V COMME VIEILLESSE – Maison de retraite.

Maniquerville. Pierre Creton. France, 2010, 88 minutes

Maniquerville est le troisième volet de la trilogie tournée par Pierre Creton en pays de Cau. Une trilogie couvrant les trois âges de la vie : la jeunesse dans Paysages Imposés (2006), l’âge mûr dans Secteur 545 (2005, en fait le premier qui fut réalisé) et maintenant la vieillesse, rencontrée dans une maison de retraite, où une grande partie des pensionnaires sont dépendants. Le film aborde avec une grande retenue et sans compassion ces personnes en fin de vie dont beaucoup ne peuvent se déplacer qu’en fauteuil roulant et qui presque toutes ont des problèmes de mémoire. Le travail de la mémoire, le retour sur le temps qui passe et qu’on ne peut retenir hante chaque séquence, depuis l’évocation de l’histoire du centre qui va devoir déménager en ville, à Fécamp, jusqu’aux lectures  d’extraits de La Recherche du temps perdu de Marcel Proust que vient faire, pour les pensionnaires, la comédienne Françoise Lebrun.

Le film débute par une rencontre, celle de Clara, animatrice au  centre de gérontologie de Maniquerville et de l’actrice Françoise Lebrun qui accepte, puisque c’est son métier, de venir faire des lectures pour les pensionnaires du centre. Une amitié entre les deux femmes va peu à peu se tisser, une amitié faite de moment de connivence silencieuse autour d’un verre de café ou d’une danse effectuée dans l’intimité de l’appartement de Clara et filmée de l’extérieure, derrière la fenêtre fermée qui étouffe la musique et leurs propos. La dernière séquence du film pousse à l’extrême la subtilité de cette relation. Les deux femmes sont assises sur un lit, appuyées contre le mur, une couverture à carreau recouvrant leurs jambes. Clara lit en silence. Françoise attend. Puis Clara commence à interpréter le texte qu’elle vient de lire, un texte de Maurice Blanchot. Françoise lui donne la réplique à la manière d’un metteur en scène faisant répéter son actrice. N’y a-t-il pas là une référence au film mythique de Jean Eustache auquel tout cinéphile peut alors penser ? Mais il y a aussi dans cette construction comme une mise en abime du film lui-même. Clara devient apprentie comédienne, élève passagère d’une vraie comédienne, comme elle a été dans de nombreux plans apprentie cinéaste, filmée par Creton, l’œil dans le viseur d’une petite caméra d’amateur.

Les lectures de Proust effectuée par Françoise jalonnent tout le film. Elles suivent toutes au même cérémonial, l’installation des fauteuils en extérieur autour d’une grande table, la présentation par Françoise de l’extrait choisi, la lecture elle-même parfois suivie d’un petit commentaire de la lectrice. Les auditeurs sont toujours parfaitement attentifs, un recueillement silencieux qui laisse le texte faire son chemin dans leur pensée. Parfois il y a beaucoup de vent dans les arbres derrière le groupe. Mais cela perturbe bien moins que les travaux de destruction d’une partie du château et de sa restauration.

Car le centre doit déménager pour laisser la place à une résidence de luxe pour touristes. Cela va-t-il perturber les pensionnaires ? Le maire interrogé sur ce point ne voit pas où est le problème. Beaucoup des personnes présentes ici ne s’apercevront pas de la différence ; les autres s’auront s’adapter, dit-il. Pourtant, le parc du château présente un cadre idéal que Creton filme avec une grande rigueur plastique. Des plans fixes, véritablement photographiques, avec une lumière très étudiée, sur les arbres et les fleurs, une nature douce, calme, pleine de sérénité. Les pensionnaires du centre sont filmés de la même façon. Beaucoup d’images sont surcadrées. Par l’entrebâillement d’une porte on aperçoit une partie d’un lit dans une chambre. Les travaux extérieurs sont vus derrière une fenêtre fermée. Creton utilise aussi les reflets sur les vitres et même sur les écrans de la télévision, où les personnages de l’émission apparaissent en superposition avec le reflet d’un bouquet de fleurs. Tout ce travail introduit un décalage entre le filmeur et la réalité qu’il filme, ce monde de la vieillesse, si proche de chacun de nous puisqu’elle est notre horizon commun, mais en même temps si lointaine dans la mesure où la société fait tout pour la mettre à l’écart. Que le cinéaste ne se donne pas le droit de juger ce monde et sa représentation sociale est aussi souligné par le fait qu’il confie à une employée du centre, Clara, une fonction symbolique de filmeuse.

Creton filme la vieillesse à Maniquerville avec un grand détachement, sans dramatisation apparente. Pourtant, dans beaucoup de plans réalisés dans le centre, des cris et des râles, des appels répétés, insistants, viennent du hors-champ, de ces personnes dont l’état est tel que la société des vivants les considèrent comme non montrables. «  S’il vous plait, s’il vous plait ».