Parole de cinéaste : Raoul Peck

Comme la plupart de mes films, l’origine est toujours organique. Je réagis à ce que je vis et ce que je vois autour de moi, je fais des films sur le présent et c’est ma forme d’engagement, de la même manière que d’autres s’engagent dans des institutions ou des partis politiques. Ce film est donc issu d’un certain nombre de ressentis, de discussions sur ce qui se passe autour de moi, que ce soit en Europe, en France ou aux États-Unis. Le film est la forme compacte, artistique et politique de ces ressentis, émotions et analyses.

À la suite de I Am Not Your Negro, j’ai été invité par tous les studios aux États-Unis. Là-bas, quand vous avez du succès, tout le monde vous invite et vous demande ce que vous voulez faire ensuite. J’ai déjà travaillé avec HBO. Nous avons fait mon film Sometimes in April ensemble, en 2005, sur le génocide des Tutsi au Rwanda. Après I Am Not Your Negro, Richard Plepler, alors président d’HBO, m’a demandé : « qu’est-ce que tu veux faire maintenant ? ». À vrai dire, j’avais plutôt envie de de prendre un peu de repos. Je lui ai dit : « peut-être faire quelques recherches, lire beaucoup et écrire un peu ». J’avais surtout besoin de temps. Un mois plus tard, il m’a offert un contrat de trois ans avec HBO pour développer ce que je voudrais.

Sur ces entrefaites, un ami éditeur m’a fait découvrir le livre de Sven Lindqvist et ça a tout de suite fait tilt : il contenait tout ce que j’essayais de manière désorganisée d’accumuler au cours de ces années. Il s’agissait aussi de formuler une réponse face à certaines réactions de déni suscitées par I Am Not Your Negro, notamment en France. Il fallait donc repartir à la source même de cette histoire. Quand commence-t-elle, quand peut-on commencer à parler de suprématisme blanc ? À quel moment commence-t-on à hiérarchiser les races ? À quel moment le terme de « race » prend-il racine, devient-il politique d’État et enveloppe-t-il les sociétés européennes ? Toutes ces questions me paraissaient essentielles à éclairer, dans une Europe qui, quelque part, a oublié ses propres racines et ses propres repères, et où n’importe quel populiste aujourd’hui – et il y en a beaucoup – peut proclamer ses soi-disant « vérités », fondés sur… rien.

À partir de là, l’idée est devenue un projet : examinons et déconstruisons 600 à 700 ans d’histoire eurocentrique. Il est rare d’avoir la totale liberté que j’ai eue à la fois sur le contenu du film et sa forme. Le format de quatre épisodes était également ma décision. C’est seulement une fois que le propos, la démonstration, la force du film étaient là, que nous avons verrouillé les choix.

Avatar de jean pierre Carrier

Par jean pierre Carrier

Auteur du DICTIONNAIRE DU CINEMA DOCUMENTAIRE éditions Vendémiaire mars 2016. jpcag.carrier@wanadoo.fr 06 40 13 87 83

Laisser un commentaire