E COMME ENTRETIEN – BENEDICTE PAGNOT.

– A propos de Islam pour mémoire, pouvez-vous nous parler de l’origine du film et de vos intentions de départ.

J’entendais la voix d’Abdelwahab Meddeb sur France Culture. Son émission s’appelait « Cultures d’Islam ». J’aimais cette voix mais je n’écoutais que d’une oreille ne me sentant pas concernée par l’islam (je suis athée et je n’ai aucun lien familial avec le monde musulman). Puis mon écoute distraite est devenue plus sérieuse et j’ai commencé à comprendre ce qui fonde la pensée de Meddeb : l’Islam ne peut, ne doit se réduire à la croyance et à la pratique religieuse musulmanes. Sa voix m’a emmenée vers ses livres. J’ai ainsi notamment découvert la civilisation islamique dont j’ignorais tout. Il m’est petit à petit devenu indispensable de rencontrer Abdelwahab Meddeb et de partager dans un film tout ce que j’avais appris.

– La disparition en cours de réalisation d’Abdelwahab Meddeb a-t-elle eu des répercussions sur votre travail ?

Pendant l’écriture du film, je résumais ainsi l’ambition (la prétention !) de mon projet : une mise-en-film de la pensée de Meddeb. Non seulement sa mort brutale ne faisait pas disparaître sa pensée mais elle a décuplé ma motivation à donner à entendre cette pensée. Cette ambition est restée intacte mais à l’immense tristesse de sa disparition s’est ajoutée celle de ne pas pouvoir faire ensemble les voyages prévus pour le film. Dans mon projet, il y avait des voyages avec lui :  au Mali,  en Indonésie (où il n’était jamais allé même s’il voyageait beaucoup) au Caire (ville qu’il aimait particulièrement), et d’autres voyages sans lui car je voulais que le spectateur s’identifie à moi et se balade par mon intermédaire dans des pays musulmans, je voulais aussi me confronter seule à mes a priori voire mes peurs. Ces voyages solitaires ont pris plus de place dans le film car je n’ai pas voulu faire sans lui les voyages prévus avec lui. Je me suis rendu compte que, finalement, comme la voix de Meddeb et ses textes sont très présents dans le film, le spectateur a l’impression qu’il est tout le temps là. C’est lié aussi à une question à laquelle je devais répondre pour le montage du film : à quel moment du film j’évoquerais la mort de Meddeb ? Je ne savais pas si la structure du film épouserait la chronologie du tournage ou pas. Si je la respectais, cette information (la mort de Meddeb) interviendrait vers le milieu du film. J’ai avancé dans le montage à tâtons mais une chose était sûre : elle ne serait pas au début du film car je voulais que la voix-off dans laquelle je fais des citations de lui en m’adressant à lui soit au présent. Je voulais pouvoir dire « vous écrivez » « vous dites » et non pas « vous avez écrit » ou « vous avez dit ».

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– Le titre du film semble nous orienter vers une perspective historique. Mais en même temps beaucoup de séquences ont une résonance contemporaine évidente. Comment voyez-vous le rapport entre histoire et actualité. Dans votre cinéma et dans le cinéma documentaire en général.

Le titre a été très compliqué à trouver. Il est d’ailleurs accompagné d’un sous-titre « un voyage avec Abdelwahab Meddeb ». L’idée de voyage était très importante car aux voyages dans plusieurs pays s’ajoutent un voyage dans une civilisation, un voyage spirituel, un voyage intellectuel… Mais je tenais aussi absolument à ce qu’il y ait le mot ISLAM dans le titre, que ce mot cesse de n’apparaître que pour des choses terribles ou des débats binaires (pour ou contre le voile, pour ou contre le hallal), qu’il soit là associé à poésie, pluralité, beauté, complexité… Je sais que ce titre a empêché des spectateurs de s’intéresser au film car « ras-le-bol de l’islam, on entend parler que de ça à la télé » (j’ai entendu ce genre de phrases quand j’étais dans des halls de cinéma où je venais présenter mon film). Evidemment mon idée était que les gens en entendent parler autrement mais pour ça il fallait qu’ils entrent dans la salle mais malheureusement ils choisissaient un autre film… Un programmateur d’une salle parisienne m’a également avoué que le titre lui avait fait penser qu’il s’agissait d’un film religieux et qu’en tant qu’athée, ça ne l’intéressait pas du tout. Heureusement il a regardé la bande-annonce et a été le premier surpris d’avoir très envie de voir le film. Il a ensuite organisé une très belle projection !

