A COMME ABECEDAIRE – Michaëlle Cagnet.

De l’Allemagne à la Birmanie, de Majorque au Japon, en passant par le Maroc, une œuvre vraiment internationale.

Allemagne

L’Île au trésor de la Baltique

Berlin Plage – Majorque, la petite Allemagne des Baléares

Asie

Birmanie : fin de dictature ?

Démocratie

Birmanie : fin de dictature ?

Dictature

Birmanie : fin de dictature ?

Divorce

Et le roi créa la femme

Euthanasie

Mourir

Espagne

Berlin Plage – Majorque, la petite Allemagne des Baléares

Famille

Et le roi créa la femme

Femme

Et le roi créa la femme

Hôpital

Mourir

Islamisme

Et le roi créa la femme

Japon

Hikikomori, les reclus volontaires ?

Jeunesse

Hikikomori, les reclus volontaires ?

Marginalité

Hikikomori, les reclus volontaires ?

Maladie

Mourir

Maroc

Et le roi créa la femme

Médecine

Mourir

L’Homme en morceaux

Mort

Mourir

Naturisme

L’Île au trésor de la Baltique

Politique

Birmanie : fin de dictature ?

Psychiatrie

Hikikomori, les reclus volontaires ?

Recherche

L’Homme en morceaux

Robot

L’Homme en morceaux

Science

Route de la soie

L’Homme en morceaux

Tourisme

L’Île au trésor de la Baltique

Berlin Plage – Majorque, la petite Allemagne des Baléares

Voyage

Route de la soie

C COMME CANCER – JVDK.

Vacances prolongées. Johan Van der Keuken, Pays Bas, 2000, 142 minutes

         Un film de maladie et de mort. Le cinéaste vient d’apprendre qu’il est atteint d’un cancer de la prostate. L’issue ne fait pas de doute. La seule incertitude concerne le temps qu’il lui reste à vivre. Un an ? Deux ans ? Plus ? Comment réagir à cette annonce ? Pour Johan van der Keuken et sa femme, il n’y a pas d’hésitation à avoir. Ils vont partir en voyage. Comme ils l’ont toujours fait, avec une caméra. Partir filmer à l’autre bout du monde. Filmer, c’est la vie de van der Keuken, toute sa vie. S’il ne filme pas il ne peut plus vivre. Le jour où il ne filmera plus, c’est qu’il sera mort. Seul problème, technique, la lourde caméra traditionnelle risque d’être bien lourde pour le cinéaste au fur et à mesure de l’avancée de la maladie. Van der Keuken décide alors d’expérimenter une petite caméra DV. Toute situation, aussi dramatique soit-elle, a toujours son côté positif. De toute façon, au début du film, Johan Van der Keuken se sent en pleine forme. De bonnes conditions pour réaliser un film. Un film que sera peut-être le dernier. Mais jusqu’à la fin de sa vie, il filmera.

         Vacances prolongées va donc être constitué du matériau accumulé par le cinéaste tout au long de cette fin de vie. Ce sera ainsi un film autobiographique, où Van der Keuken n’hésitera pas à se mettre lui-même en scène. Il intervient d’ailleurs en voie off dès la première séquence pour présenter la situation, sa situation et son projet de film de voyage. Ces interventions jalonneront tout le cours du film où alternent les séquences de voyage et les consultations médicales. D’un côté un Van der Keuken traditionnel, celui qui porte un regard personnel original sur le monde qu’il filme et qui sait faire partager cette vision tout en laissant une entière liberté de pensée au spectateur. De un cinéaste qui s’engage personnellement dans son film, face à la maladie et à la mort et surtout face à son activité de cinéaste. Vacances prolongées, comme son titre nous y invite, peut être considéré comme la suite des Vacances du cinéaste où Van der Keuken avait inauguré un examen réflexif de son travail de faiseur d’images, photographiques et cinématographiques. D’ailleurs une séquence du premier film (celle où Van der Keuken filme sont plus jeune fils descendant un escalier de pierre, précédée d’un extrait du générique accompagné de la chanson Douce France de Charles Trenet) figure dans Vacances prolongées. Certains des voyages qu’il proposera sont occasionnés par des festivals, à Rotterdam ou San Francisco, proposant une rétrospective de son œuvre et auxquels Van der Keuken assistera en tant qu’invité. Une occasion pour lui de recevoir un award et pour nous de participer en tant que spectateur du film à cet hommage devenu posthume.

         Les consultations médicales de van der Keuken nous conduisent d’abord à Utrecht, chez le professeur qui assure son suivi. Le film comportera plusieurs visites, occasion de longs entretiens où le médecin est filmé face à la caméra et à son patient qui dialogue avec lui. C’est l’occasion d’apporter quelques éléments techniques sur la maladie, mais l’essentiel réside surtout dans la question de la durée du délai de vie qu’elle peut laisser au cinéaste. Van der Keuken ne rejetant a priori aucune possibilité de guérison se rend ensuite dans l’Himalaya chez une praticienne des méthodes de médecine tibétaine et filme la longue séance de transe qui doit pouvoir le guérir. Van der Keuken ne prend pas parti sur l’efficacité de cette pratique. Il constate simplement qu’elle est suivie d’un certain soulagement. Il en est de même d’une dernière consultation, à New York, avec un professeur qui propose de nouvelles modalités de thérapie. Les différents aspects de cette partie médicale du film restent relativement neutres, sans effusion d’aucune sorte, comme si le cinéaste n’était pas celui que la maladie concerne au premier chef. 

