Entretien – Robin HUNZINGER

A propos de ULTRAVIOLETTE ET LE GANG DES CRACHEUSES DE SANG.

Quel est le point de départ du film ?

Le point de départ est une correspondance, un gros paquet de lettres que ma grand-mère Emma avait reçues et que j’ai lues il y a 7 ans. J’ai été passionné par la jeune fille qui avait écrit ces lettres – elle s’appelle Marcelle – par son écriture, par son histoire. C’est une jeune fille qui rencontre ma grand-mère quand elle a 17 ans, et qui tout à coup va tomber malade, la tuberculose. Elle va partir dans un sanatorium, la Sainte-Feyre dans la Creuse. Elle va lui écrire des lettres d’amour, pratiquement tous les jours. Parfois plusieurs fois par jour, pendant plusieurs années. En lisant cette correspondance je suis tombé amoureux de ce personnage, de cette jeune fille, de ce qu’elle racontait, de sa force de vie, de la puissance de son écriture, très littéraire, qui est pratiquement l’écriture d’un écrivain. Ça m’a passionné. Il fallait que je fasse un film à partir de ces lettres. Mais je n’avais pas de photographie de Marcelle. Je ne savais pas trop comment faire. Et puis un jour, il y a 5 ans, je vais chez une de mes tantes et je tombe sur un album photo, celui des années 20 que je ne connaissais pas. Et sur une page, il y a deux photos. Une photo d’Emma, ma grand-mère, et une photo d’une jeune fille aux cheveux courts avec un regard brillant, que je trouve très belle, et je me dis, à mon avis c’est Marcelle. J’ai une intuition. Et à partir de là je réfléchi, je me dis qu’à partir de cette photographie je peux partir à la recherche de Marcelle et essayer de la retrouver. Comme je n’ai pas d’autre image, je vais peut-être retrouver des traces d’elle dans le cinéma, dans les images d’amateurs de ces années-là et en travaillant Found Footage je vais trouver des manières de tenir une cigarette, des manières d’aimer, d’embrasser, des manières de courir. Je pars à la rencontre d’un groupement de cinémathèques de films amateurs. Je vais à leur rencontre à Beauvais. Je présente mon projet. Gilbert Le Traon qui à l’époque travaillait à Ciclic me dit « Moi ça m’intéresse d’avoir le regard d’un artiste sur mon fond, viens, je t’ouvre les portes. » Donc je parts à Issoudun et pendant une semaine je regarde les images d’archive. Je fais un premier chutier de petites brunes que je trouve dans les archives et je me dis « C’est possible, ça marche ». Je vais pouvoir commencer à faire un film à partir d’autres images, d’images préexistantes pour raconter mon personnage. Je lance l’écriture du film avec Claudie où on relit toutes les lettres chacun de son côté. On fait les choix des lettres et on crée un scénario qui va être l’histoire du film. On lance la production du film qui nous permet d’aller dans plein de centre d’archives et de chercher des choses. Et parallèlement j’ai quand même une idée en tête où je me dis que c’est très bien d’avoir une intuition à partir d’une photographie mais il faut que je vérifie mon intuition. Donc je me lance dans une recherche généalogique, je relis toutes les lettres, je note les adresses, les dates de naissance, les dates de mort. Aujourd’hui dans les archives départementales dans la plupart des régions, on a tout, les actes de décès, les actes de naissance. Je vais sur des sites généalogiques et je retrouve certains de mes personnages. Je retrouve la famille d’Hélène qui est un personnage du film. On enquête. On va dans les mairies et on finit par retrouver un petit neveu. On prend contact et il nous dit « oui c’est mon arrière grand tante et j’ai un album photo de la Sainte-Feyre, son album photo du sanatorium. Je cours à Bordeaux et là je trouve cette photo magnifique de toutes les jeunes filles dans le sanatorium où je reconnais Marcelle, Hélène et donc j’ai deux personnages sur les cinq. Je continue à regarder les lettres de ma grand-mère et puis à un moment donné je vois que la jeune fille appelée Bijou s’appelle en fait Marguerite Hermine. Je cherche sur Internet et je tombe sur cette photographie du mémorial de la Shoah. Je vérifie avec un historien et je retrouve l’histoire de Bijou qui est donc cette autre jeune fille. Au fur et à mesure, en travaillant, je finis par retrouver tous les visages des cinq personnages du film, qui elles étaient, de leur histoire. Le film prend tout à coup une autre forme parce que j’ai plus de photographie des jeunes filles. Je retrouve aussi la famille de Marcelle, que je contacte et qui m’envoie une photographie qui me confirme que Marcelle, la jeune fille que j’avais imaginée, mon intuition, c’était bien elle. J’en apprends plus sur son histoire. C’était une enquête absolument incroyable dans le passé de jeunes filles dont j’avais uniquement le témoignage par une correspondance et où tout à coup j’ai pu retrouver leur visage et réactiver des albums photo qui étaient oubliés pour faire revivre leur histoire.

Le film ne prend pas la forme de l’enquête…

Non. Dès le départ j’avais envie de faire une histoire romanesque. Les personnages le permettaient. On pouvait entrer dans cette histoire là comme dans un roman. J’aurais pu faire un autre film. Raconter autrement l’histoire. En faire un livre, une enquête. Il y avait quelque chose de passionnant et de magnifique dans ça. Mais j’avais pas envie en fait de faire ça. Ce processus de création il est magnifique, mais c’est un peu la tambouille de comment on fait un film, comment on le construit. Ce n’était pas le sujet.

Quel est le rapport avec votre précédent film, Où sont nos amoureuses, où on retrouve Emma ?

