Impossible critique.

Mutzenbacker. Ruth Beckermann, Autriche, 2022, 100 minutes.

Peut-on écrire sur un tel film ? Peut-on en parler sérieusement, sincèrement, sans fausse pudeur ? Trouver le ton juste. Mais qu’est-ce que le ton juste ? Si le film est si dérangeant au visionnage, il l’est d’autant plus pour la critique.

On peut bien sûr, c’est le plus facile, évoquer le dispositif mis en place par la cinéaste. Mais après ? Certes ce dispositif est particulièrement fort. Mais le décrire comme le fait le synopsis du film, ce n’est sans doute que s’adresser à ceux qui n’ont pas vu le film, pour leur donner envie de le voir – ou bien de le fuir, sans doute sans pouvoir maîtriser cet effet. Mais pour ceux qui ont vu le film à quoi pourrait bien servir ce qui ne serait qu’un rappel. Ne vaudrait-il pas mieux se taire ?

Pourquoi donc, et comment, un film peut-il ainsi mettre en échec la critique ? Peut-être est-ce parce qu’on y parle de sexualité, comme jamais on en a parlé. Parce que le film donne à connaître un livre scandaleux, un livre qui fit scandale à sa parution, sous le manteau comme on dit, en 1906. Un livre qui ferait encore scandale aujourd’hui, et même plus qu’en 1906, mais pour d’autres raisons. Un livre qui parle de viol, d’inceste, de prostitution et de plaisir.

Qui en France connaît l’existence de ce livre autrichien intitulé Josefine Mutzenbacher. Remarquons d’ailleurs que si le film de Ruth Beckermann a été sélectionné à la Berlinale en 2022 où il a reçu un prix (Meilleur film de la sélection Encounters), il n’est pas diffusé en salle en France. Le sera-t-il un jour ? Mais il est accessible au public français sur la plateforme Tënk. Un grand merci à Tënk !

Ou bien il faut faire comme si de rien n’était. Faire comme s’il s’agissait d’un film comme les autres, parmi bien d’autres qui ont pu en leur temps défrayer la chronique de La maman et la Putain au Dernier Tango à Paris.

Que dire de plus ? Faut-il parler de ces hommes qui viennent lire devant la caméra ces textes passablement grossiers ? Des lectures parfaites, sans hésitation. Aucun lecteur ne bute sur les mots, même les plus crus. On dirait des acteurs. Ils se prennent pour des acteurs. Ils sont des acteurs, les acteurs de leur propre vie, ce qui leur permet de parler de leur sexualité sans honte. Ils parlent d’eux comme s’il ne s’agissait pas d’eux, avec le plus grand sérieux, sauf deux ou trois qui ne peuvent s’empêcher de rire un rire, qui révèle le malaise. Parler de la vie la plus intime comme ils le font, en toute simplicité, est un véritable exploit. Un exploit qui révèle la puissance du cinéma. Le feraient-ils de la même façon sur une scène de théâtre, face à un public ? Des hommes qui sont ici parfaitement à l’aise. Un film parfaitement cohérent.

Mais pourquoi n’y a-t-il pas de femme dans le film ; en dehors de la cinéaste, en dehors de la voix de la cinéaste. Aurait-il été possible de faire lire ces textes écris d’un point de vue féminin –  mais beaucoup pensent qu’il est écrit par un homme – par des femmes ? Le film aurait été tout autre certainement. Beaucoup plus dérangeant, si possible. En fait en posant cette question on se rend compte que ce n’était pas possible. Il s’agit d’un film d’homme, qui parle des hommes. I il était totalement impossible de tenter d’en faire une parole féministe. Pourtant, le film n’est pas non plus un manifeste masculiniste. Il est réalisé par une femme. Il reste un film de femme. I il contient toute l’histoire des femmes.

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Par jean pierre Carrier

Auteur du DICTIONNAIRE DU CINEMA DOCUMENTAIRE éditions Vendémiaire mars 2016. jpcag.carrier@wanadoo.fr 06 40 13 87 83

2 comments

  1. Merci Jean-Pierre de m’avoir fait découvrir ce film étonnant. En effet, qu’en dire sinon qu’il faut le découvrir. Il est encore sur Arte.

    PS : Je ne vous ai pas écrit depuis longtemps car mon film sur le Tibet a été complètement interdit par Arte alors qu’il avait été officiellement accepté ainsi que son PAD. C’est une longue histoire, très triste. Pour le libérer je suis obligé de faire un procès à Arte. Un nouveau combat…

    A bientôt,

    Jean-Michel Carré

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