E COMME ENTRETIEN -Laïs Decaster

 Je ne suis pas malheureuse est un film d’école. Comment en avez-vous eu l’idée ? Quelle a été sa genèse ?

J’avais accumulé beaucoup d’images pendant plusieurs années, sans savoir si j’allais en faire quelque chose. Mais ces images me restaient en tête. La liberté qu’avaient mes amies pour parler me semblait importante, je savais que je voulais en faire quelque chose mais je ne savais pas vraiment par quoi commencer.

La première chose qui a motivé cette décision a été la découverte d’un documentaire italien au festival de Lussas intitulé D’amor si vive, de Silvano Agosti. Dans ce film documentaire le réalisateur filme en gros plan, un à un, sept personnes : un enfant, une mère, un transsexuel, un travesti, une prostituée. Chacun répond à sa façon aux questions du réalisateur, des questions précises et très intimes. Ces sept personnages m’ont touchée, leurs paroles, leurs discours sur la vie sont tellement forts et si humains qu’on est captivé par leurs récits de vie. Quand j’ai découvert ce film, j’ai tout de suite voulu continuer à filmer davantage.

J’avais commencé à filmer juste après le bac quand je rentrais à l’Université de Paris 8 en cinéma. En fin de licence, je me suis retrouvée avec de nombreuses heures de rushes, des images très diverses. Car même si nous étions un petit groupe, je ne filmais pas toujours les mêmes filles, je ne suivais pas toutes les histoires. Je n’avais pas de fil conducteur.

Je suis rentrée en master réalisation avec ce projet. C’est là que j’ai vraiment décidé que ces images allaient devenir mon film de fin d’études. J’étais suivie par Claire Simon qui m’a beaucoup aidé à retravailler mes intentions. Elle m’a conseillé pour le cadre, le son puis pour prendre du recul et affiner le montage final.

Vous filmez des étudiantes qui sont vos amies. Dans quelle disposition d’esprit ont – elles accepté votre projet ? Le tournage avec elles a -t-il été facile ?

Elles n’ont pas vraiment accepté. Nous n’avions pas parlé de ce que je faisais, je prenais ma caméra, je filmais sans arrêt et un jour je leur ai dit que finalement j’en ferai un film.  Elles ont accepté très naturellement. Mais je leur avais dit que je leur montrerai le film terminé avant de le partager et de l’inscrire en festival.

Le tournage a été très naturel et chaleureux, j’aimais les filmer et je crois qu’elles ont aimé être filmées aussi. Bien sûr parfois elles en avaient marre, elles voulaient que je revienne dans le groupe avec elles. Moi aussi à la fin de plusieurs années j’étais contente de vraiment lâcher ma caméra… de reprendre ma vie avec elles entièrement, j’en avais besoin.

Votre film a une coloration autobiographique, ou du moins personnelle, bien que vous ne filmiez pas à proprement parlé votre vie. Pensez-vous qu’il soit important – indispensable – pour un cinéaste (une jeune cinéaste) de s’impliquer personnellement dans son cinéma ?

Je ne sais pas pour les cinéastes en général. Pour moi ça a été important de m’inscrire dans le film, de prendre ma place, de me situer et de raconter pourquoi j’avais besoin de filmer à ce moment de ma vie. Je ne faisais pas seulement des images sur mes amies, je filmais notre jeunesse se dérouler et c’était aussi la mienne, donc ça a été assez évident qu’il fallait une voix off pour raconter le sentiment qui me traversait à ce moment. 

Où en est la distribution de votre film ? En festival ? En salle ?

Le film a bien tourné en festival et dans quelques cinémas à l’occasion de séances spéciales, nous avons toutes été surprises et très heureuses. La vie du film a commencé au Cinéma du Réel où nous avons eu un prix et puis à partir de ce moment-là tout s’est enchainé, nous avons fait plusieurs rencontres et débats, ça a été vraiment une expérience, on n’y pensait vraiment pas. Et là ça continue encore, c’est super de défendre le film toutes ensemble. Les retours sont souvent très enthousiastes et chaleureux.  Parfois ça me rend triste d’avoir terminé ce film parce que c’était vraiment un moment de notre vie qui n’est plus exactement le même aujourd’hui. De se retrouver pour en parler est assez fort et me laisse croire que d’une certaine façon le film continue un peu.

Quel regard portez-vous sur le cinéma documentaire actuel ? Et en particulier sur les films réalisés par des femmes.

Je regarde pas mal de documentaires (mais jamais assez), c’est un cinéma qui m’inspire beaucoup, même si je n’aime pas forcément diviser le cinéma documentaire et celui de fiction. Pour moi ces formes vont ensemble.

