Itinéraire d’un film : L’école des hommes de Clara Elalouf.

Pouvez-vous résumer votre film ?

À Strasbourg, dans un lycée confronté à des problèmes de sexismes et de violences, une expérience inédite est menée. Organiser une classe libre avec Didier Valentin, alias « Dr Kpote », animateur en santé sexuelle, pour évoquer avec des filles et des garçons âgés de 15 à 18 ans, la sexualité et les relations affectives le temps d’une année scolaire. Une première pour lui, qui d’ordinaire n’intervient jamais plus d’une fois dans une même classe. Une première aussi pour ces filles et ces garçons, tous volontaires. Quel impact cette classe va-t-elle avoir sur leur monde, à cet âge sensible où l’amour, la confiance en soi et en l’autre sont au coeur de la vie ? Quant à Didier, est-il prêt à se départir de sa réserve ? La matière est inflammable, rien n’est gagné et tout est sur un fil.

Quelle a été la genèse du film ?

Tout commence par notre rencontre. Je veux dire, le désir de ce film. J’entends d’abord la voix de Didier Valentin à la radio. J’entends un style, il a du verbe. J’entends une musique. Une sincérité dans son engagement. Et une colère. Celui qui se fait appeler « Dr Kpote » est intervenant en santé sexuelle. Mais aussi militant associatif. Chroniqueur. Figure médiatique. Et féministe engagé. Dans son monde, où il est beaucoup question des droits des femmes, les hommes sont rares. Je suis intriguée par sa singularité : comment être un homme féministe aujourd’hui ? Didier me donne parfois le sentiment d’être dans la récitation du manuel de l’homme parfait. Du grain à moudre pour explorer ce qu’il y a derrière. J’entends aussi le drame de son histoire personnelle. Une blessure qui lui donne de l’épaisseur. Qui lui a tracé un destin. Il doit accomplir une mission. Didier a quelque chose du héros.

Nous nous rencontrons. Il accepte que je le suive dans les lycées de France qu’il arpente depuis plus de vingt ans. Je l’entends alors avec les jeunes.

J’entends que la puissance de ses mots rencontre l’intelligence de leur corps. Que ces deux générations dialoguent. La maturité d’un côté. La jeunesse de l’autre, chacune renvoyée à ses interrogations, ses doutes. Et ses révoltes.

En revenant sur les bancs de l’école, je perçois qu’il se passe quelque chose de social, de politique et de poétique dans les interventions de Didier. Quelque chose de vital.

Et sa réalisation ?

Dans la classe, je m’intéresse aux points de vue subjectifs, celui de Didier, comme ceux des protagonistes réguliers ou non.  Ce film est leur regard croisé, perceptif et subjectif.

Pour Didier, nous filmons les rituels qu’il installe en début de séance pour apaiser son stress, lorsque la salle est encore vide. Puis les jeunes arrivent et il entre en piste. Il est scruté, observé, commenté. Didier salue, plaisante, arpente les tables, jauge son public. Je saisis chez lui ces moments de tension ou de complicité avec les jeunes. Lorsque l’animation est éprouvante. Quand la fatigue ou le ras-le-bol se lisent sur son visage. Qu’il est chahuté et qu’il doit s’adapter aux différents profils. Ou, au contraire, lorsqu’il a créé un contact privilégié auprès d’un jeune.

De l’énergie à l’apathie, la dynamique de la classe sera saisie par deux caméras placées à hauteur des adolescents et de Didier pour éviter toute sensation de surplomb. Elles filment en permanence les échanges en cinéma direct, les mains qui se lèvent, les visages qui s’animent aux interventions de Didier, la séduction, la complicité, les désaccords et parfois la déroute face à une idée nouvelle. Je suis les échanges dans leur continuité, mais parfois j’irai capter un détail au fond de la classe. Une expression, un chuchotement ou un regard perdu. Nous serons alors dans le point de vue de ces visages, filmés de très près, dans l’émotionnel pur, tel que Didier les voit quand il anime sa classe.

Pour les jeunes, je cherche le cinéma des corps. Je suis souvent en longue focale pour capter les variations du grain de peau sous l’effet de la honte ou de la joie. Le langage des mains de Safia ou le ricanement nerveux de Maxim. Lors des moments plus physiques, pendant les jeux de rôle par exemple, je cherche ce qui déborde, le langage non-verbal isolant un protagoniste quand la thématique fait écho à son histoire personnelle. Chez eux, tout fait langage. Il y a ceux qui se balancent sur leurs chaises, ceux qui se contorsionnent, les agités et les plus calmes. Il y a ceux qui participent, ceux qui s’ennuient, ceux qui provoquent. Il y a les drôles et les discrets. Les charmeurs et les complexés. Toute cette humanité, je la filme en me posant la question de la bonne distance. La caméra est organique, à fleur de peau. La lumière est travaillée pour être naturelle et capter au gré des classes les transformations des adolescents. Les filles qui changent de coiffure, les voix des garçons en pleine mue. Les complicités qui se forment

Quel a été son parcours en festival ?

2025 • Festival International du Film de Santé – ImagéSanté • Liège (Belgique) • Compétition Lever les tabous

2024 • FIFF – Festival International de Films de Femmes • Créteil (France) • Compétition Graine de cinéphage

2023 • Festival international du film d’éducation • Évreux (France) • Compétition courts et moyens métrages

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Par jean pierre Carrier

Auteur du DICTIONNAIRE DU CINEMA DOCUMENTAIRE éditions Vendémiaire mars 2016. jpcag.carrier@wanadoo.fr 06 40 13 87 83

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