I COMME ITINÉRAIRE D’UN FILM – L’HOMME QUE NOUS AIMIONS LE PLUS de Danielle Jaeggi.

Une idée comme point de départ. D’où vient-elle ? Et comment chemine-t-elle, a-t-elle cheminé, dans l’esprit du cinéaste ? Quel chemin a-t-elle parcouru ? Quel raccourci, quel détour a-t-elle emprunté ? Qu’a-t-elle croisé sur sa route ? Un livre, une musique, un tableau, un autre film …

Puis il faut passer à l’acte. Trouver de l’argent. Repérer des lieux, rencontrer des personnages, et bien d’autres choses qui vont constituer ce travail spécifique à ce film-là, et qu’on ne retrouvera dans aucun autre.

Enfin il faut rendre compte de la rencontre avec le public, dans des festivals, des avant-premières, en VOD ou en DVD, et la sortie en salle ce qui, hélas, n’est pas offert à tous.

Un long cheminement, souvent plein de chamboulements, de surprises, et d’obstacles à surmonter. La vie d’un film.

Mon père et son ami Thiel ont cru de toutes leurs forces au communisme stalinien. Ils se sont engagés, au risque de leur vie dans la Guerre d’Espagne, puis ont joué le rôle d’hommes d’affaires suisses pendant la Guerre Froide afin de contourner l’embargo américain sur les matières premières. Leur engagement les a conduits à accepter l’inacceptable, notamment l’arrestation de leur ami Noël Field, emprisonné et torturé à Budapest, accusé à tort d’être un espion. Ce film raconte cette histoire du point de vue de l’enfant que j’étais alors, et qui ne comprenait pas ce qui se tramait derrière la porte.

Conception :

En retraçant le parcours de Reynold Thiel, j’ai cherché à questionner son engagement total, qui s’est transformé en un acquiescement muet aux crimes du stalinisme. J’ai une raison toute personnelle de m’immerger dans cette Histoire : mon père François Jaeggi, partageait les mêmes convictions que Thiel au point de travailler avec lui dans une agence commerciale au service du communisme à Genève. Évoquer la figure de Thiel, c’est faire revivre l’un des personnages les plus énigmatiques de mon enfance ; c’est aussi m’interroger sur les errements de mon propre père.

Avec ce film, j’ai donc voulu entrecroiser mon histoire personnelle et l’Histoire. Ce n’est pas une enquête sur mon père en tant que père, mais sur son engagement secret qui était une énigme pour moi : Comment peut-on être homme d’affaires et communiste ? Il s’entourait de mystère, mais j’ai découvert, à l’occasion de ce film, que la police suisse savait presque tout (!) mais restait en retrait, attendant son heure (mon père a été surveillé jusqu’à sa mort). Très suisse, cette surveillance que l’on garde sous le coude en vue du jour où elle sera utile. C’est comme un placement à long terme.

Mais le nombre impressionnant de documents policiers sur Thiel et mon père ne disent rien, dans leur froideur administrative, de leur passion pour la politique, rien de leurs liens avec l’insaisissable Jean Jérôme, éminence grise du parti communiste français, très lié à l’ex URSS.

Ces souvenirs, longtemps enfouis, m’ont incitée à recréer, avec le concours d’Alain Campiotti, qui a consacré une série d’articles à Thiel dans le journal  Le Temps, et à la dramaturge Sophie Reiter,  l’atmosphère lourde de secrets des milieux d’affaires communistes que fréquentaient Thiel et mon père dans les années 1950 ; à questionner leurs voyages fréquents en Roumanie, en Pologne, en Chine ; à faire resurgir les questions anxieuses et suspendues que je me posais, enfant, à exprimer, selon la belle formule de Patrick Modiano, « l’odeur du temps de ces années ».

Production

Le film a été produit par Louise Productions Lausanne avec l’aide de OFC (Office fédéral pour la culture) la Fondation romande pour le cinéma (Cineforom), la télévision suisse RTS.

Réalisation

Le film est construit sur l’amitié qui liait Thiel à mon père et sur mon point de vue d’enfant qui ne comprenait pas pourquoi mon père avait abandonné la médecine pour devenir homme d’affaires.

Il a été tourné en Suisse et en France.

J’ai rencontré certains témoins de cette époque dont le policier qui avait pratiqué des filatures de Thiel et de mon père.