Si je devais parler des films documentaires réalisés par des femmes il y a bien sur Claire Simon qui restera pour moi une sorte de ‘mentor’ et qui a fait des films très importants dans ma construction, dans mon envie aussi de faire des images. Je pense notamment à Récréation, Mimi, Le Bois dont les rêves sont faits. Ce sont des films qui me font du bien, qui me ramènent à l’humain, à l’intime, à la parole. C’est une réalisatrice qui trouve toujours la bonne place, la bonne distance. Cette façon de raconter le monde m’apporte à chaque fois que je revois les films.

Il y a quelques années le film Pauline s’arrache d’Emilie Brisavoine m’a beaucoup marquée. Je crois que le film réussit à trouver une force assez incroyable parce qu’il n’a pas peur de dévoiler à quel point l’adolescence peut être cruelle. On le ressent à travers le personnage de Pauline, mais aussi à travers la caméra de la réalisatrice. Ça me fait penser aussi au cinéma de Catherine Breillat qui montre à quel point être une jeune fille ce n’est pas aussi « charmant » qu’on voudrait le croire. Ça fait du bien de voir ça, pour moi ce sont des films que je vis comme des soulagements. Ils dévoilent à quel point nous sommes autre chose. Bien sûr ce n’est pas simplement le sujet mais aussi les formes filmiques hyper singulières qui portent ces films. 

Une autre jeune femme qui fait des documentaires que j’aime est Alice Diop, je pense à Vers la tendresse. C’est un film à la frontière entre le documentaire et la fiction. Une forme qui m’intéresse beaucoup. C’est un film juste et très sincère sur la vie des jeunes de banlieue d’aujourd’hui.

Plus récemment c’est le film documentaire Histoire d’un regard de Mariana Otero que j’ai trouvé incroyable. C’est un film qui questionne la place d’un photographe et bien sûr aussi la place d’un cinéaste. Ça m’a énormément touchée, je trouve que c’est un film vraiment brillant. Et son lien avec son film Histoire d’un secret m’a bouleversée.

Sur quoi travaillez-vous actuellement ? Quels sont vos projets de nouveaux films ?

A la fin de mon master à Paris 8, je suis finalement rentrée à La Fémis, dans la section distribution-exploitation. J’ai aussi le désir de travailler dans une salle de cinéma et surtout de défendre des films que j’aime et qui me portent. Comme ça mon parcours ne parait pas très cohérent. Mais pour moi il l’est. J’ai toujours su que j’avais envie de faire un métier très concret qui m’animait et que, peut-être, à côté, je ferais de la réalisation. Les métiers de la distribution et de l’exploitation sont au centre de l’industrie, de l’économie du cinéma, plus que de la création. Mais c’est aussi à ces endroits que l’on voit énormément de films et qu’on apprend à les défendre (cela dépend bien sûr aussi de l’endroit où l’on travaille). Voir des films, savoir en parler, c’est l’une de mes premières motivations à faire des images et à avoir envie de prendre ma caméra. La réalisation et l’exploitation sont le premier et le dernier maillon du cinéma : les faire et les montrer. Mais pour moi cela a une cohérence totale, c’est intimement lié. Et puis travailler dans une salle c’est aussi partager avec les spectateurs, en parler, c’est très concret, proche de l’humain. Donc depuis deux ans, l’école me prend beaucoup de temps, j’ai moins la place pour réaliser. Mais c’est une école où j’ai fait de grandes rencontres, un lieu très humain auquel je ne m’attendais pas. Les gens que j’ai rencontrés m’inspirent beaucoup et me donnent envie de m’investir de nouveau dans la réalisation. Je suis partie en tournage cet été pour aider des amies qui réalisaient un film à deux, des sœurs jumelles. Ça a été un moment très fort et ça m’a donné envie de travailler en équipe, et de retourner vers la réalisation. Mais je ne sais pas si j’y arriverai, je n’en suis vraiment pas sûre.

Aujourd’hui j’ai le désir de reprendre ma caméra, mais je ne sais pas si j’arriverai à faire un second film. J’ai envie d’être guidée par mon envie, pas seulement parce qu’il faut forcement faire un deuxième film. J’aimerais prendre mon temps, et peut-être qu’il y aura un film dans 10 ans, ou peut-être qu’il n’y en aura pas, je ne sais pas.  C’est pour ça que j’aime l’idée d’avoir un travail très concret à côté. En même temps, l’exploitation c’est un métier où il faut s’investir énormément. Je ne sais pas encore où je trouverai ma place dans tout ça.