M COMME MINEUR ISOLE

Cœur de pierre, Claire Billet et Olivier Jobard, 2019, 86 minutes.

« Sans cœur de pierre, je ne serais jamais arrivé en France ». Et pourtant, Ghorban, ce jeune Afghan immigré en France à l’âge de 13 ans, est loin d’être insensible, même si les conditions de son exil l’ont pas mal endurci. De retour dans son pays natal après plus d’une décennie passée loin des siens, il ne peut retenir ses larmes. Comme sa mère et sa grand-mère. Des retrouvailles qui ne peuvent faire oublier qu’un jour, sans prévenir, il est parti au loin, quittant sa famille pour faire sa vie ailleurs, loin, très loin de  l’Afghanistan.

Le  film de Claire Billet et Olivier Jobard retrace les longues années de l’exil de Ghorban, depuis son arrivée à Paris jusqu’au moment où, devenu jeune adulte et ayant obtenu la nationalité française, il décide de revenir dans son pays pour retrouver sa famille, ne serait-ce que le temps d’un voyage qui prend quelque peu la forme de vacances, d’une parenthèse. Un long parcours, avec ses difficultés, ses obstacles, ses moments de découragement, mais aussi ses réussites et cette ténacité, cette persévérance  qui interdit de renoncer.

Arrivé en France après un long et difficile voyage, seul, Ghorban va bénéficier des aides accordés aux mineurs isolés. Pris en charge par l’ASE, l’Aide Sociale à l’Enfance, il sera hébergé dans un foyer jusqu’à ses 18 ans où il pourra alors s’installer dans un chez soi, dans un foyer de jeunes travailleurs. Il sera tout au long de ces longues années d’apprentissage de la vie en France suivi par un psychologue dont le film présente régulièrement des moments des séances de tête à tête, où le jeune immigré gagne peu à peu de la maturité et se forge les outils nécessaire à son intégration sociale.

Dès son arrivée, Ghorban veut aller à l’école, même s’il devra attendre une bonne année avant d’y être accepté. Sa scolarité, qui se déroule sans, semble-t-il, trop de problèmes, le conduira jusqu’à l’obtention d’un bac pro. Une consécration qui sera contemporaine avec la délivrance d’une carte d’identité française. A la fin du film, sa vraie vie d’adulte peut commencer. Après le voyage au pays natal.

Les rencontres avec le psychologue permettent d’appréhender les difficultés de vie que rencontre le jeune adolescent, difficultés sans doute rendues plus âpres par la situation d’exilé, mais qui au fond sont celles que rencontrent bien d’autres adolescents. La solitude, bien sûr, et les difficultés relationnelles avec les camarades d’école, les filles surtout. Les insomnies fréquentes. Les échéances scolaires et les incertitudes qui les accompagnent. Et surtout le souvenir de l’enfance, de la mère, de la famille, du pays, qui ne peut être effacé. Mais Ghorban fait du sport, s’intéresse à la politique, construit peu à peu des relations sociales. Si le chemin est long et souvent incertain, le film laisse clairement entendre que Ghorban est devenu un adulte qui peut trouver sa place dans la société française.

Mais le côté le plus original du film est ce voyage de retour au pays natal pour retrouver sa famille, son village, des conditions de vie qui n’ont sans doute que peu évoluées depuis son départ. Passé le moment de la grande émotion des retrouvailles et la distribution des cadeaux, il faut bien évoquer les conditions – et les raisons –  du départ du jeune adolescent, de sa fuite loin des siens. C’est tout le vécu de l’exil – du côté de celui qui part mais aussi de ceux qui restent et qui peuvent se sentir avoir été abandonnés – qui est condensé dans la confrontation entre la mère et cet enfant qui lui revient si différent, dans son costume neuf d’européen.

Une des dernières séquences du film montre Ghorban dans un champ de pavot où sa famille récolte l’opium. De bien belles images qui expriment parfaitement le sentiment de différence, et la distance, que celui qui s’est exilé un jour pour de longues années, ressentira toujours dans son propre pays.

E COMME ECOLE – en Irlande.

