Marioupol

20 jours à Marioupol. Mstyslav Chernov, Ukraine, 2023, 94 minutes.

20 jours, c’est long. 20 jours en enfer. 20 jours sous les bombes. 20 jours parmi les habitants de la ville qui essaient de fuir. Des Ukrainiens qui ne savent où aller, où se réfugier. Leurs habitations sont détruites. Des membres de leur famille, des voisins, sont tués. Comment peuvent-ils survivre dans cet enfer ? 20 jours de guerre qui sont des siècles.

Comment est-il possible de filmer la guerre ?

Filmer la guerre est un métier. Celui des journalistes reporters d’images, qui se doivent d’être présents, sous les bombes, aux côtés des soldats et surtout avec les civils. Ils doivent envoyer leurs reportages aux agences, pour alimenter des journaux télévisés et les chaines d’infos en continu. C’est ce métier que fait le réalisateur du film, Mstyslav Chernov, pour Associated Press. Ses images feront le tour du monde.

Filmer la guerre est toujours très dur. Et pas seulement parce qu’on risque sa vie à tout instant. Mais surtout parce qu’on est nécessairement témoin des atrocités de la guerre. De la douleur et de la mort de ceux qui ne font pas la guerre mais qui en sont les premières victimes. Il y a une scène très dure dans le film, celle où un médecin amène le cinéaste dans une pièce au sous-sol de l’hôpital, une salle où sont « entassés » les corps de ceux qui n’ont pas pu être sauvés. Il déplie les linges d’un petit paqué, révélant le corps inerte d’un bébé.

Comme beaucoup d’habitants de Marioupol, ville stratégique attaquée dès le début de l’invasion russe, Mstyslav Chernov et son équipe sont réfugiés dans un des hôpitaux de la ville. Mais sont-ils tous en sécurité ? Ils assistent, impuissants, à l’arrivée incessante des ambulances livrant ces corps recouverts de draps rougis, des brancards qu’il faut conduire le plus rapidement possible au bloc, en passant par des couloirs encombrés de corps en souffrance. La caméra les suit sans hésitation. Il faut avant tout témoigner. Rendre compte du martyr des habitants de cette ville. Filmer la guerre sans rien en cacher, sans fermer les yeux devant la souffrance et la mort. Témoigner de l’horreur et faire des images qui seront autant de preuves, de pièces à conviction. Oui, les bombardements russes visent bien les civils. Des civils qui ne comprennent pas pourquoi ils sont ainsi attaqués.

Filmer la guerre est d’abord l’objet des reportages télévisés. Mais 20 jours à Marioupol n’est pas un reportage télévisé ou un collage de reportages. En voyant le film de Mstyslav Chernov, la différence entre reportage et documentaire saute aux yeux. D’abord la durée est forcément différente. 20 jours à Marioupol ne fait « que » 94 minutes, ce qui est peu en comparaison des journées que dure le siège de la ville. Mais le cinéaste prend le temps d’aller au fond des choses. Il s’attarde dans les couloirs de l’hôpital parce c’est ce que vivent les habitants de la ville réfugiés là. Il prend le temps d’écouter ces femmes et ces hommes qui disent en quelques mots – toujours les mêmes – le cauchemar qu’ils vivent. Les images qui nous sont proposés ne visent aucun effet spectaculaire, même s’il peut être tentant « d’en rajouter », dans les immeubles en feu. Les ruines, le feu et le sang ne sont là que parce qu’il s’agit du réel de la guerre.

Et puis il y a le commentaire, en voix off, celle du cinéaste lui-même. Une voix qui peut paraître monocorde, presque calme dans la tourmente. Une voix qui ne recherche pas du tout le pathos. Et pourtant, elle est chargée d’émotion. Parce qu’elle nous fait participer au vécu, non seulement du journaliste et de son équipe, mais surtout de tous les habitants de Marioupol, et au-delà de l’Ukraine, de tous les civils victimes d’une guerre.

Parmi tous les films de guerre réalisés ces dernières années (en Irak, en Syrie ou à Gaza), 20 jours à Marioupol restera comme l’exemple type de ce que la guerre peut faire endurer aux civils innocents.

Fipadoc 2024 Biarritz

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Par jean pierre Carrier

Auteur du DICTIONNAIRE DU CINEMA DOCUMENTAIRE éditions Vendémiaire mars 2016. jpcag.carrier@wanadoo.fr 06 40 13 87 83

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