I COMME INFIRMIÈRES – INFIRMIERS

De chaque instant, Nicolas Philibert, 2018, 105 minutes

Pour parler du dernier film d’un cinéaste, on pourrait commencer par évoquer son parcours cinématographique en resituant l’œuvre dans la liste de ses films précédents. Une vue d’ensemble de son travail n’est certes pas inutile pour aborder le film d’un cinéaste qui n’en est pas à son coup d’essai. Nicolas Philibert a derrière lui une œuvre déjà importante, quantitativement et qualitativement, et aucun cinéphile ne peut l’ignorer, qu’il soit ou non attiré en priorité par le documentaire.

Le lecteur peut trouver une telle présentation dans le post précédent de ce blog, ce qui nous dispense ici de l’énumération des étapes de sa carrière.

Pour jouer quand même au jeu des références, on peut repérer quelques éléments thématiques ou formels qui établissent des liens entre De chaque instant et les films précédents de son auteur.

Notons en premier lieu que ce dernier film consiste en une immersion au sein d’une institution, comme c’était le cas avec La Maison de la radio (2013), et bien avant avec le Louvre (La ville Louvre 1990) ou la clinique de La Borde (La moindre des choses 1997). Dans ces films, la « méthode Philibert », telle qu’elle est mise en œuvre avec une grande rigueur dans De Chaque instant, apparait clairement. Pas de commentaire, pas d’interview, pas de musique additionnelle (en dehors du générique de fin qui nous offre une version très agréable du Don’t think twice it’s all rignt), une attention toute particulière portée aux personnes filmées, sans pourtant qu’aucune ne soit vraiment privilégiée. Chez Philibert le collectif prime toujours sur l’individuel, même si la personnalité des personnes filmées n’est en rien négligée. Mais elle ne vaut que parce qu’elle prend place dans un tout, dans lequel elle trouve tout son sens.

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Mais s’il est un film auquel De chaque instant renvoie, c’est bien évidemment Être et avoir, dans la mesure où il s’agit de deux films sur l’apprentissage, même si la formation au métier d’infirmier est bien éloignée des apprentissages fondamentaux réalisés à l’école élémentaire. Bien plus qu’Etre et avoir cependant, De Chaque instant est sans doute le film qui met le mieux en évidence en quoi consiste l’apprentissage, et cela bien plus clairement que bien des films qui se déroulent dans le milieu scolaire, au sein de la classe elle-même.

Sans prendre une tournure explicitement didactique, les trois parties du film traitent successivement des différentes – mais bien sûr complémentaires – modalités d’apprentissage mise en œuvre dans cette école professionnelle qu’est l’IFSI (Institut de Formation en Soins Infirmiers) apprentissages sans lesquels aucun étudiant ne pourrait prétendre exercer la profession à laquelle il aspire.

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La première partie du film insiste sur l’apprentissage des techniques, apprentissage qui ne peut se réaliser que dans le faire. Il ne sert à rien – ou à pas grand-chose – d’expliquer comment faire une piqure ou prendre la tension si l »étudiant ne s’y exerce pas concrètement. L’entrainement systématique se fait d’abord dans des situations aménagées, sur des mannequins par exemple. Mais il faut ensuite  passer aux situations réelles, c’est-à-dire avec des patients en chair et en os.

Dans toute cette partie, les apprentissages se font au sein du groupe. Les formateurs montrent, expliquent, conseillent et vérifient à chaque instant la conformité des gestes effectués aux règles établies. Car les gestes médicaux  sont toujours codifiés et leur exécution ne tolère pas l’improvisation ou l’à peu près. Car il peut y aller de la vie même des patients. Dans leur précision et leur rigueur, chaque technique doit devenir un automatisme, mais jamais effectué de façon purement machinale. Et cela est particulièrement bien mis en évidence, dès la première séquence du film, le « simple » lavage des mains.

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Ainsi nous ne saurons rien de l’histoire des étudiants. Ni leur origine sociale, ni leur passé scolaire. Pourquoi veulent-ils entrer dans ce métier ? Comment l’ont-ils choisi ? Peu importe. S’il est question de motivation, c’est uniquement dans l’exercice de la profession, une fois la formation achevée, l’implication permanente, comme le laisse entendre le titre (un titre comme Philibert en a le secret, une formule banale en apparence mais qui condense à elle seule tout le sens du film.) Mais ne nous trompons pas. Il ne s’agit pas d’un sacerdoce. Il n’est pas question de vocation, un terme d’ailleurs que l’on n’entend pas dans le film. Nous sommes très loin de l’idée de sacrifice. Il s’agit « simplement » de prendre conscience des exigences du métier. Et Philibert évite même de reprendre les discours revendicateur, sur l’insuffisance des effectifs et les baisses des budgets des hôpitaux, tels qu’ils font régulièrement la une des journaux. Mais Philibert n’est pas journaliste. Il est cinéaste. Il est clair ici que ce n’est pas la même chose.

La deuxième partie du film nous fait entrer à la suite des étudiants dans le milieu hospitalier, lors des stages qu’ils effectuent lors des trois années de formation. Ce que Philibert filme essentiellement ici, c’est le rapport aux patients, l’attention à laquelle ils ont droits. La technique subsiste certes. Mais à l’évidence elle doit devenir humaine. Et l’on a l’impression que ça change tout. Ces stages ne sont pas de simples moments d’application. Le métier s’y apprend en l’exerçant, dans des situations chaque fois nouvelles auxquelles il faut s’adapter. Car ici on n’a pas droit à l’erreur. Chaque essai doit être immédiatement réussi.

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On pourrait en rester là. Mais Philibert ajoute une troisième partie, la plus originale, celle qui montre que le cinéaste a pénétré véritablement les enjeux de la formation. Au retour de stage, en fin de cursus, les étudiants sont reçus en entretien individuel par un tuteur (ou superviseur, le film ne qualifie pas la fonction). Écoute, conseil, évaluation des acquis et des manques, une tâche difficile, mais fondamentale. Créer une situation réflexive où l’étudiant va repenser ses actions, exprimer ses ressentis, intégrer dans son être même les conditions d’exercice du métier. C’est ici la partie du film où affleure le plus l’implication personnelles de ces étudiants, jeunes pour la plus part, qui vont passer leur avenir professionnel en côtoyant sans cesse la souffrance et la mort. Des moments d’intense émotions pour le spectateur, comme lorsque l’une ou l’autre de ces étudiantes ne peuvent pas retenir leurs larmes. Pourtant l’entretien se poursuit. Et l’on sent que c’est par son écoute et son regard (et non par des propos empreints de commisération) que l’évaluateur peut réconforter et donc aider à dépasser les difficultés.

Il est rare de filmer avec autant de rigueur et de retenue l’empathie qui peut émaner d’une relation interpersonnelle.

Auteur : jean pierre Carrier

Auteur du DICTIONNAIRE DU CINEMA DOCUMENTAIRE éditions Vendémiaire mars 2016. jpcag.carrier@wanadoo.fr 06 40 13 87 83

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