J’ai trouvé de nombreuses archives filmiques d’actualités d’époque ainsi que des documents personnels.

Jean-Luc Godard a écrit à propos de mon film :

« Toutes vos réflexions sur cet homme que vous aimez le plus, me paraissent adéquates et touchantes à propos de ce film, aussi intelligent que sensible qui sait faire rimer grande Histoire et petite (qui est grande autant). »

Diffusion

L’homme que nous aimions le plus a reçu le prix du documentaire au festival d’Histoire de Pessac 2018

Le film est sorti en Suisse le 17 février 2020 sous le nom « Thiel le Rouge, un agent si discret »

Il a été présenté à la Cinémathèque de Lausanne le 25 février 2020.

Il va être diffusé à la télévision suisse RTS fin 2020.

A COMME ABECEDAIRE – Jean-Stéphane Bron

Un cinéaste Suisse qui a aussi filmé en France et aux États-Unis.

Apprentissage

La Bonne Conduite

Automobile

La Bonne Conduite

Danse

L’Opéra

Economie

Cleveland contre Wall Street

Elections

L’Expérience Blocher

Etats-Unis

Cleveland contre Wall Street

Génie génétique

Le Génie helvétique

Justice

Cleveland contre Wall Street

En cavale

Militantisme

Connu de nos services

Musique

Vers le silence

L’Opéra

Paris

L’Opéra

Police

Connu de nos services

Politique

L’Expérience Blocher

Cleveland contre Wall Street

Connu de nos services

Portrait

Vers le silence

L’Expérience Blocher

Connu de nos services

Pouvoir

L’Expérience Blocher

Le Génie helvétique

Prison

En cavale

Procès

Cleveland contre Wall Street

G COMME GRAND-PÈRE.

J.A. Gaëlle Boucand, France, 2020, 61 minutes.

Faire un film sur son grand-père, une idée assez banale en somme. Même si ledit grand-père est une personne plutôt originale et dont la vie est bien remplie. A priori, pour le grand-père de Gaëlle Boucand, l’idée pouvait se révéler bonne. Il y a sûrement dans sa vie de quoi susciter l’intérêt. C’était sans compter sur le caractère imprévisible de l’homme. Subitement il met fin à sa coopération avec la cinéaste. Impossible de poursuivre le projet du film ?

Et bien non ! Si le film  – un film qui risquait d’être un peu banal  – suivant la vie du grand-père selon les indications et la volonté de celui-ci ne se fera pas, il reste une possibilité. C’est d’utiliser tout ce qui a été tourné avec le grand-père pour préparer le film, les repérages de lieux, la recherche d’archives, des photos en particulier, et surtout le récit qu’il veut bien faire de ses souvenirs. Un making off à l’envers en quelque sorte. Le film qui en résulte est donc une œuvre en train de se faire. Mais il ne s’agit pas de montrer comment le film de la vie du grand-père a été fait (puisqu’il n’a pas été réalisé), mais comment il aurait pu être fait. Et en définitive, on a bien affaire dans J.A. à un portrait, rentrant dans l’intimité d’un homme au soir de sa vie.

Ce grand-père évoque donc très spontanément – avec un peu de complaisance quand même – ses trois passeports (Israélien, Français et Suisse) et ses multiples identités. Il a en effet changé plusieurs fois de noms, en fonction des vicissitudes de la vie et en particulier de la guerre. J.A., le titre du film, c’est Jacques Aron, ou Jacob Aron, qui deviendra Jean Jacques Aumont. Est-il français ? Il affirme l’avoir été. Suisse, il a demandé à l’être. Israélien ? Il l’est depuis toujours, du moins administrativement. Ces péripéties ont visiblement beaucoup occupé sa vie. Et il ne rechigne pas à en rendre compte, ce qui permet à la cinéaste d’évoquer la judaïté de sa famille et de sa situation pendant la guerre. Pourtant cette période où le grand-père d’aujourd’hui était adolescent  est pour lui de plus en plus difficile à restituer. Au point que subitement, par un coup de téléphone sec, il renonce à poursuivre le projet de film, laissant sa petite-fille surprise et quelque peu déboussolée.

