K COMME KURDE

Dil Leyla de Asli Özarslan, Allemagne, 2016, 71 minutes.

Les Kurdes de Turquie pourront-ils un jour vivre en paix ? En particulier ceux de Cizre, cette ville à l’est du pays, près de la frontière avec la Syrie et l’Irak, une zone sensible s’il en est ? Le film de s’ouvre sur des images d’archive de répression contre les Kurdes. Des engins militaires foncent sur la foule lors d’une fête traditionnelle pour la disperser. Puis c’est la fusillade, que nous ne verrons pas, mais nous entendrons les coups de feu et les cris de la foule.

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Dil Leyla est un portrait de Leyla Imret, que tout le monde à Cizre appelle tout simplement Leyla. Son itinéraire est retracé rapidement. Son père, un résistant très actif, est tué par balles dans les émeutes. Sa mère décide alors d’envoyer Leyla en Allemagne. Elle a 5 ans. Elle y fera de brillantes études et reviendra dans son pays, dans sa ville, auprès de sa famille et de la population kurde à 26 ans. Elle est alors élue, à une très large majorité, maire de la ville. Une première : une femme, jeune (la plus jeune du pays) et Kurde. Le conflit armé est-il devenu un lointain souvenir qu’on voudrait oublier ?

Le film fait le portait de Leyla, par petites touches, en la montrant dans sa famille dans les occupations quotidiennes, et surtout dans son rôle d’élue, s’occupant des affaires courantes mais initiant aussi de grands projets de modernisation, comme la construction d’un nouvel abattoir moderne. Elle est jeune, belle, souriante, ses longs cheveux clairs tranchant avec les coiffures traditionnelles et les voiles des autres femmes. Elle aborde la vie politique avec calme, sérénité presque. Visiblement elle est particulièrement populaire.

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Cette période de paix ne fut pourtant qu’une parenthèse. Et Leyla sera elle aussi emportée par le retour de la haine et des violences. Candidate aux élections au parlement turc, son parti, le Parti Démocratique Kurde, obtient une large victoire. Une autre première, des élus kurdes au parlement d’Ankara. Le pouvoir turc peut-il l’accepter. Le film reste assez allusif sur cette période. Mais Leyla est accusée de sédition, prétextant des propos qu’elle n’a pas tenus. Elle est poursuivie et serait emprisonnée si elle ne fuyait pas un temps en Allemagne. Le film s’achève sur l’incertitude de son sort. La paix est-elle impossible ? L’écran noir du dernier plan est de bien mauvaise augure.

Escales Documentaires, La Rochelle, compétition internationale.

M COMME METEORES

Meteors de Gûrcan Keltek, 2017, 87 minutes.

Des bouquetins dans la montagne. Tranquilles. Jusqu’au premier coup de feu. Des chasseurs ? Un animal est touché. Il vacille, finit par s’écrouler. Le reste du troupeau s’enfuit. Agiles, ils sautent de pierre en pierre, grimpent sur des parois presque verticales. Ils échappent à leurs prédateurs. Ces images des animaux de la montagne, nous les retrouvons en fin de film, dans la séquence finale. Un retour à son ouverture qui met en boucle ce film étrange, inclassable, inoubliable. Sauf que cette fois il n’y a plus de chasseurs. Les fusils ont disparu. Alors les gros mâles peuvent reprendre leurs affrontements. Des duels qui n’ont rien d’amicaux, mais qui ne doivent rien à la folie des hommes.

Le folie des hommes, c’est la guerre. Le cinéaste Gûrcan Keltek est turc. Il ne peut quêtre concerné par le conflit qui oppose en 2015 les Kurdes et les Turcs. D’autant plus qu’Internet diffuse sans arrêt les images amateurs de l’opération de grande envergure que mène l’armée Turque. Les images de cette guerre constituent le noyau du film. Des images noires, sombres malgré les éclairs des grenades offensives et les nuages de fumée blanche qu’elles dégagent. Combien de morts feront-elles ? Le film ne le dit pas. Nous ne sommes pas dans un reportage. Inutile aussi d’insister sur la violence d’une telle guerre.

Le reste du film nous propose un ensemble d’images en noir et blanc, des images crasseuses, avec un grain énorme, certaines à la limite de la visibilité. Ces images correspondent sans doute à l’état d’esprit du cinéaste. A la situation du pays aussi. Une situation plutôt sombre…

Pourtant, la lumière ne vient-elle pas du ciel ? Surtout dans ce phénomène exceptionnel que connu l’Anatolie cette année-là. Une « pluie de météorites ». Des boules de feu dans le ciel noir de la nuit. Des trainées lumineuses qui le strient comme un décor de fête foraine – comme celle qui est filmée dans ses attractions les plus « secouantes » pour leurs utilisateurs. Et les pierres qui tombent du ciel, sur les maisons, dans les champs environnants. Le lendemain matin, les paysans remis de leur peur partiront à la recherche des pierres, qui sans doute ont de la valeur.

Ce film est un documentaire, au sens où tout ce qu’il nous montre est réel. Il n’est pourtant pas construit comme un documentaire, avec son personnage récurrent et sa construction en chapitres. Si on tient à tout prix à le caser dans une catégorie, on parlera de film expérimental. Mais peu importe. Ce qui compte c’est le souffle qui se dégage des images. Des images dans lesquelles on ressent tout à la fois la colère et l’émotion du réalisateur, son amour du pays et sa haine de la guerre.

Festival de Locarno 2017 et Festival International du Film Indépendant de Bordeaux 2017

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