P COMME PALESTINE – Je suis Palestine.

Ana Falastine, Wadie (pseudonyme de deux réalisateurs : Mourad Fallah et Jean-Michel Petaux), 2012, 77 minutes

Les deux auteurs de ce film, regroupés sous le nom unique de Wadie, sont journalistes. Leur film peut être considéré comme un bon exemple de ce qu’une perspective journalistique peut apporter au cinéma documentaire.

         «Comprendre ce qui à force parait incompréhensible ». Le projet est clair. La méthode aussi. Premièrement, se rendre sur le terrain. Trois voyages étalés sur trois ans et un séjour de six mois sur place. Se plonger donc dans la réalité, la vie sous l’occupation en Cisjordanie. Rencontrer les hommes mais aussi s’attacher à prendre en compte les symboles. En second lieu, définir le mode d’approche de cette réalité. Trois dimensions apparaissent alors, l’actualité de la situation de conflits, la réalité quotidienne, la guerre des symboles. Elles seront abordées sous trois formes journalistiques courantes et complémentaires : le portrait, le carnet de route, l’investigation.

         Trois parties donc, au titre évocateur : « Je suis Témoin »,  « Je suis Route 60 »,  « Je suis Jérusalem ».

La première, « Je suis Témoin »,   dresse le portrait d’un journaliste palestinien, correspondant de la chaîne de télévision Al Jazira, Hassan Titi. Nous le suivons dans son travail, caméra à l’épaule, lors des opérations militaires menées par l’armée israélienne ou des manifestations de force du Hamas. Un travail particulièrement dangereux, le film évoquant d’ailleurs sans détour la mort, dans l’exercice de son métier, d’un compagnon d’Hassan. Mais ce dernier ne veut pas renoncer, malgré l’angoisse que manifeste sa femme et sa fille ainée. Son métier est une forme de résistance. Indispensable. Faire du journalisme en période de conflit ne peux pas en rester à une vision neutre des événements.

         La deuxième partie, « Je suis Route 60 », essaie de se fondre dans la population palestinienne, en entreprenant de trajet le long de la route qui mène de Jénine dans le nord à Hébron, en passant par Naplouse, Ramallah, Jérusalem et Bethléem. Tout au long, des files interminables de véhicules. Le voyage prendra des heures. L’armée israélienne est omniprésente et les check points innombrables. La population palestinienne semble résignée face à cette situation. Mais le film montre clairement leur souffrance d’avoir à subir tous ces contrôles dans leur vie de tous les jours.

         Enfin, « Je suis Jérusalem » se penche sur les enjeux, politiques et religieux que représente Jérusalem. Le film donne la parole à toutes les parties concernées. Mais ce ne sont pas seulement ces discours qui peuvent nous faire comprendre pourquoi la ville ‘trois fois saintes » est l’objet d’une véritable guerre des symboles tout aussi virulente que la guerre militaire. Ici les images ont tout leur poids. Leur portée va bien au-delà de leur dimension illustrative.

         Travail journalistique, ce film est une pièce de plus à verser au dossier du conflit israélo-palestinien. Réalisé du côté palestinien, il en soutient normalement le point de vue dans ses deux premières parties. La troisième est plus pluraliste. L’ensemble ne peut pas laisser indifférent.

P COMME PALESTINE – Mur

Mur, Simone Bitton, 2004, 100 minutes.

Il y a deux côtés dans un mur. Un devant et un derrière, selon le côté où l’on se trouve. Derrière le mur, qu’est-ce qu’il y a ? Ce que l’on ne voit pas existe-t-il ?

         Simone Bitton filme le mur construit par les israéliens pour, comme le dit un haut responsable du ministère de la défense (un général) empêcher le passage des terroristes palestiniens et protéger les habitants des villes juives. Officiellement cependant (il est filmé à son bureau encadré par deux drapeaux israéliens) ce n’est pas un mur, mais une « barrière de sécurité ». A un autre moment de film il ne récusera pas l’appellation « barrière de séparation ». Et il finira l’entretien accordé à la cinéaste en affirmant que de toute façon il n’y a pas de différence entre les deux côtés. « Nous sommes les maîtres. Nous considérons les deux côtés comme les nôtres ».

