Chypre divisée.

Varosha ville otage. Sylvie Deleule, 2024, 52 minutes.

Chypre, une situation politique unique en Europe. Une île divisée en deux. Les Turcs au Nord, les Grecs au Sud. Deux communautés séparées par une ligne abstraite qui est devenue une véritable frontière, gardée par les casques Bleus de l’ONU. Une scission qui est le résultat d’une guerre. En 1974, l’armée turque envahit le nord de l’île. Depuis, c’est-à-dire plus de 50 ans, cette armée est restée là. Une armée d’occupation, donc.

Dans ce contexte figé, comme si on était resté au 20e siècle la cinéaste Sylvie Deleule s’intéresse au cas particulier d’une ville,Varosha. Jadis station balnéaire prospère et recherchée par les touristes et les amateurs de bains de mer, avec une plage considérée comme une des plus belles de l’île et peut-être de toute la Méditerranée. La ville est aujourd’hui et depuis plus de 50 ans donc, une ville abandonnée, une ville fantôme, vidée de ses habitants et enfermée par les barbelés. Les habitations, toutes les habitations, tous les immeubles, toutes les maisons, tout est vide. Et en voie de devenir des ruines. Et la plage a même un aspect sinistre avec ses panneaux d’interdiction d’entrée. Comment en est-on arrivé là ?

Le film mobilise donc assez rapidement les données historiques indispensables pour essayer de comprendre. Il nous présente donc des images d’archives de la guerre de 74. Mais il n’en reste pas. La cinéaste a fait un énorme travail pour retrouver d’anciens habitants de la ville. Ceux qui pourraient le mieux rendre compte de ce qui, vue de l’extérieur, ne peut apparaître que comme une absurdité. Comment donc ces hommes et ces femmes vivent ils la situation ? Que ressentent ils, lorsque à l’ouverture à la population d’une avenue de la ville ils peuvent se rendre devant leur ancienne résidence, mais sans pouvoir y pénétrer. Surveiller de près par la police turque. Comme cette femme qui s’écarte de la partie de la ville ouverte à la visite pour chercher la maison de sa grand-mère et qui est tout de suite interceptée par la police. Un nouveau genre de tourisme, nommé tourisme noir, se développe. On vient voir ce qu’est devenu Varosha. On se photographie devant les immeubles en ruine, on déambule le long de l’avenue déserte.

Sylvie Deleule pose des problèmes mais n’apporte pas de solution. Comment le pourrait-elle d’ailleurs tant la situation paraît bloquée. L’annexion de la partie sud de l’île par la Grèce a toujours été une source de conflit avec la Turquie. Même si beaucoup d’habitants de l’île, les Grecs, y semblent favorable. Quant à la réunification elle fait sans doute partie des rêves naïfs des plus optimistes.

Alors oui. En voyant cette ville otage, on ne peut que rêver d’une résurrection de Varosha. Rêver qu’elle redevienne cette « perle de la Méditerranée » qu’elle a été. Ou même mieux.  Elle pourrait devenir dans les rêves des investisseurs une Las Vegas européenne. Le film n’est pas fait pour soutenir de tels délires. Mais sa tonalité générale reste la nostalgie. Pour ces quelques Chypriotes à qui il donne la parole, ce lieu de vie quelque peu paradisiaque n’a-t-il pas été détruit par la folie des hommes ?

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Par jean pierre Carrier

Auteur du DICTIONNAIRE DU CINEMA DOCUMENTAIRE éditions Vendémiaire mars 2016. jpcag.carrier@wanadoo.fr 06 40 13 87 83

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