Gaëlle, pourtant ne s’avoue pas vaincue. Et elle va entreprendre une suite, radicalement différente de ce qu’était le film jusqu’alors. Sous prétexte d’un casting à la recherche d’un jeune acteur qui pourrait tenir le rôle du grand-père adolescent, elle va se lancer dans une sorte de reconstitution – une pseudo reconstitution en fait – de cette jeunesse si difficile à évoquer. Successivement trois jeunes hommes sont interrogés devant la caméra, sans aucun décor, sur leur vécu familial. Comment ont-ils vécu cette judaïté qui n’avait pas de dimension pratiquante ? Une façon d’esquisser – mais aussi d’esquiver le problème de la foi.

Le film se termine par une marche en montagne, au pied de sommets enneigés. Une occasion de faire de belles images !

Cinéma du réel 2020.

B COMME BIO-FILMOGRAPHIE – Blaise Harrison

B COMME BIO-FILMOGRAPHIE – Blaise Harrison

Né en 1980 et de nationalité franco-suisse, Blaise Harrison est diplômé de l’Ecole cantonale d’art de Lausanne ( ECAL ).

Suite à la réalisation de Bibeleskaes (29 min), film documentaire autoproduit tourné en super 16mm, co-réalisé avec Maryam Goormaghtigh (Avant la fin de l’été) et sélectionné au festival Visions du Réel de Nyon, Blaise Harrison réalise 12 courts métrages pour la revue documentaire Cut Up coproduite par Quark productions et ARTE France.

Il réalise ensuite Armand, 15 ans l’été, documentaire de 50 min coproduit par Les Films du Poisson et ARTE France sélectionné à la Quinzaine des Réalisateurs à Cannes ainsi que dans de nombreux festivals à l’étranger, dont le Festival Dei Popoli de Florence où il remporte le Prix du Meilleur Documentaire.

 Son nouveau film L’Harmonie (60 min) est sélectionné au Festival de Locarno et reçoit une Etoile de la Scam, récompense qui distingue chaque année le meilleur de la production documentaire française.

 Son premier long métrage de fiction Les Particules est sélectionné à la Quinzaine des Réalisateurs au Festival de Cannes 2019 ainsi que dans de nombreux festivals internationaux (NIFF, Busan, Pingyao, Hambourg, Haifa, Melbourne, Sitges…). Il remporte le Prix du meilleur film (Golden Peacock Award) au Festival International du film d’Inde (IFFI Goa) tandis que son jeune comédien principal est nommé dans la catégorie Révélation Masculine aux Lumières de la critique internationale 2020.

 Blaise Harrison travaille également comme chef opérateur sur de nombreux documentaires d’auteurs, notamment L’opéra de Jean-Stéphane Bron, French Bashing de Jean-Baptiste de Péretié, Rocky IV de Dimitri Kourtchine ou La mort de Danton de Alice Diop.

B COMME BIO-FILMOGRAPHIE- Danielle Jaeggi.

Après des études musicales au Conservatoire de Genève, Danielle Jaeggi est admise à l’IDHEC, à Paris.

 Puis elle réalise avec Ody Roos, Pano ne passera pas, une fiction sur les événements de mai 68, long-métrage sélectionné dans de nombreux festivals dont celui de Locarno.

Très jeune, elle réalise des films féministes, comme Sorcières Camarades en 1971, et de nombreux films documentaires, comme Cerizay elles ont osé, sur la lutte d’ouvrières du textile.

 Elle est une des pionnières de l’art vidéo des années 70. Mon tout premier baiser a circulé dans de nombreux festivals et fait partie des collections permanentes du MoMa (My very first kiss) à New York.

Son long-métrage de fiction La fille de Prague avec un sac très lourd, confronte l’imaginaire d’une jeune tchèque vivant dans le bloc soviétique dans les années 70, à celui de ses amis parisiens. Il a été sélectionné à Cannes (Perspectives) et autres festivals européens.

 À la recherche de Vera Bardos, film très personnel sur sa tante morte en camp de concentration a été programmé sur Arte (La Lucarne).

Elle a réalisé de nombreux films sur l’art comme Dans le champ des étoiles, MONET, manet, La Gare Saint-Lazare.

 Plus récemment le long-métrage À l’ombre de la Montagne qui remet en question l’attitude de la Suisse face au nazisme pendant la Seconde Guerre mondiale, a été très remarqué par la critique suisse et sélectionné dans de nombreux festivals européens.