         Le film montre la construction du mur, le chantier, les engins, les blocs de béton et les ouvriers, des arabes surtout qui n’ont que ce travail pour gagner leur vie. La cinéaste filme aussi le paysage. Des plans panoramiques sur la campagne avec les champs coupés en deux par la barrière et les barbelés. Elle filme aussi de longs travellings sur le béton du mur. La première de ces vues du mur, dans le pré-générique, n’a pas une apparence angoissante. Peint de couleurs vives, avec des silhouettes de danseurs, il s’intègre au parc de jeu israélien où la cinéaste interroge des enfants. Par la suite, cette muraille devient de plus en plus inquiétante. Omniprésente dans l’espace, elle est décrite comme une prison. Une prison qui enferme tout autant ceux qui vivent de chaque côté.

         Le film multiplie les façons de filmer le mur. Dans une première séquence, un plan fixe présente un espace double : un pan du mur à gauche et à droite, dans la profondeur de champ, le paysage urbain qui existe derrière, de l’autre côté. Puis les blocs de béton viennent s’agencer à ceux déjà en place et finissent par boucher totalement la vue. L’autre côté n’existe plus.

         Puis les travellings se multiplient, filmant au plus près la surface de béton et les espaces désolés qui longent le mur du fait des travaux. Le représentant officiel décrit minutieusement les techniques de construction, évoque le coût de l’ensemble et assure que les dommages causés à la nature seront réparés. Parmi les autres interlocuteurs de la cinéaste, un israélien d’un côté, un palestinien de l’autre, prédisent l’inefficacité du mur et évoquent le gaspillage qu’il représente. D’ailleurs une des dernières séquences montre tous ces palestiniens qui « sautent » le mur. Des hommes, des femmes, un couple avec un bébé qui le font passer à travers les barbelés, qui escaladent pour passer de l’autre côté. Une rue longe les blocs de béton, plus ou moins déplacés et recouverts d’inscription. Un paysage de désolation.

P COMME PALESTINIENS – Chatila.

Genet à Chatila, Richard Dindo, Suisse, 1999, 94 minutes.

         Lorsqu’il écrivait son livre sur Chatila, Genet écoutait le Requiem de Mozart. Tout au long du film de Dindo, nous entendrons ce même requiem, entremêlé dans la bande son avec la lecture du texte d’Un Captif amoureux.

 Chatila, un des massacres les plus terrifiants de l’histoire du Moyen Orient, de toute l’histoire moderne sans doute. Un massacre perpétré à Beyrouth par les milices phalangistes, dans le camp de réfugiés palestiniens. Des femmes, des enfants, des vieillards, égorgés, assassinés au couteau ou à la hache, torturés avant de mourir. Genet entre dans le camp au lendemain du massacre. Quelques heures passées au milieu des cadavres qui jonchent les rues. Quelques heures suffisantes pour lui donner la matière d’un livre qui est un véritable cri de désespoir devant l’horreur. « Je suis peut-être un noir qui a une couleur blanche ou rose, mais un noir. »

         Le film de Dindo est un périple suivi par une jeune femme, Mounia, sur les traces du séjour de Genet à Beyrouth et jusqu’en Jordanie. A Chatila, elle rencontre et interroge des survivants du massacre. Des hommes et des femmes qui décrivent cette nuit aussi claire que le jour, grâce aux fusées éclairantes des soldats israéliens en faction aux portes du camp. Une armée israélienne présente à Beyrouth dans le cadre de l’opération Paix en Galilée, une armée qui n’interviendra pas pour protéger les civiles. Les images d’archives montrent les cadavres dans les rues, les femmes qui hurlent leur désespoir à la mort de leurs enfants. Et le texte de Genet dit l’odeur de la mort omniprésente.