A kind of Magic, Naesa Ni Chianain, David Rane, Irlande-Espagne, 2017, 99 minutes.

Une école privée, l’internat de Deadfort, au centre de l’Irlande. Une école pas comme les autres bien sûr. Sinon ça ne vaudrait pas la peine d’en faire un film.

Les cinéastes vont nous y immerger pour une année scolaire. Depuis l’arrivée des nouveaux et leur installation jusqu’aux séparations déchirantes au moment des vacances, pour les plus grands qui intègreront une autre école l’année suivante.

Une année dont nous ne verrons pas la totalité des activités qui s’y déroulent (scolaires et non scolaires) ou des événements qui s’y produisent (était-ce possible ?). En fait les cinéastes ont fait des choix, peut-être pas des choix préalables ou préconçus, mais qui se sont certainement imposés à elle au fur et à mesure des jours passés à observer, puis à filmer, la vie de cette école (le titre anglais du film est School life).

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Le premier choix, qui constituera le cœur du film, concerne deux des enseignants de l’école, John et Amanda, un vieux couple qui a vécu pratiquement toute leur vie – toute leur carrière professionnelle en tout cas – ici, et qui arrivés à l’âge de leur retraite se demande au début du film si cette année qui commence est leur dernière année à Headfort. Ils se posent la question dans le pré-générique, mais le film se termine sans que cette retraite, si redoutée en fait, soit effectivement célébrée. Elle, est enseignante de littérature anglaise et lui, de mathématiques et de musique. Nous le verrons une seule fois écrire une équation au tableau. Par contre la musique et surtout le rock’n roll, occupera une bonne partie du film

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Deuxième choix, parmi les élèves cette fois, un garçon (Ted) et une fille (Elisa), deux personnalités bien différentes, mais si attachant l’un et l’autre…

Enfin troisième choix, deux activités particulière dans la vie de l’école : la préparation d’une pièce de théâtre sous la direction d’Amanda – Hamlet, pas moins. Nous verrons quelques moments du spectacle que ces jeunes acteurs donneront devant leurs camarades. Et d’un autre côté, les répétitions d’un groupe de musique, avec deux chanteuses qui se produira en concert lors d’une soirée festive à l’école.

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Le film est donc d’abord un portrait des deux enseignants. Nous les suivons dans les deux activités qu’ils pilotent et nous les retrouvons dans des moments d’intimité privée, dans leur bureau, où ils évoquent leur travail (leurs satisfactions, leurs doutes, leurs erreurs) et surtout leur vision des élèves (en particulier Ted et Elisa). Car le film ne se propose pas de tenir un discours pédagogique. Il y est très peu question des apprentissages formels. Même si bien sûr ils sont bien présents dans l’activité théâtrale et dans le groupe de musique. Mais l’essentiel, c’est bien plutôt l’action éducative telle qu’elle est présente dans la relation quotidienne des enseignants et des élèves. Et c’est là que la « magie » de cette école éclate vraiment. Une magie due entièrement à nos deux professeurs – sans qui Headfort aurait bien moins d’intérêt.

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Amanda et John semblent être toujours en représentation devant ce public que sont les élèves. Elle mime souvent avec force grimaces les moments de la pièce. Et lui, toujours pince sans rire, a des remarques, parfois sarcastiques, qui font réfléchir les élèves. Mais on comprend vite qu’ils ne jouent pas un rôle écrit pour le film. Quelle que soit l’importance du moment, la caméra est totalement oubliée. Et le montage, faisant se succéder des moments, souvent courts, prélevés dans le flux du quotidien, souligne surtout l’atmosphère de sincérité et de connivence qui prédomine dans l’ensemble du vécu scolaire.

Deux enseignants, dévoués corps et âme, à leur mission éducative. Un vécu scolaire marqué par des relations adultes-adolescents dont le monde anglo-saxon peut s’enorgueillir. Un film particulièrement distrayant, surtout par le maniement d’un humour très britannique. Une école qui sait faire aimer l’école et qui rend ses élèves heureux. Ceux qui la fréquentent ont bien de la chance.