Emma était ma grand-mère, j’ai vécu avec elle jusqu’à l’âge de 17 ans, c’est elle qui m’a élevé. Quand elle est morte en 87 j’avais gardé tous ses cahiers. Et dans ces cahiers, il y avait l’histoire d’une autre jeune fille qu’elle a rencontré juste après la fin de son amour avec Marcelle, qui s’appelle Thérèse, avec qui elle a eu une vie engagée. Elles sont parties en URSS en 1935, découvrir l’émancipation de la femme soviétique. Elles ont eu deux destinées très différentes. J’avais beaucoup de documents, beaucoup de photographies. C’était une histoire que je trouvais incroyable. J’ai découvert que Thérèse était un chef de résistance pendant la guerre. J’ai trouvé beaucoup de chose sur Thérèse. J’avais des documents, j’avais des photographies. Donc j’ai commencé par faire Où sont nos amoureuses, qui se passe entre 1935 et 1945. Je suis revenu dans la jeunesse d’Emma pour repartir à zéro.

Les deux films forment un diptyque ?

Oui, et maintenant qu’il y a Ultraviolette, les deux sont présentés ensemble. J’ai trouvé ça très beau d’avoir les deux dans une même journée.

Le premier est plus court.

C’était un film qui avait été fait pour la télévision. C’est un film de 52 minutes. On n’a pas fait de version longue à l’époque, ce qui est dommage. On avait une version lors du montage d’une heure 10, qui était très très belle. Peut-être qu’un jour je le reprendrais pour le retravailler.

Ultraviolette fait une carrière importante en festival…

Oui une vie en festival absolument incroyable. Elle a commencé à Amsterdam en novembre dernier, il y a un an. Le film a eu le prix du meilleur film d’archive. Ça a permis au film d’aller dans le monde entier. On l’a présenté en Amérique du Sud, Sao Paulo. On l’a présenté à San Francisco au musée d’art moderne. Il a fait une carrière européenne incroyable, il est passé par Munich, par Bologne… Je suis parti à Séoul cet automne. En fait quel que soit les continents, il y a quelque chose qui parle au public. Dans tous ces pays différents, je me posais la question, par exemple pour la Corée du Sud. En quoi ce film leur parlait. Et bien la liberté de ces jeunes filles fait que ça parle. Dans des cultures et des lieux très différents, ce film parle. Il parle beaucoup aux jeunes filles qui voient dans Marcelle un modèle. Comme quelqu’un qui viendrait plutôt du futur que du passé, qui a des choses à leur dire. Comme une référence. Comme quelque chose qu’elles aimeraient atteindre dans leur liberté elle-même individuelle. C’est très beau. C’est très étonnant. C’est une vraie consécration pour le film. Toutes les salles parlent. Il y a chaque fois un vrai débat avec le public. C’est très étonnant. Le public nous renvoie plein de choses, sur lui-même, sur leur histoire. On a des publics très mélangés avec à la fois des gens très jeunes et des gens beaucoup plus âgés. C’est très étonnant de voir ce mélange de génération et qui tout à coup dans le documentaire sont étonnés par la forme, par les personnages, par ce qu’ils ont à dire, à raconter. Ultraviolette est distribué à l’international par un vendeur international qui est vraiment extraordinaire, qui fait un travail uniquement sur le documentaire. Il choisit seulement quelques films. Il a permis au film de s’envoler. Il y a 15 jours il était à Melbourne. Il est allé partout. On va bientôt arrêter.

Vous avez un nouveau projet.

On l’a présenté à Amsterdam il y a 15 jours. Grâce à Ultraviolette, on a des coproducteurs internationaux. On a cette chance. Il y a eu un effet Ultraviolette qui nous permet d’engager beaucoup plu facilement le prochain film.

En quelques mots, c’est un polar archéologique où je découvre des photographies qui sont restées pendant 30 ans dans la glace, avec les carnets. Elles racontent l’histoire de trois hommes qui voulaient partir au pôle Nord et qui sont morts sur la banquise. Mais de quoi sont-ils morts et qu’est-ce qu’ils ont découvert sur la banquise. L’un de ces hommes était photographe. On a retrouvé les pellicules nitrate. On les a développées. Elles racontent leur histoire. Avec des photographies qui sont spectrales, absolument extraordinaires. Le film part de ces 97 photographies pour raconter leur histoire. Il y aura des prises de vue d’aujourd’hui mais faites en pellicule. On va tourner en 16 mm. C’est quelque chose de très particulier mais qui va être avant tout un film avec beaucoup d’archives.

Pour en revenir à Ultraviolette, est-ce qu’on peut le définir comme un film d’histoire ?

Quelque part, c’est un film d’histoire. C’est un film d’histoire parce qu’il raconte l’émancipation de femmes dans une époque. Il nous resitue ces femmes à ce moment-là. Donc il a quelque chose de totalement historique, même de sociologique. Après, il dépasse la dimension historique. Il a une dimension romanesque et personnelle. Mais il nous raconte une époque et ces femmes comme on n’a pas l’habitude de les voir. On a plutôt l’habitude de les voir s’occupant d’enfants, mariées, dans des premières communions mais pas du tout dans des scènes pareilles. On découvre des corps de femmes libres à une époque où on est très étonné de les voir ainsi. Ça nous interroge sur cette époque des années 20 et 30 et aussi sur les sanatoriums qui est quelque chose qu’on connait très peu.

Propos enregistrés au Festival International du Film d’Education, Evreux, le 1 décembre 2022.

Par jean pierre Carrier

Auteur du DICTIONNAIRE DU CINEMA DOCUMENTAIRE éditions Vendémiaire mars 2016. jpcag.carrier@wanadoo.fr 06 40 13 87 83

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