 Son dernier film L’homme que nous aimions le plus est né de ses découvertes sur les activités secrètes de son père et de son intrigant ami Reynold Thiel pendant la Guerre Froide. Il a obtenu le prix du documentaire au Festival d’Hisoire de Pessac en 2018.

Danielle Jaeggi a enseigné le cinéma à l’Université Paris VIII.



G COMME GRAND-MERE – Suisse.

Madame, Stéphane Riethauser, Suisse, 2019, 93 minutes,

Une grand-mère, Caroline. La grand-mère du cinéaste, Stéphane. Présente dans la vie du cinéaste. Toute sa vie. Depuis sa petite enfance. Une grand-mère qui veille sur lui, comme un ange gardien. Une mamie gâteau. Une grand-mère aimante. Toujours là lorsqu’il a besoin de soutien, de réconfort. Dans chaque épreuve de sa vie.

Un hommage à cette grand-mère, adorée sans doute. Un exercice d’admiration presque. Un portrait en forme de remerciement. Sans elle, il ne serait jamais devenu ce qu’il est. Il ne serait jamais devenu cinéaste. Et il n’aurait sans doute pas réussi à affirmer au grand jour son homosexualité.

Le film est le récit en première personne de cette relation si forte avec une grand-mère hors du commun. Une forte femme, comme on dit. Dont la réussite professionnelle est exemplaire, malgré le handicap que représente pour elle le fait d’être femme.

C’est en même temps le récit d’une enfance dans une famille suisse bien traditionnelle, particulièrement étouffante pour ce garçon qui ne se sent pas tout à fait comme les autres. Un garçon docile pourtant. Résigné sans doute. Mais qui réussira pourtant à s’émanciper de cette oppression si forte qui devient de plus en plus difficile à supporter au fur et à mesure qu’il grandit, en traversant l’adolescence cahin-caha  pour enfin s’affirmer pleinement, au moment d’entrer dans l’âge adulte en devenant militant de la cause LGBT, dénonçant inlassablement l’homophobie.

Un film sur la famille donc. Une saga recouvrant trois générations. Un film sur la famille européenne traditionnelle. Le film se déroule en Suisse, dans un contexte calviniste, mais peut tout aussi bien évoquer un milieu catholique, en France ou en Italie par exemple. Une famille qui repose sur des valeurs immuables, qu’il faut respecter sans broncher. Un milieu qui repose sur des conventions sociales qui finissent par devenir des préjugés et où le chef de famille, le père, a tous les pouvoirs.

Un film d’archives familiales. Les moments heureux surtout. Les fêtes familiales. Les jeux des enfants. Presque toujours souriants. Des images de bonheur. D’harmonie. Dans le respect de l’ordre établi. Sous la domination du père, dont le principe éducatif est de faire de son fils un homme, un vrai, qui pourra à son tour fonder une famille où il règnera en maître.

Un film sur la bourgeoisie genevoise, depuis le années 1920. Une bourgeoisie triomphante, sûre d’elle-même et se posant en modèle universel. Une bourgeoisie qui ne saurait imaginer être un jour remise en cause dans ses valeurs, dans ses fondements. C’est pourtant ce que fera Stéphane. En prenant position pour la cause des gays. Pour qu’enfin la différence soit acceptée. Et c’est ce qui en définitive fait la force du film. Montrer ce combat mené sans violence, sans démonstration de force, mais avec une grande détermination. Le signe d’un changement d’époque.

M COMME MELGAR FERNAND

Cinéaste suisse (né en 1961)

Fernand Melgar est un cinéaste suisse né au Maroc de parents espagnols qui finirent par s’installer en Suisse. C’est dire qu’on n’est pas surpris de trouver le thème de l’immigration dans une majorité de ses films. Dans son premier documentaire (Album de famille 1993), très personnel, il retrace justement l’itinéraire de ses propres parents depuis le sud de l’Espagne jusque dans le froid helvétique. Classe d’accueil (1998) aborde le problème de l’intégration des jeunes étrangers en Suisse. Pour La Forteresse (2008), il passe plusieurs mois dans le centre d’enregistrement et de procédure de Vallorbe où il suit les procédures de demande d’asile. Vol spécial (2011) est tourné dans un centre de détention administrative près de Genève. Un ensemble particulièrement cohérent, toujours réalisé du point de vue des immigrés, filmés avec une grande empathie.