         Le périple de Mounia se poursuit en Jordanie. Genet y était parti pour un court voyage de quelques jours. Il y est resté plusieurs mois, auprès des combattants Palestiniens. Son livre décrit leur vie, soutient leur combat. Genet se place sans hésitation du côté de la révolution palestinienne. Le film se déroule alors à Amman et sur les bords du Jourdain. Mounia rencontre un groupe de Fedayins. Avec eux, elle parcourt les collines, aux portes du désert. En ville elle rencontre des femmes. Elles évoquent leur patrie qu’elles ont dû quitter, leur espoir d’y retourner un jour. « La vie des palestiniens, dit une d’elle, c’est la misère. »

         Le film de Dindo est une traduction cinématographique du livre de Genet et en même temps une prise de position politique dans le conflit israélo-palestinien conforme aux positions de l’écrivain que les images des rives du Jourdain ou des villages de Jordanie rendent particulièrement concrètes. Une séquence reconstitue une nuit passée par Genet dans une maison d’un Feddayin parti au combat. La mère lui porte un café, sans un mot, comme elle le fait toutes les nuits pour son fils. Et Genet dit dans son livre être lui-même devenu, pour une nuit, le fils de cette femme. Un film qui réalise une osmose parfaite entre littérature et cinéma.

P COMME PALESTINE – Jaffa

Jaffa. La mécanique de l’orange, Eyal Sivan. 2009. 88 minutes.

         Si l’orange est bien le seul symbole commun de l’histoire d’Israël et de la Palestine, raconter son histoire, c’est raconter l’histoire commune de cette terre tant disputée. Eyal Sivan s’attache ici non seulement à faire œuvre de mémoire, mais aussi à creuser la signification d’une mythologie qui concerne tout à la fois les juifs et les arabes. Plus d’un siècle d’histoire, de vie commune au départ, de guerres et de conflits par la suite.

Le triomphe commercial mondial de l’orange de Jaffa aurait-il été possible si arabes et juifs, tous les habitants de la Palestine, n’avaient pas uni leurs efforts, conscients de leur intérêt commun, travaillant en harmonie autour de « l’or des agrumes parfumées » ? Le film, dans toute sa première partie, insiste sur ce temps heureux où tous les habitants de la Palestine vivaient et travaillaient en bonne entente. Il se termine par les images des bulldozers de l’armée israéliennes arrachant les derniers orangers. Jaffa est devenu un quartier de Tel-Aviv. On n’y récolte plus d’oranges, même si Israël continue d’exporter celles qu’il produit sous cette marque. Comment en est-on arrivé là ? Pour répondre le film entreprend une longue analyse de « l’idéologie sioniste », s’appuyant tour à tour sur des interventions de témoins, juifs et arabes, mais surtout sur des images d’archives, qui sont commentées et analysées par des spécialistes.

Faire parler les images, toutes les images, des images de toutes sortes, de toute origine. Ce travail de recherche est ici particulièrement efficace. On remonte aux origines de la photographie. On découvre le premier photographe palestinien. Les images de la télévision française (Giquel au JT) ou américaine succèdent aux actualités Pathé. Les danses et les fêtes après la création d’Israël font écho aux images de la propagande officielle des premières vagues de colonisation sioniste dans les années 30 (l’arrivée des bateaux chargés des futurs fondateurs des Kibboutz). Et surtout la publicité, toutes formes de publicité, affiches ou films, commerciales ou politiques, vantant le mérite des oranges ou proposant leur boycott. Les images disent tout, si l’on sait les regarder, et les faire parler. Elles disent les faits (les bombes qui tombent sur Jaffa en 48, les camps de réfugiés en Jordanie) ; elles disent aussi comment l’idéologie a su les fabriquer et les mettre à son service. La Palestine était-elle désertique avant l’arrivée des colons juifs ? Il est facile de filmer le désert suivi par les travaux de plantation pour le démonter. A quoi il est aussi facile de répondre en montrant les orangeraies arabes existant dès le début du XX° siècle. Ce que le film montre avec force, c’est que l’image est une arme, qu’avec elle on construit de toute pièce une vision du monde conforme aux codes et aux modes d’une époque, même si cela n’apparaît évident qu’après coup (l’orientalisme dont les occidentaux imprègnent leurs vues de la Palestine ou leurs publicité pour les oranges dans lesquelles il n’est pas pensable de ne pas faire figurer des chameaux). Projetant toutes ces images à ses interlocuteurs, procédant à des retours en arrière ou des arrêts pour souligner des détails, le cinéaste crée un dispositif qui donne un poids accru à leur parole. Et le film devient ainsi exemplaire de la façon dont un film documentaire, non seulement peut se construire en organisant des archives, mais surtout ne trouve son sens que dans la façon dont il les fait parler, implicitement, ou comme ici, explicitement.

