Les 54 Premières Années – Manuel abrégé d’occupation militaire. Avi Mograbi, France-Finlande-Israël-Allemagne, 2021, 110 minutes.
Qu’est-ce qu’une occupation militaire ? Comment se passe-t-elle concrètement sur le terrain ? Comment se comportent les soldats de l’armée occupante ? Ont-ils des actes de violence délibérés ? A quels ordres obéissent-ils ? Quels sont donc leurs rapports avec la population du pays occupé ? Et cette population comment vit-elle cette occupation ? Comment perçoivent-ils les soldats de l’armée occupante ? peuvent-ils résister ?
Cela fait 54 ans au moment de la réalisation du film d’Avi Mograbi. Les 54 premières années dit-il. Et cela continue. D’autres années se sont écoulées depuis la mise en chantier du film et rien ne semble pouvoir mettre fin à cette occupation, la plus longue de l’histoire moderne.

Les questions que pose cette occupation – et que le cinéaste israélien est l’un des seuls à poser directement – trouvent dans le film des réponses grâces aux images d’archives utilisées et surtout en faisant appel à des soldats ou d’anciens soldats de l’armée israélienne qui ont vécu directement l’occupation de la Palestine – ce que Mograbi avait déjà utilisé dans Z 32, un film qui à sa façon racontait aussi l’occupation, ou plus précisément des faits d’occupation.

Les 54 premières années fonctionne selon un dispositif extrêmement rigoureux faisant alterner les images d’archives et les interviews de soldats avec des plans où Mograbi se filme lui-même – face à la caméra et dans un cadrage unique – s’adressant non pas aux spectateurs comme ce cadrage peut le laisser attendre, mais à l’occupant lui-même, son armée et ses dirigeants.
Que leur dit-il ? Il leur donne des conseils. Il leur explique comment les soldats doivent se comporter vis-à-vis de la population autochtone. Comment éviter les révoltes et comment les réprimer si elles éclatent quand même. Bref il leur donne des conseils, des conseils bien utiles, pour réussir l’occupation et atteindre l’objectif ultime fixé : s’approprier la terre de la Palestine, toute la terre de la Palestine.

Mograbi se présente ainsi comme l’auteur d’un « manuel d’occupation militaire » qu’il tient à la main et qu’il brandit devant la caméra. Cela bien sûr ne manque pas d’ironie quand on connait les positions prises par le cinéaste, aussi bien dans sa vie de citoyen israélien que dans ses films. D’ailleurs le ton de Mograbi, pourtant toujours très sérieux, n’évite pas par instant les nuances critiques. Mais ce qui est le plus important c’est l’étrange dialogue que le dispositif introduit entre ce cours des plus didactiques proféré par Mograbi et des propos tenus par les soldats. Car eux sont ouvertement critiques vis-à-vis de l’armée et de ses commandants. Ils évoquent des faits qui les ont révoltés et qui peuvent les hanter encore. Et globalement, ils dénoncent les méthodes employées, les refus de laisser passer ou non les voitures palestiniennes aux checkpoints totalement arbitraires, les fouilles de maisons à la recherche de terroristes menées de nuit souvent sans que des informations vérifiées les justifient. Et puis il y a cette violence dans la répression de la première Intifada qui peut s’exercer sur de jeunes enfants qui ne sont pas toujours des lanceurs de pierre. S’agit-il de dénoncer des bavures, de simples bavures ? Mais qu’est-ce qu’une bavure demande un ancien soldat, quand ce qui est condamné ailleurs est ici autorisé voire encouragé ?

Bref le film est un véritable réquisitoire contre l’occupation israélienne des territoires palestiniens. Dans ces conditions, les interventions de Mograbi ne peuvent être perçus que comme reproduisant ouvertement le cynisme des dirigeants de l’occupation développant l’implantation des colonies sur les terres palestiniennes.
Un film qui est une grande leçon d’histoire et de cinéma.