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La Forteresse

 

En regard de cette implication personnelle du côté de ces déracinés qui n’ont plus d’autres perspectives d’avenir que de pouvoir vivre et travailler en Europe occidentale, on peut être surpris de la polémique déclenchée à propos de Vol spécial à la suite de sa présentation au festival de Locarno où le producteur et président du jury Paulo Branco traita Vol spécial d’œuvre « fasciste » et « obscène », l’accusant de faire preuve de « complaisance envers les institutions » et de « complicité avec les bourreaux ». Son argumentation repose sur le fait que le cinéaste ne questionne pas les gardiens du centre de rétention qui s’occupent des étrangers en voie d’expulsion. Par la suite, il fut aussi reproché au cinéaste de ne pas avoir mentionné qu’un des hommes filmés possède un lourd casier judiciaire, condamné en particulier pour trafic de drogues. De même l’affirmation selon laquelle des milliers de personnes sont enfermées sans décision de justice pour la seule raison d’être en situation irrégulière dans le pays fut contestée comme erronée par des responsables politiques suisses. Bref on a reproché au film de contenir des erreurs et de ne pas être objectif et au cinéaste de ne pas suffisamment dénoncer une situation inacceptable. Des critiques fondamentalement contradictoires, et bien injustes par rapport à l’engagement de Melgar en faveur des immigrés et par rapport à son travail de cinéaste mettant en œuvre une méthodologie de cinéma direct, sans commentaire et sans jugement, mais ne cachant pas son point de vue personnel. Au fond, qu’un tel film ait été vécu comme dérangeant ne fait que souligner sa force, et sa valeur, reconnue d’ailleurs par deux prix (premier prix du jury des jeunes et prix du jury Œcuménique) au même festival de Locarno où la polémique prit naissance.

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Vol Spécial

Le film suivant de Melgar, L’abri, s’intéresse lui au sort des sans-abris, ceux qui vivent dans la rue et cherchent un lieu pour passer la nuit un peu plus au chaud en hiver. Sans commentaire, sans entretien, sans jugement de sa part, le cinéaste filme un centre d’hébergement d’urgence à Lausanne. L’établissement dispose de 100 places. Mais ceux qui viennent demander un peu d’aide, un lit et un repas chaud, sont bien plus nombreux. Aussi tous les soirs d’hiver, c’est la même situation qui se renouvelle. Le personnel est obligé de « trier » ces demandeurs qui tous ont besoin d’aide. Les femmes et les enfants – car il y a là aussi, à la porte de l’Abri des enfants en bas âge – sont bien sûr prioritaires. Pour les hommes, peut-il y avoir des critères objectifs ? Une situation qui parfois est à deux doigts de vraiment dégénérer, et qui ne peut guère éviter les bousculades ou les manifestations de colère. En ce qui concerne la vie du centre proprement dite, Melgar  prend souvent en compte les difficultés que rencontre le personnel, et surtout le directeur, pour faire respecter un règlement strict, sur la question de la cigarette par exemple. Ainsi tous les pensionnaires d’une chambre où l’un d’eux a fumé sont exclus pour une semaine. Une sanction dure à accepter pour les innocents. Pourtant le film montre tout le dévouement dont ceux qui travaillent au centre sont capables. Et l’on se dit que dans ce pays pourtant réputé pour être riche, la Suisse, les laissés pour compte de la société ont bien besoin d’une aide humanitaire pour tenter de survivre en gardant un minimum d’espoir dans des jours meilleurs.

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L’Abri

Melgar fait partie dès les années 80 de la culture underground de Suisse romande où il fonda avec des amis le cabaret Orwell puis la scène rock, La Dolce Vita. Il est membre depuis 1985 de l’association Climage, un des plus importants producteurs de documentaires dans le cinéma indépendant en Suisse.

