E COMME EXIL.

Lost lost lost, de Jonas Mekas, 1976, Etats-Unis, 180 minutes.

Le journal d’un exil. Le journal de l’exil. Au jour le jour. De longues journées dans un pays étranger, dans cette grande ville étrangère. Un pays, une ville, qu’il faut découvrir, qu’il faut apprendre à connaître, où il faut se repérer. Une ville à laquelle il faut s’habituer lorsque l’on vient d’un petit pays, Une grande ville si différente de la campagne d’où l’on vient.

Le film de l’exil. Un film triste. Gris. Sombre. Presque noir. Malgré les quelques images en couleur au printemps. Un film froid. Avec la pluie et la neige. Malgré les arbres en fleurs au printemps. Un film de solitude et de désespoir.

L’exil, on pense toujours qu’il est provisoire, qu’on retournera un jour dans son pays natal.

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Jonas Mekas et son frère Adolfas sont arrivés à New York en 1949, venant de Lituanie. Chassés et pourchassés par les nazis d’abord puis par l’armée soviétique. Ils s’installent en arrivant à Brooklyn avant de gagner Manhattan. Que faire pour essayer de s’habituer, de s’acclimater, de s’installer dans une nouvelle vie ? La réponse des deux frères est proprement stupéfiante : faire du cinéma. Ils empruntent de l’argent et s’achètent une caméra, une bolex 16 mm. Et Jonas va commencer à filmer, partout et toujours, il entreprend une œuvre majeur du cinéma qu’on qualifiera plus tard d’expérimental. Un cinéma en première personne qu’il poursuivra toute sa vie  en inventant le « diary », le journal filmé, un ensemble de « bobines » qu’il montera et sonorisera plus tard.

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De quoi est faite cette vie filmée ? Des images banales de son monde nouveau, les rues, calmes, presque désertes. Des toits, des squares, des arrêts de bus. Le sourire d’une petite fille en gros plan. L’hiver, la neige et ceux qui font de la luge dans un parc. Le printemps annoncé par un plan en couleurs. Et puis la communauté des exilés lituaniens. Jonas filme son frère. Il filme beaucoup son frère, compagnon inséparable de l’exil. Il filme aussi les moments de réconfort qu’il trouve dans la vie sociale de la communauté, un pique-nique avec des amis, un mariage, un match de foot, des danses. Il se donne un rôle de reporter en suivant les réunions et les manifestations en faveur de l’indépendance de la Lituanie. « Je voulais être la caméra historienne de l’exil » dit-il dans le commentaire.

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Plutôt qu’un commentaire d’ailleurs, cette voix off, hésitante parfois, monocorde, plate, qui accompagne les images, prend très vite la forme d’un long poème en prose dont l’aboutissement sera les répétitions systématiques de simples mots dits par trois fois sur ce que le cinéaste appelle, dans la cinquième bobine, des « haïkus simplistes ». « Tree, tree, tree, » – image d’arbres ; « sun, sun, sun, » – image d’un rayon de soleil ; et ainsi de suite pour la fenêtre, la rivière, la neige, et même l’enfance ; ou bien des plans muets très brefs ; ou un joueur d’accordéon dans la neige…

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Le film est ainsi constitué du continuum de la vie, de cette vie qui continue quoi qu’il en soi. Il y a foule à Times Square où les néons illuminent la nuit. Des couples se promènent à Central Park. On fait la fête à la Saint Sylvestre mais le reste du temps la vie est plutôt misérable dans le froid de l’hiver où il faut se contenter d’un sandwich et d’un café. Mais écrire malgré tout, écrire encore et toujours, d’où ces plans récurrents sur la machine à écrire.

Une séquence propose les images issues d’un film inachevé. La tentation de la fiction ?

La « douleur de l’exil » accompagnée de la musique de Chopin «écrite en exil à Paris ».

L’incipit du film évoquait Ulysse. « Chante Ulysse, chante le désespoir de l’exil » dira la deuxième bobine.

Qu’y a-t-il au bout du chemin de la vie ? Un lapin, rien qu’un lapin… et quelques crottes. Et puis le lapin aussi finit par disparaître.

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La sixième et dernière bobine annonce-t-elle la fin de l’exil ? Les recherches visuelles dominent. Le montage s’accélère. Plans fixes très brefs – images en mouvement rapides où la caméra virevolte dans les airs. Les cadrages deviennent de plus en plus surprenants. Et puis il y a la longue séquence finale, en couleur, un voyage entre amis au bord de la mer. Les filles se baignent tout habillées. Il y a peu de monde. Tout est calme. Un calme qui évoque une église et l’on entend un fragment de messe et une musique d’orgue. « La mer emportait au loin tous nos soucis ». Il est enfin possible d’être heureux.

 

Le film se termine par le surgissement du souvenir. Il y a 10 ans, dit Mékas, nous étions déjà venus sur cette plage. Avoir des souvenirs de ce nouveau pays, pouvoir à nouveau se souvenir, n’est-ce pas le signe de ne plus être, uniquement, un exilé ?

Auteur : jean pierre Carrier

Auteur du DICTIONNAIRE DU CINEMA DOCUMENTAIRE éditions Vendémiaire mars 2016. jpcag.carrier@wanadoo.fr 06 40 13 87 83

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