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« Pour mémoire » c’est bien sûr pour ne pas oublier Abdelwahab Meddeb. Et ça fait aussi référence à une idée capitale dans l’oeuvre de Meddeb : la nécessité de rétablir l’importance du legs islamique dans la pensée occidentale ; que l’Occident arrête de croire qu’il y a eu les Grecs puis les Lumières avec rien ni personne entre les deux. Dans le film, je voulais évoquer des figures de la civilisation islamique injustement inconnues alors qu’elles ont été déterminantes pour l’histoire de l’humanité. Mais, obsédée par le présent, je voulais provoquer des résonances ou des contrepoints avec aujourd’hui. C’est finalement ça qui a structuré le montage du film (et non pas la chronologie du tournage, pour en revenir à ce que je disais précédemment). Le passé ne m’intéresse que s’il est lié au présent.

– Comme beaucoup de cinéastes documentaristes, vous accompagnez votre film lors de projections. Comment est-il reçu ? Quelle est la teneur des débats qu’il suscite ?

Jusqu’à présent, j’ai accompagné 70 projections du film. Faire le film m’a appris beaucoup sur l’Islam et l’accompagner m’a appris beaucoup sur la France. Il y a eu souvent d’âpres discussions mais je ne me suis jamais retrouvée devant une salle entièrement ou majoritairement hostile au film.

J’espérais donner envie aux spectateurs qui ne connaissaient pas Meddeb de se plonger dans son œuvre, d’écouter en podcast toutes ses émissions de France Culture et ses chroniques hebdomadaires de Medi1 (radio du grand Maghreb basée au Maroc) et il m’est fréquemment arrivé que cet effet tant espéré se produise. J’espérais aussi que ceux qui le connaissaient seraient heureux de le revoir et là j’ai découvert qu’ils étaient heureux de le voir (et non de le revoir) car beaucoup ne connaissaient en fait que sa voix. Le film lui donnait un visage. Je me souviens qu’une fois un spectateur est venu me voir à la fin d’une discussion avec le public et timidement il m’a dit en parlant de Meddeb : « c’est idiot ce que je vais dire mais il était très beau ce monsieur ».

Mais le film n’est pas un portrait de Meddeb. Il est une invitation à découvrir et à réfléchir. Il aborde des questions délicates, touche des points de crispation. Ce qui était le plus dur pour moi, c’était quand je sentais des positions de principe, un refus d’écouter, d’entendre et donc de réfléchir. Il m’est arrivé de comprendre que des spectateurs étaient venus seulement pour entendre qu’il y a des versets violents dans le Coran. La suite de la chronique (qu’on entend dans le film) dans laquelle Meddeb parle des versets violents du Coran est fondamentale. Il dit : « Un islam construit au quotidien autour du principe de mort n’aurait pu survivre quinze siècles. Il n’aurait pas légué à l’humanité les trésors et autres œuvres d’esprit qu’il a créés. » Que des spectateurs se bouchent les oreilles, consciemment ou inconsciemment, après avoir entendu ce qu’ils voulaient entendre, m’était difficilement supportable.

Certains spectateurs me reprochaient de ne pas assez parler du terrorisme, d’autres d’en parler trop. Je me souviens qu’à Chambéry une jeune femme musulmane m’a dit : « finalement vous faites comme la télé, vous ne pouvez pas vous empêcher d’associer islam et terrorisme ». Je lui ai répondu qu’il aurait été insensé de ne pas parler du terrorisme. Je lui ai rappelé que les musulmans sont les premières victimes d’un terrorisme qui se fait au nom de l’islam (il y a une séquence dans le film qui raconte l’histoire d’un médecin pakistanais musulman qui combattait au quotidien l’intégrisme malgré les menaces de mort qui pesaient sur lui et qui a été assassiné). Je lui ai dit que la seule façon de sortir de ce cauchemar était de combattre ensemble les terroristes. Elle a fini par être plutôt d’accord mais elle m’a suggéré d’inverser deux séquences du film : une où une Tunisienne affirme sa foi musulmane, sa grande tolérance et son rejet de l’intégrisme, et celle qui suit où je raconte l’attentat de Sousse. En les inversant, le positif l’aurait emporté sur le négatif m’a-t-elle dit.  Peut-être avait-elle raison.