 

B COMME BARISONE LUCIANO

La 48eme édition du festival international de cinéma VISION DU REEL s’est achevée le 28 avril dernier par un hommage marqué à Luciano Barisone, son directeur artistique, qui quitte ses fonctions après 7 ans de bons et loyaux services en faveur du cinéma documentaire. Un vibrant hommage de la part du Président du festival, Claude Ruey, et tout aussi chaleureux de la part de tous ceux qui ont œuvré avec lui pendant toutes ces années pour faire du festival de Nyon ce qu’il est aujourd’hui, un des tous premiers sur l’ensemble de la planète, et pas seulement pour le monde plus restreint du documentaire. Car aujourd’hui, Vision du réel ne joue pas à outrance la spécialisation d’un genre.  Il se positionne comme étant un festival de cinéma. Tout simplement pourrait-on dire. Et c’est bien en grande partie pour cela que le documentaire peut enfin s’affirmer, et être reconnu, à l’égal de tout autre film projeté sur un écran, dans une salle obscure, devant un public qui n’a souvent rien d’autres de commun que son amour du cinéma. Finit le temps où mon voisin à qui je demandais quel film il était allé voir la semaine précédente pouvait me répondre : « ce n’était pas un film, c’était un documentaire !»

L’essor considérable qu’à connu Visions du réel ces derniers années est incontestablement dû à l’action de son directeur artistique. En sept ans, le nombre de festivaliers a doublé, passant de 20 000 à 40 000, dernier chiffre qui, soit dit en passant, représente le double de la population de la ville de Nyon. Mais si ce succès public est certes fondamental, le festival ne saurait acquérir un rayonnement international et jouer le rôle de phare dans l’art cinématographique sans une identité forte, spécifique, personnelle, que justement son directeur artistique a su lui donner, et qui correspond sans doute en grande partie à sa propre personnalité.

L’identité de Visions du réel, c’est d’abord sa diversité. Une diversité qui se manifeste en premier lieu dans la présence de tous les formats, courts, moyens et longs, dans trois compétitions internationales. Mais c’est aussi justement la représentativité internationale. Dans l’édition 2017  on peut voir des films de pays venus des quatre coins du monde, de l’Australie à Cuba, de la Turquie à Singapour, de la Roumanie à la République dominicaine et avec des coproductions assez étonnantes (Brésil-Taïwan, Belgique-Burkina Faso, Serbie-Chine). Sans oublier l’Afrique du sud qui fait l’objet d’un focus. IL est bien sûr impossible de citer tous les pays représentés à Nyon. Et si la Suisse a droit à elle seule à une section autonome, elle n’a rien, elle aussi, de particulièrement uniforme. Les exemples de diversité des différentes sélections ne manquent donc pas.  Jusque dans le choix des « Maître du réel ». Alain Cavalier succédant à Peter Greenaway : peut-on imaginer contraste plus violent ?

Mais ce qui est encore plus marquant dans l’identité de Visions du réel, c’est son dynamisme créatif. Luciano Barisone est un vrai découvreur, toujours à l’affut de formes nouvelles dans le cinéma. En témoignent les films sélectionnés dans la section Regard neuf, dont c’est l’essence même, mais tout aussi bien dans les compétitions internationales, les premiers films et les films suisses, toutes ces œuvres dont on n’a, hélas, que trop peu l’occasion de les voir dans les salles de cinéma.

Venant d’Italie, Luciano Barisone n’a pu qu’être séduit par le charme de cette petite citée, Nyon,  avec ses vues magnifiques sur le lac depuis les hauteurs du Château. Une contrée qui correspond bien à son caractère tel qu’il se dégage des présentations de films et de cinéastes qu’il effectue, avec les autres membres du comité de sélection, pendant tout le festival. Des présentations faites avec calme et rigueur, et qui donnent toujours envie de voir le film dont il est question et de rencontrer les réalisateurs. Car Visions du réel c’est aussi un lieu de rencontres, d’échanges, de confrontation. On y discute beaucoup de cinéma, et pas seulement dans les séances matinales du Forum. Et pas seulement dans les masterclass organisées avec des cinéastes célèbres dont on a toujours quelque chose à apprendre de leur expérience. Et cette année, les festivaliers  étaient vraiment gâtés, avec Alain Cavalier, Gianfranco Rosi et Stéphane Breton. Et puis, Il y a tant de moments de convivialité, dans les salles de cinéma, dans le village du réel, dans les soirées, officielles ou plus informelles. On y rencontre le cinéma du monde entier, on y découvre des richesses insoupçonnées, on peut même être un peu étourdit par le foisonnement de tant d’idées nouvelles.

 Vision du réel, un festival dont on en part toujours avec la nécessité d’y revenir.