O COMME OCCUPATION – Palestine.

Derrière les fronts. Résistance et résiliences en Palestine, Alexandra Dols, 2017, 113 minutes.

Comment peut-on vivre dans un pays occupé ? Comment peut-on supporter – accepter – l’humiliation de la perte de liberté. Ne plus être maître chez soi. Ne plus être chez soi dans son propre pays. Supporter la limitation de ses mouvements, de ses déplacements, de l’accès à son travail. Etre voué à l’arbitraire des décisions des soldats aux check points, ces contrôles incessants où le bon vouloir des soldats a force de loi. Comment supporter les brimades  incessantes de ces contrôles où il faut à chaque fois prouver son identité et surtout ne pas déplaire aux soldats. Comment supporter – ne pas être totalement  effondré, étouffé,  sous le joug d’une armée étrangère qui dépouille tout un peuple de sa terre, de son identité ?

Si la question est clairement posée dans le film d’Alexandra Dols, la réponse qu’elle apporte, que ses interlocuteurs palestiniens apportent – ne l’est pas moins. Ne pas se résigner, résister.

Filmant en Palestine, la vie quotidienne en Palestine, Alexandra Dols filme la réalité de l’occupation de la Palestine par l’armée israélienne. Elle filme la souffrance du peuple palestinien. Ces femmes et ces hommes, ces enfants aussi, qui subissent, dans leur corps et dans leur tête, l’occupation israélienne.

Le fil rouge du film, notre guide en Palestine occupée, c’est Samah Jabr, psychiatre de son état, et dont toute la réflexion, et toute l’activité, est centrée sur les effets, les répercutions, de l’occupation sur les esprits – et la pensée – des Palestiniens. Car pour elle, le plus important ce ne sont peut-être pas les effets directs de l’occupation sur tout un peuple, mais plutôt, les effets psychiques, invisibles, qui transforment les individus en asservis, ces femmes et ces hommes qui ne peuvent plus se vivre autrement qu’asservis, dominés, vaincus. Être occupé, c’est bien sûr être physiquement privé de liberté. Mais c’est surtout ne plus se vivre libre. C’est perdre, comme l’a montré avec force Jean Jacques Rousseau, ce fondement même de l’être humain qu’est la liberté.

Tout au long du film nous suivons Samah Jabr. Nous la suivons dans ses déplacements en voiture, de check points en check points, Nous la suivons dans ses interventions  à l’université, dans des groupes de parole qu’elle anime, dans des séances de thérapie individuelle aussi. Nous l’écoutons parler de l’occupation, de son vécue de femme occupée, toujours avec une grande retenue, mais aussi beaucoup d’émotion. Car cette occupation, elle la vit dans tout son être, elle la subit dans tout son être, dans sa pensée et dans son corps.

Le film retrace l’histoire de l’occupation israélienne de la Palestine, depuis la Naqba – la « catastrophe » où tout un peuple a perdu sa terre et s’est vu chassé de ses maisons, jusqu’à aujourd’hui en passant par les deux intifada. Une histoire évoquée par des images d’archives et de longs textes qui s’impriment sur l’écran. Des rappels historiques nécessaires pour comprendre le vécu actuel des palestiniens. Est-il encore possible d’espérer qu’un jour la Palestine sera libre ? « Je ne verrai peut-être pas de mon vivant la Palestine libre, dit cette femme universitaire qui a connu la prison israélienne, mais je suis convaincue qu’un jour la Palestine sera libérée. »

Les prison israéliennes, beaucoup de Palestiniens les ont connues et les connaissent encore. Il suffit pour être emprisonné d’être soupçonné de terrorisme ou de soutenir la résistance palestinienne. Une longue séquence décrit avec beaucoup de précision grâce à des planches dessinées les « techniques » de torture utilisées par les geôliers israéliens. Mais la violence explicite de l’occupation réussira-t-elle à briser la soif de liberté de tout un peuple ?

