G COMME GENOCIDE – Khmers Rouges

Duch, le maître des forges de l’enfer. Rithy Panh. France – Cambodge, 2011, 104 minutes.

            Pour rendre compte du génocide perpétré par les Khmers Rouges, Rithy Panh analyse le fonctionnement du centre de détention, qui deviendra un centre d’extermination, S 21. Un ancien lycée en plein cœur de Phnom Penh où seront incarcérés, torturés et assassinés plus de 12 000 cambodgiens soupçonnés d’être des opposants au régime. Pour expliquer le fonctionnement de cette machine de mort, il confronte deux des rares survivants à leurs gardiens et tortionnaires, demandant à ces derniers de mimer les gestes et actions qu’ils exécutés chaque jour. Mais dans ce dispositif, il manquait une pièce centrale, Duch, de son vrai nom Kaing Guek Eav, secrétaire du parti et directeur de S 21.

            Panh rencontre Duch dans sa prison alors qu’il attend le verdict de son procès en appel qui le condamnera à perpétuité. Il s’entretient avec lui de longues heures. Il dit avoir enregistré 300 heures de rushs. Mais le film qu’il en retire n’est pas un entretien. Panh met au point un dispositif particulier, un dispositif filmique dérangeant, pour ce projet hors norme d’un film donnant la parole à un des plus grands criminels contre l’humanité du XX° siècle.

            Le film montre Duch monologuant, parlant de lui, de sa vie, de sa foi politique et de son action à la tête du S 21. Il se présente comme un intellectuel, ayant obtenu le baccalauréat et parlant français. Et en effet, il connait les textes de Marx et de Mao et peut réciter La Mort du loup de Vigny. Mais les « qualités » qu’il pense expliquer au mieux sa vie, c’est son amour du travail bien fait et sa loyauté. Une loyauté qu’il voudra absolue vis-à-vis du pouvoir Khmer Rouge. « On me gardait pour m’utiliser, dit-il, parce que je suis loyal. Je ne trahis pas. » Ayant rejoint jeune le camp de la révolution, il partagera toute sa vie son idéologie. « J’ai rejoint la révolution pour servir mon pays, mon peuple. » Un peuple qu’il contribuera à décimer.

            Pendant ces monologues, Panh cadre Duch de deux façons. Il le film en gros plan, en légère contre-plongée, pour focaliser notre regard sur le visage, un visage vieux, ridé, avec de mauvaises dents. Un visage qui se veut inexpressif et qui ne manifeste pas d’émotion, à de rares exceptions près où il se permet de rire. Il le filme d’autre part en plan poitrine, en position frontale, assis devant un bureau sur lequel sont disposés des documents .Panh n’intervient jamais, ni dans le son ni dans l’image. Tout se passe comme si Duch était seul face à la caméra, seul face à lui-même.

            Le film ne se réduit pas pourtant à l’enregistrement de la parole de Douch. Panh convoque le peuple cambodgien, les victimes de la barbarie. Il utilise d’abord des images d’archives montrant les camps de travail, de longues files d’hommes et de femmes portant des paniers de sables, creusant des tranchés, déplaçant d’énormes blocs de pierre. Ces images, Panh les a déjà montrées dans son film sur S 21. Ici elles sont montées en alternance avec l’image de Duch. Tout son discours est ainsi inscrit dans l’histoire de la dictature Khmer Rouge. C’est ce que souligne aussi l’utilisation des images de Pol Pot et de ses fidèles au milieu de leurs partisans. D’ailleurs, le film s’ouvre sur un discours de Pol Pot, en off sur les premières images de Duch prenant son petit déjeuné dans sa cellule.

            Panh utilise un deuxième type d’images en contre-point du discours de Duch : des scènes de la vie à S 21, non pas reconstituées, mais rejouées par ceux qui les ont vécues, les gardiens et les interrogateurs. Ces images, nous les avons déjà vues dans S 21,la machine de mort Khmer Rouge, ou bien ce sont des séquences tournées alors et non intégrées dans ce premier film. Ici, elles sont l’antithèse parfaite de Duch, de sa parole froide. On n’est plus dans le récit, dans l’évocation du passé avec tout ce que le jeu de la mémoire peut introduire de modifications ou de feintes plus ou moins conscientes. Ici, ce sont des actions qui nous sont montrées. Pas la torture ou la mort elles-mêmes, mais la terreur quotidienne de l’enfermement, la violence des coups, la souffrance et la mort annoncée, à laquelle il n’est pas possible d’échapper.

            Lorsqu’il ne parle pas de façon spontanée (une spontanéité apparente puisqu’il peut très bien répondre à des questions préalables du cinéaste), Duch est amené à commenter des documents qui lui sont soumis. Des photos d’abord, où il identifie les personnels de S 21. Des registres ensuite où sont inscrit les noms de tous les prisonniers. Duch montre les notes manuscrites qu’il ajoutait à ces documents et le code de couleurs qu’il utilisait pour distinguer ceux qui n’avaient pas encore été interrogés et ceux qui ayant subi la torture pouvaient être exécutés. Une minutie implacable. A S 21, personne ne peut échapper à l’interrogatoire, à la torture, à la mort.

            Dans d’autres séquences, Duch lit des slogans de l’Angkar (l’Organisation) qui ont servi à endoctriner une partie de la jeunesse cambodgienne, surtout des paysans illettrés qui, contrairement aux intellectuels, n’hésitaient pas à tuer si on le leur ordonnait. Beaucoup de ces slogans parlent de la mort. « Tuer un innocent vaut mieux que laisser en vie un ennemi. » Duch lit sans émotion, comme à son habitude. Il n’y a dans le ton de sa voix aucune distance, pas une bribe de critique. Pour lui, il s’agit encore de vérités.

            La torture, Duch en parle comme il parle de tout le reste, avec une précision glaciale. Ancien enseignant, c’est lui qui forme les interrogateurs, qui leur apprend la bonne méthode. A S 21, si l’on torture, ce n’est pas pour tuer. Aucun prisonnier ne doit mourir sous la torture. Elle doit « simplement » permettre d’obtenir aveux et l’on torture tant que le prisonnier n’a pas parlé. Après, il peut être exécuté. Une justification stupéfiante, presque naïve. Le régime de Pol Pot a commis bien plus qu’un génocide.

            La sincérité et la rigueur de Rithy Panh dans son œuvre de mémoire sont incontestables. Son cinéma est en ce sens irremplaçable. Mais, qu’en est-il de la sincérité de Duch ? Les raisons qui l’ont poussé à accepter de parler devant la caméra restent inexpliquées. Veut-il se justifier ? Faire acte de contrition ? On sait que pendant son procès, il a changé de stratégie. Plaidant d’abord coupable, il s’est ensuite revendiqué innocent, se présentant comme un simple exécutant d’ordres auxquels il ne pouvait pas désobéir. Il annonce sa conversion au christianisme, parce que Dieu, dit-il, « pardonne ceux qui ont du remords. » Ses derniers mots ne résolvent rien : «  Si on ne me pardonne pas, restons-en là et attendons la fin de la vie. » Le film de Panh n’avait pas pour objet de juger Duch, surtout pas de l’absoudre. Il se situe à un autre niveau. Celui de la conscience morale de l’humanité.

Auteur : jean pierre Carrier

Auteur du DICTIONNAIRE DU CINEMA DOCUMENTAIRE éditions Vendémiaire mars 2016. jpcag.carrier@wanadoo.fr 06 40 13 87 83

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