait devenir le cœur, l’essentiel du film dont nous rêvions. Et c’est ainsi que Claudine est entrée dans le film comme personnage. C’est elle qui s’occuperait de Vedette, elle qui la garderait, lui parlerait, lui donnerait le pain sec qu’elle adorait…
Ce ne fut pas facile. Claudine avait été actrice et n’avait plus du tout envie de l’être. Par ailleurs elle avait encore peur de ces énormes vaches noires, imprévisibles et brusques y compris dans leurs « câlins ». Et elle ne supportait pas le « silence des bêtes ».
Mais l’occasion était unique, elle n’avait pas le choix. Du coup elle a décidé de jouer de cette peur et de cette réticence réelles, pour élaborer un personnage de parisienne intello un peu ridicule, qui parlerait à une vache comme à une humaine.
Pour pouvoir achever ce film, pour pouvoir le financer, il fallait encore une fois écrire.
Mais cette fois nous avions une grande partie de la matière. Nous étions sûrs de notre coup.
Nous avons donc écrit un nouveau scénario, intitulé : « Vedette, Reine des reines ».
Patrick Sobelman était toujours dans le coup, le co-producteur suisse aussi. Julie Gayet était devenue fan de notre Vedette et voulait également le co-produire.
Mais l’administration du CNC, après avoir étudié attentivement le dossier…a considéré qu’on ne pouvait pas le présenter à l’Avance compte tenu du fait que des séquences essentielles avaient déjà été tournées et que cela était contraire au règlement…
Une fois de plus, le sort s’acharnait sur notre projet !
Pendant tout ce temps de gestation contrariée, nous avions réalisé deux films, « Les règles du jeu », sorti en salles en 2015 et « Nous le peuple », sorti en salles en 2019.
En 2020 la crise du Covid est arrivée. Nous sommes partis nous confiner dans notre mayen.
Là, nous avons eu le temps de visionner les soixante – dix heures de rushes que nous avions tournées dans le Val d’Hérens au cours de toutes ces années passées avec nos voisines, leurs amis éleveurs et leurs vaches – nous n’avions pas cessé de tourner depuis 2010.
Au fil de ces heures d’images et de sons déjà enregistrés, nous avons vu qu’un film était là, sous nos yeux, qui n’attendait que d’être monté.
Ce film nous avions failli l’oublier. D’autant que Patrick Sobelman avait lâché l’affaire à cause du creux du Covid, que Julie Gayet avait mis la clef sous la porte, que le producteur suisse s’était trompé de date dans son dépôt qui lui avait de ce fait été refusé. Bref nous avions pensé qu’il était temps de passer à autre chose. Et bien non, c’était le contraire ! Comme dit Fritz Lang dans Le Mépris de Jean-Luc Godard, « Il faut toujours finir ce qu’on a commencé ».
Nous avons repris et achevé le tournage de notre film. Puis nous l’avons monté et post produit avec les fonds de notre petite société Les films du Parotier et un à valoir de New Story qui l’a distribué. Pascale Ramonda s’est occupée des ventes internationales. Et cette fois, le sort nous a été favorable !
Vedette a eu une vraie carrière: il a été sélectionné à l’Acid à Cannes en 2021. Il a été sélectionné dans quantité de festivals internationaux, en compétition à Amsterdam, Londres, New York, Montréal, Sydney, Thessalonique et ailleurs, montré en Corée, en Italie, en Russie, aux Pays-Bas et ailleurs. Il a obtenu une mention spéciale du jury international à Flaertyana en Russie. Il est sorti en salles en Suisse francophone et a été diffusé en prime time sur RTS2.
En France, Vedette est sorti dans une trentaine de salles et nous avons fait une cinquantaine de débats dont certains inoubliables.
Mais notre plus beau souvenir est le débat qui a eu lieu à l’issue de l’avant-première en plein air dans les arènes d’Evolène, pour les paysans et les éleveurs du Val d’Hérens. Leurs rires quand Claudine lit du Descartes à Vedette, leur émotion quand elle lui chante une berceuse, leur approbation lorsque Elise « avoue » avoir mangé Vedette, nous ont comblés : notre film avait bien acquis la dimension « fabulaire » que nous avions cherché à travers ses différentes versions, et comme souvent lorsque la fable est juste, celle-ci renvoyait bien à la réalité.