I COMME ISRAEL – Services secrets

THE GATEKEEPERS , Dror Moreh. 2012. Noir et blanc et couleur. 95 minutes.

Le conflit israélo-palestinien vu du côté d’Israël. Non du côté du peuple israélien, ou des gouvernants israéliens, mais du côté du service de sécurité intérieur, le Shin Beth, plus précisément dénommé « Agence de renseignement chargé de la défense d’Israël contre le terrorisme, l’espionnage et la fuite des secrets d’Etat ». Le réalisateur a en effet retrouvé et convaincu de répondre à ses questions, six anciens directeurs de ce service (un seul est absent, mais il est décédé au moment de la réalisation du film). Une plongée unique au cœur d’un monde du secret et des combattants de l’ombre.

            Il est difficile de dire s’ils révèlent vraiment des secrets d’Etat et quelle est la part du non-dit dans leur discours. Mais étant à la retraite, ils apparaissent libres de toute contrainte et de tout devoir de discrétion. Et ils ne se privent pas de donner leurs avis, de développer leur vision personnelle de la politique d’Israël vis à vis des palestiniens. Tous sont particulièrement critiques des hommes politiques et plus particulièrement des différents premiers ministres, à l’exception cependant d’Itzahak Rabin. Tous accusés de n’avoir aucune vision claire de la situation concrète du pays et des conséquences de leurs décisions sur la paix dans la région. Des prises de positions fondamentalement politiques, mais affranchi de toute allégeance au pouvoir. Et ils font bien sentir qu’ils n’interviennent pas pour défendre une quelconque ligne officielle.

            Cette liberté de pensée et d’expression des interlocuteurs du cinéaste constitue le premier intérêt du film. Le second réside dans la description détaillée et minutieuse des moyens mis en œuvre pour combattre le terrorisme, puisque telle est leur mission. Un intérêt renforcé par le fait qu’aucun d’eux ne reste cantonné dans un discours pragmatique, du côté de l’efficacité des moyens considérables dont ils disposent. Tous, à un moment ou à un autre sont amenés à se situer au niveau du droit et de la morale. Ils n’esquivent aucune question de fond. Leurs actions sont-elle compatibles avec les lois de leur pays ? Peuvent-ils utiliser sans hésitations les mêmes moyens qu’ils dénoncent chez leurs ennemis ? Eternel conflit entre les fins et les moyens. Dans l’exercice de leurs fonctions, ces hauts responsables n’ont semble-t-il jamais hésité à faire ce que l’efficacité commandait. Mais c’est aussi cette efficacité qu’ils remettent en cause. « On ne fait pas la paix avec des méthodes militaires » dit l’un d’eux.

Après coup, ils ne manifestent pas de remords. Leur intervention dans le film ne se situe pas au niveau de la conscience, de leur état de conscience. Elle se situe au niveau de la réflexion éthique. Et par là elle dépasse leurs positions personnelles. Dans l’action, dans la guerre la référence aux  valeurs humaines n’a pas sa place. Mais les « dommages collatéraux »  peuvent-ils toujours être ignorés ? La morale peut-elle être définitivement écartées ? Ne fait-elle pas toujours retour, d’une façon ou d’une autre, en particulier au niveau politique ? « Oublie la morale » peut bien être donné comme l’impératif de tous ceux qui font la guerre. Mais suffit-il de faire la guerre pour vivre en paix ? La dernière phrase du film est à cet égard une sanction définitive : «  Nous gagnons chaque bataille mais nous perdons la guerre ».

