Itinéraire d’un film : Le dilemme d’Hippocrate de Guillaume Estivie

1 origine du film (la première idée)

J’ai grandi en Creuse, avec un père médecin de campagne, que j’ai toujours vu comme une sorte de super-héros. Il partait le matin dans le brouillard glaçant, armé de son stéthoscope et de son carnet d’ordonnance, et revenait le soir avec la satisfaction du devoir accompli. Et ce n’est qu’une fois à la retraite, qu’il a commencé́ à m’avouer les doutes qu’il avait pu avoir au moment de poser un diagnostic, ses moments d’hésitation lors de certaines consultations difficiles, ses choix « hasardeux » pourtant cruciaux dans la vie de ses patients. Il avait osé évoquer ces moments seulement à la retraite parce que ces doutes peuvent aussi être perçus comme un aveu de faiblesse pour les sachants que représentent les soignants. A-t-on le droit d’hésiter, quand on est médecin ? Et finalement, les soignants qui doivent statuer sur l’autonomie des patients, le sont-ils eux-mêmes ? Peuvent-ils encore pratiquer une médecine humaine, avec l’évolution croissante des techniques médicales ? Ce sont ces moments-là de la carrière de mon père qui ont alors attisé le plus ma curiosité, j’ai pris conscience que c’est dans le doute que se niche toute la vérité de notre condition d’être humain. Quand les choses ne sont pas manichéennes, quand les situations du quotidien posent les grandes questions universelles qui traversent notre société. C’est avec tous ces souvenirs en tête que je suis tombé sur un article de presse concernant Guillaume Durand, un philosophe à la tête du Comité d’éthique clinique de l’hôpital de Saint-Nazaire. Je suis allé le rencontrer une fois là-bas, puis deux, puis toute l’équipe soignante afin de leur faire part de mon projet de film.

2 Production

La phase de repérages a alors pu commencer, et en parallèle j’ai parlé de la nécessité d’un tel film à Mélissa Theuriau et Léa Huitorel de 416 prod, société de production avec laquelle j’ai réalisé 3 de mes 4 derniers films. Elles ont immédiatement été sensibles à mon approche, celle de rendre visible toutes ces décisions qui doivent être prises à l’hôpital, souvent dans une situation d’urgence.

Nous avons proposé le projet à Isabella Pisani de la chaîne LCP-Assemblée Nationale, avec qui nous avions déjà produit le film « Je vous écoute » sur les écoutants bénévoles des plateformes comme Suicide Écoute ou Solitud’écoute des Petits Frères des Pauvres. Le projet lui a tout de suite plu, j’ai alors pu commencer à tourner à Saint-Nazaire.

3 Réalisation

La réalisation n’a pas été chose facile – comme toujours, sinon on ne ferait pas ce métier ! – car il a fallu composer avec le fait que je tournais dans un hôpital, il fallait donc bien sûr respecter le choix des patients d’être filmés ou non. En revanche j’ai senti chez les soignants une réelle volonté de montrer l’importance de l’éthique clinique, que l’on puisse bien comprendre que les décisions prises nécessitent du temps, ce que l’hôpital public accorde de moins en moins… La direction de l’hôpital était totalement en phase avec ce regard, et m’a alors accordé une totale liberté dans le choix des « personnages » du film et des séquences à tourner.

Concernant la réalisation en tant que telle, j’avais déjà des idées précises après la phase de repérages, que j’ai pu appliquer au moment du tournage. Par exemple, je savais que le cœur du film allait se trouver dans les réunions du comité, avec de vifs échanges entre les soignants débattant d’une situation donnée. Avec des champs / contre-champs rapides qui nous plongent totalement dans ces discussions captivantes, auxquelles on a l’impression de participer soi-même. Avec des gros plans sur les visages, exprimant un acquiescement, un doute, ou un désaccord profond.

Je voulais également insister sur des détails illustrant le fait que nous nous trouvons certes au cœur d’une discussion éthique, mais certainement pas dans un café-philo d’un quartier branché de la ville. La réunion a lieu au rez-de- chaussée de l’hôpital où toutes les situations difficiles évoquées, se déroulent quelques étages au-dessus de nos têtes. Cette réalité se fait sentir par exemple avec un plan sur un médecin qui avale rapidement un sandwich entre deux prises de parole, avant de retourner auprès des patients. Ou bien à l’aide de sons constituant un hors-champs palpable, comme les roulettes d’un lit d’hôpital passant devant la porte, ou les bips réguliers d’un appareil médical.

4 Distribution et parcours en festival.

Nous sommes très heureux que le film soit sélectionné au Fipadoc 2026, aux côtés de nombreux autres documentaires qui ont l’air passionnants, dans la catégorie « Documentaire National ». Le film est aussi sélectionné dans la catégorie « Prix Sacem de la musique originale ». Et enfin, une dernière sélection est tombée cette semaine, au festival de Luchon ! Ce qui me laisse à penser que le sujet de l’éthique clinique intéresse… Peut-être encore davantage aujourd’hui, ou ces questions vont se poser de plus en plus, du fait des progrès techniques, de l’évolution des mœurs, et du vieillissement de la population. La vie de ce film commence donc très bien, avant une diffusion sur LCP prévue fin février-début mars.

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Par jean pierre Carrier

Auteur du DICTIONNAIRE DU CINEMA DOCUMENTAIRE éditions Vendémiaire mars 2016. jpcag.carrier@wanadoo.fr 06 40 13 87 83

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