V COMME VACHES.

Bovines ou la vraie vie des vaches, Emmanuel Gras, 2011, 64 minutes.

Les vaches ont-elles, elles aussi, une vie ? Une vraie vie ? C’est du moins ce qu’affirme le titre du film d’Emmanuel Gras. Mais en quoi consiste-t-elle ? Le film va-t-il nous révéler ce que nous ne savons pas à leur sujet, ce que nous ne pouvons imaginer ? Une vie de bovin en dehors des représentations courantes et des images d’Épinal, style des yeux inexpressifs et un amour inconsidéré pour les trains.

Le film d’Emmanuel Gras ne construit pas l’imaginaire supposé des vaches. Il les filme dans leur condition animale banale, broutant dans les près, ruminant allongées et immobiles de longs moments. Il filme la vache qui pisse et celle qui défèque. Il filme une mise bas, la vache qui lèche le veau nouveau-né et les premiers pas peu assurés de ce dernier. Il filme le ciel qui s’obscurcit à la venue de l’orage et la pluie qui pousse le troupeau à se réfugier sous les arbres. Il filme dans des plans toujours très longs ces animaux qui semblent vivre seuls dans un milieu naturel. Jusqu’à l’arrivée des hommes.

bovines 2

Les hommes sont peu présents dans le film. Le projet du cinéaste n’était certainement pas de faire un documentaire sur les conditions de vie et de travail des éleveurs. Pourtant, quand ils apparaissent vers le milieu du film, tout bascule. On est aussitôt ramené à la réalité. Les veaux sont destinés à la boucherie. Le camion qui avait amené les vaches repart avec leurs veaux. Cette fin introduit une dramatisation que le cinéaste avait jusqu’alors systématiquement évité. Les vaches séparées de leurs veaux meuglent à déchirer le cœur du spectateur le plus endurci. On entend une voix de femme, off : « ce sont des mères, elles appellent leurs petits. » Pourtant le troupeau repart dans la prairie. La vie des vaches reprend son cours.

bovines 5

A la fin du film, on s’aperçoit qu’il n’y a eu aucune révélation un tant soit peu surprenante sur la vie des vaches. Là n’était pas en fait son projet. L’intérêt du film ne réside pas dans ce qu’il nous dit des bovins. Il réside uniquement dans la façon dont il les filme. Le film est construit d’une façon particulièrement diabolique. Il ouvre des pistes qu’il s’efforce aussitôt de brouiller. Il oriente l’intérêt du spectateur, mais c’est pour mieux le décevoir. Ainsi du pré-générique. La caméra suit une vache, toujours la même si l’on en croit le montage. Elle meugle de façon ininterrompue (autre effet de montage). Que veut-elle dire ? Pourquoi est-elle aussi bavarde ? Exprime-t-elle son mal être, ou pourquoi pas, sa joie d’être une vache ? On le voit, le filmage sans commentaire, sans indice pour lire ou interpréter l’image, laisse le spectateur libre de fantasmer à son gré, inventant le récit que le film semble lui promettre. La séquence finale, celle du départ des veaux et des meuglements des vaches, fait écho à l’incipit du film. Mais entre les deux séquences, rien ne va dans le sens de la constitution de l’animal comme surface de projection pour le spectateur. Les vaches ne sont plus filmées comme personnages de cinéma. Aucun plan ne donne la possibilité de développer tant soit peu une interprétation anthropomorphique. Les vaches sont filmées comme des vaches, de façon froide, neutre, sans émotion, sans sentiment. Les gros plans ne visent pas à chercher une intériorité derrière les poils ou les yeux. Dans Bovines, un museau qui broute de l’herbe ou mastique du foin n’est rien d’autre qu’une partie d’un animal en train de se nourrir. Tout se passe donc comme si le film s’évertuait à contredire son introduction. Et comme si la conclusion venait à son tour contredire la majorité du film qui l’a précédée. La vraie vie des vaches, n’est-ce pas simplement le moyen trouvé par un cinéaste pour nous montrer que le cinéma est toujours une mystification ?

Lire l’article sur Makala

bovines 4

 

Auteur : jean pierre Carrier

Auteur du DICTIONNAIRE DU CINEMA DOCUMENTAIRE éditions Vendémiaire mars 2016. jpcag.carrier@wanadoo.fr 06 40 13 87 83

Répondre

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l'aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s