            Le film est construit de façon classique en alternant les fragments d’entretien avec des images d’archives. Le point de départ est la guerre des six jours et l’écrasante victoire d’Israël sur ses ennemis arabes. Issues des télévisons américaines ou israéliennes, les images nous montrent des files de prisonniers, les mains en l’air ou les yeux bandés, ou assis face à un mur sous la surveillance de soldats en arme. De 1967 à nos jours, les images choisies constituent un raccourci percutant de l’histoire d’Israël, mais aussi de la situation du peuple palestinien dans les territoires occupés. Certaines de ces images sont bien connues, les deux intifada, les manifestations du Hamas lors des enterrements de leurs chefs éliminés par le Shin Beth, la signature des accords d’Oslo, la reconstitution de l’assassinat de Rabin ou l’invasion du sud Liban en 1982 lors de l’opération « Paix en Galilée ». D’autres sont plus « originales », comme ces couloirs de prison nous permettant d’entrevoir par les lucarnes entre-ouvertes des cellules des fragments d’interrogatoires de suspects. Comme surtout cette vue revenant tout au long du film du mur d’écran dans une salle de travail du Shin Beth. Nous voyons alors concrètement comment ces écrans permettent par grossissements successifs de suivre, lors des opérations « d’éliminations ciblées » une voiture ou un groupe de personnes et de commander à distance le déclenchement du tir qui les détruira. Rarement le cinéma n’avait été aussi directement introduit dans l’exécution d’actes de guerre.

Les six ex-directeurs du Shin Beth interviennent dans le film tout à tour (jamais plusieurs en même temps), sans que leurs ordre d’apparition soit commandé par une logique explicite, chronologique par exemple ; Chacun a son style propre, plus ou moins hésitant ou catégorique dans ses affirmations Ami Ayalon  par exemple martèle beaucoup de ses propos poing fermé tendu devant lui. Mais dans le fond, peu importe. Il y a bien sûr des nuances et des différences dans leurs propos. Mais globalement il ressort une grande unité de leurs interventions, comme s’il s’agissait d’un seul et même discours. Ce sont moins des hommes dans leur individualité qui s’expriment que l’institution elle-même, le Shin Beth comme fonctionnement d’un rouage étatique dans lequel la spécificité de la réalité humaine a bien peu de place.

Le film a été diffusé en salle en Israël pendant la campagne des élections législatives de 2012, ce qui a provoqué quelques remous. Peut-on en déduire qu’il peut-on en déduire qu’il peut avoir une influence, même minime, sur les mentalités et les représentations de la population israélienne ? Rien n’est moins sûr. Il n’en reste pas moins Qu’il invite le spectateur à opérer une mise à distance de ses propres convictions personnelles. « Le terrorisme des uns est la résistance des autres ».

Les six intervenants ex-directeurs du Shin Beth sont les suivants, par ordre d’apparition à l’écran : Yuval Diskin, directeur du Shin Beth entre 2005 et 2011. Avraham Shalom, 1981 – 1986. Avi Dichter, 2000 – 2005. Yaakov Peri, 1988 – 1994. Carmi Gillon, 1995 – 1996. Ami Ayalon, 1996 – 2000.

Le film a été nommé aux Oscars du meilleur documentaire 2013. Il a obtenu les récompenses suivantes : prix du meilleur documentaire de The American National Society of Film Critics. Prix du meilleur documentaire de la Los Angeles Film Critics Association. Meilleur Documentaire 2012 du New York Film Critics Circle Awards. Mention spéciale au FIPA 2013.

I COMME ISRAÉLIENS.

Dans un jardin je suis entré, Avi Mograbi, France-Suisse-Israël, 2012, 97 minutes.

Dans un jardin je suis entré est-il bien un film de Mograbi ? Car nous sommes bien loin de la contestation véhémente, des coups de colère spectaculaires ou des dispositifs sulfureux qui ont fait la renommée du cinéaste et sont souvent considérés comme sa marque de fabrique. Dans un jardin… est un film calme, presque paisible, du moins en apparence. Ce qui le rend d’autant plus émouvant.