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– L’avez-vous présenté dans des pays à majorité musulmane ? Est-il reçu différemment qu’en France ?

Je l’ai montré à Tunis dans le cadre d’un hommage à Abdelwahab Meddeb (il est né et est enterré à Tunis). Je l’ai également présenté au Maroc, au Festival du cinéma méditerranéen de Tétouan. Là, un spectateur m’a dit qu’il était très ému et très touché qu’une Française non-musulmane « parle aussi bien de sa culture et sa religion », et c’était à mon tour d’être très émue et très touchée. J’aurais aimé accompagner davantage le film hors de France. Malheureusement ça n’a pas été le cas.

Un certain nombre de films actuels abordent le problème de la radicalisation de jeunes qui partent en Syrie. Par exemple La chambre vide de Jasna Krajinovic. Que pensez-vous de cette orientation ?

Ça me paraît normal et sain que les cinéastes s’intéressent à des questions contemporaines. Ce qui importe c’est pourquoi et comment ils les abordent. La chambre vide m’a beaucoup touchée. Je sentais chez la réalisatrice la même nécessité que moi à faire Islam pour mémoire. Un an après avoir vu son film, j’ai rencontré Jasna Krajinovic et mon sentiment s’est confirmé. Elle m’a écrit ces mots, si proches de la pensée de Meddeb : « L’Islam c’est aussi nous, c’est notre civilisation, c’est notre héritage. »

Le problème c’est qu’il faut que ces films soient vus pour faire bouger les choses. Je me souviens par exemple que, à sa sortie, peu de spectateurs sont allés voir La désintégration de Philippe Faucon, fiction qui racontait le ressentiment légitime de trois jeunes hommes d’origine maghrébine puis leur endoctrinement pour commettre un attentat. Le film est ressorti en salles après les crimes commis par Mohamed Merah à Toulouse et là les spectateurs sont allés dans les salles. J’avais eu à ce moment là un sentiment très ambivalent : je trouvais terrible qu’il ait fallu ces crimes atroces pour que le film rencontre le public mais je trouvais aussi important que ce film soit vu, enfin.

Récemment, j’ai vu au cinéma Mon cher enfant de Mohamed Ben Attia, fiction qui se passe en Tunisie et qui raconte le désarroi d’un couple dont le fils unique part en Syrie. C’est très important pour moi que ces histoires soient aussi racontées par des réalisateurs de pays arabo-musulmans.

L’œuvre de Meddeb m’a appris ça : la nécessité d’unir tous les humanistes quels que soient leur pays et leur croyance. Ne plus penser « nous les occidentaux» ou « nous les catholiques » contre « eux les Arabes » ou « eux  les musulmans » mais penser « nous les humanistes » contre « eux les fondamentalistes ». Le projet des islamistes consiste à briser ce « nous humanistes ». Le cinéma doit contribuer à briser leur projet.

– Parlez-nous de vos films antérieurs.

Mon film précédent s’appelait Les lendemains. Il racontait la sortie de l’insouciance d’une jeune étudiante et son installation dans un squat politique. C’était une fiction et mon premier long-métrage. Avant j’avais écrit et réalisé trois courts-métrages de fiction et trois documentaires.

– Sur quoi travaillez-vous actuellement ? Quels sont vos projets ?

Je navigue toujours entre fiction et documentaire. J’écris un long-métrage de fiction difficile à résumer comme l’indique son titre  Méli-mélo et je co-réalise avec deux collègues un documentaire sur un immense chantier sur le port de Brest. Avec ce chantier lié au développement des énergies marines renouvelables (éoliennes en mer et hydroliennes), il sera question d’industrie, d’écologie et de démocratie.

A lire : I COMME ISLAM https://dicodoc.blog/2017/10/26/i-comme-islam/