Avi et Ali sont amis, depuis de longues années. Tous deux sont Israéliens, le premier juif, le second arabe. Cela n’enlève rien à leur amitié et à leur envie de mener des projets ensemble. Un film par exemple, même si Ali se déclare immédiatement étranger au monde du cinéma. Ce film, ce sera donc le cinéaste Avi qui le fera. Il a déjà un titre, « Retour à Beyrouth », et tous les personnages parleront arabes. Mais en fait, c’est un autre film qui va être entrepris, celui que nous sommes en train de voir Un film sans idée préconçue, sans fil conducteur, réalisé au fur et à mesure de leurs discussions, en suivant seulement les idées qui surgiront dans leurs échanges. Comme Mograbi le dit à Yasmine, la fille d’une dizaine d’année d’Ali, ce film est un documentaire. Le film qu’Avi et Ali sont en train de faire traitera évidemment de ce qui les concerne tous les deux, le conflit et la perte de ce qui faisait la magie de ce Moyen Orient « mosaïque culturelle, nationale, religieuse », une magie aujourd’hui perdue. A jamais perdue ? Les deux amis voudraient ne pas le croire. Alors ils essaient de rêver la fin du conflit, ou plutôt ils rêvent d’un monde où le conflit n’aurait jamais eu lieu, un monde où les Palestiniens n’auraient pas été expulsés de leurs maisons, de leur terre. Un monde où la « catastrophe », la Naqba, n’aurait pas eu lieu. La réalité est tout autre, et c’est une remarque de Yasmine, cette fillette née d’un mariage mixte et qui parle aussi bien arabe qu’hébreu, qui en donne tous le sens. « A mon avis, le problème de Tel Aviv, c’est le racisme ».

Une grande partie du film se déroule dans l’appartement d’Avi. Ali et Avi y mènent de logs échanges sur leur vie, sur eux-mêmes, de longues discusions ponctuées de rires et alternant les langues, l’hébreu et l’arabe. A partir de photos de famille ils interrogent leur passé, leurs origines. Et ils commentent les photos, celle du père d’Avi en particulier, interrogeant la présence d’un pistolet qu’il porte, bien en évidence, à la ceinture. Le pistolet lui appartenait-il vraiment ? La photo n’est-elle pas une mise en scène ? L’affirmation de son engagement sioniste ? Ces interrogations disent bien la nécessité, pour un cinéaste, de ne pas prendre les images pour de simple reproduction du réel.

Le monde extérieur existe-t-il encore ? La promenade sur le lieu de naissance d’Ali opèrera un dur retour au présent. Ali et sa fille, Yasmine, découvrent à la place même où s’élevait la maison natale dont il a été chassé, un panneau portant l’inscription « Interdit aux étrangers », ce qui provoque une réaction de fureur de la petite fille. Les réfugiés palestiniens ne reviendront pas sur leur terre. La colonisation est irréversible et Yasmine ne parviendra pas à déterrer le panneau qui l’a tant choquée. La télévision pourtant, au retour dans l’appartement, propose quand même une lueur d’espoir : les manifestations égyptiennes de la place Tahrir. Pour Ali, c’est l’occasion de porter un toast à la révolution, une révolution dont il espère la propagation dans tout le monde arabe.

Le monde arabe est constamment évoqué en toile de fond du film. Les grands-parents d’Avi ont vécus en Syrie et au Liban. Lorsqu’ils se sont établis en Palestine, ils faisaient tous les ans le voyage à Beyrouth pour les vacances. Des allers-retours aujourd’hui impossibles. Avi a rencontré une femme dont il se déclare amoureux. Elle vit à Beyrouth. Leur amour sera marqué par l’éloignement. Un amour impossible. C’estr ce que disent les séquences qui, sous forme de lettres, retracent l’amour et la séparation d’une femme restée au Liban et d’un homme parti au loin. Tournées en 8 mm à Beyrouth, ces images de la ville accompagnent cette voix anonyme qui parle en français. Une ville qui à elle seule incarne toute l’histoire des peuples de la région.

Dans un jardin je suis entré est bien un film d’Avi Mograbi. S’il ne prend pas la forme d’un cri de colère, on y sent la même profonde conviction, l’espoir de voir un jour un pays où Palestiniens et Israéliens seraient enfin réconciliés. Un rêve dont il sait bien que le temps repousse sans cesse la réalisation.