         Dans les voyages, nous retrouvons le van der Keuken que nous connaissons déjà dans l’ensemble de son œuvre. La personnalisation de son travail de cinéaste est seulement plus accentuée que dans les films précédents. Dans des séquences de coupe, Van der Keuken filme les objets familiers de son appartement, sur un fond neutre qui les transforme en nature morte. Chaque voyage est introduit par un filmage de l’installation dans l’avion, des repas qui y sont pris et nous pouvons jeter un œil par le hublot sur le premier paysage du pays visité. Après le Bhutan, van der Keuken se rend au Burkina Faso où il appréhende avec une grande précision le problème de l’eau dans le sahel. La séquence des enfants qui disent leur nom devant la caméra, avec leurs mimiques et leurs expressions personnelles, procure une grande émotion, dans sa simplicité même.

         Le film s’achève sur l’eau, thème si fréquent dans les films de Van der Keuken. Des bateaux dans un port ou sur les canaux. Il n’est pas dit s’il s’agit d’Amsterdam. Peu importe au fond. Les images proposées sont en effet de plus en plus floues. De plus en plus abstraites en somme. Dans un dernier plan, Van der Keuken filme l’eau elle-même dans une sorte de luminosité terne qui s’accorde sans doute avec son état d’esprit. Un dernier geste cinématographique : la création d’un oxymore visuel.

S COMME SANTÉ – Filmographie.

La maladie (physique ou mentale), la médecine pour la soigner, en hôpital en particulier, et ceux dont c’est le métier et la vocation. Les handicaps aussi. Un vaste domaine objet de films si différents mais qui ont tous un point commun : l’amour de la vie. Malgré la souffrance et la perspective d’une mort prochaine. La santé n’est-elle pas le premier des biens ?

A ciel ouvert. Mariana Otero (des enfants dits autistes)

A la folie. Wang Bing. (Un asile en Chine)

Adjustemenr and work. Frederik Wiseman

Blind. Frederik Wiseman (Les élèves aveugles de l’Alabama School)

Cap aux bords. François Guerch (Des autistes en institution)

Deaf. Frederik Wiseman (les instituts spécialisés pour les sourds de l’État d’Alabama)

De chaque instant. Nicolas Philibert (la formation et le dévouement du personnel infirmier)

Donner / recevoir. Michèle et Bernard Dal Molin (le don d’organe)

Ecchymoses. Fleur Albert. (Une infirmière dans un collège du Jura)

Elle s’appelle Sabine. Sandrine Bonnaire. (L’autisme)

Etre là. Régis Sauder (les soignants à la prison des Baumettes à Marseille)

Heligonka. Yann Le Masson. (Le diabète qui fait perdre la vue)

Les heures Heureuses. Martine Deyres (La clinique de saint-Alban)

Hôpital au bord de la crise de nerf. Stéphane Mercurio (Les dysfonctionnements de l’hôpital en France)

Hospital. Frederik Wiseman (Le fonctionnement d’un hôpital américain)

J’avancerai vers toi avec les yeux d’un sourd. Laetitia Carton (les mal-entendants)

Maladies à vendre. Anne Georget (Les laboratoires pharmaceutiques)

La maladie de la mémoire. Richard Dindo (La maladie d’Alzheimer)

Maniquerville. Pierre Creton. (Une maison de retraite en pays de Cau)

La mécanique des corps. Matthieu Chatellier (les prothèses pour handicapés moteur)

La moindre des choses. Nicolas Philibert. (La Clinique de La Borde)

Multihandicaped. Frederik Wiseman (des élèves multi-handicapés de l’école Helen Keller)

Naissance d’un hôpital. Jean-Louis Comolli. (Un projet architectural au service des malades)

Near Death. Frederik Wiseman (Les malades en fin de vie à l’hôpital Beth Israël de Boston)

Ne m’oublie pas. David Sieveking.  (La maladie d’Alzheimer)

Nuits blanches à l’hôpital. Carine Lefebvre-Quennell (Une surveillante de nuit à l’Hôpital de Bligny)

Quand j’avais six ans j’ai tué un dragon. BrunoRomi (La leucémie d’une enfant)

Quand j’étais papillon. Adrien Charmot (L’amour chez les Handicapés)

Quelle folie. Diego Governatori  (L’autisme)

Regards sur la folie, la fête printanière. Mario Ruspoli (La clinique de Saint-Alban)

San Clemente. Raymond Depardon. (L’asile psychiatrique, dans la lagune de Venise)

Le sous-bois des insensés. Un voyage avec Jean Oury. Marine Deyres (Le fondateur de la clinique de La Borde)

Tant la vie demande à aimer. Damien Fritsch (le polyhandicap)

Titicut Folies. Frederik Wiseman (Un asile pour malades mentaux criminels)

Urgences. Raymond Depardon. (L’hôpital de l’Hôtel-Dieu à Paris)

Vacances prolongées. Johan van der Keuken (Un cancer incurable)

La vie est immense et pleine de danger. Denis Gheerbrant. (Les enfants soignés à l’Institut Curie à Paris)

Les vies dansent. Fanny Pernoud et Olivier Bonnet (Le handicap physique)

Vincent et moi. Gaël Breton (La trisomie)

H COMME HOPITAL.

Hôpital au bord de la crise de nerf,  Stéphane Mercurio, 2004, 52 minutes.

         Dans un couloir de l’hôpital, la cinéaste réussit à obtenir une déclaration d’un chef de service. Deux phrases, disons 30 secondes, et il part en courant. Cette séquence pourrait prêter à rire, si elle n’était pas en fait significative de l’état de crise dans lequel l’hôpital public essaie de survivre. Comment ne pas être de plus en plus speedé quand il faut sans cesse se battre pour assurer efficacement son métier, dans des conditions matérielles qui le permettent de moins en moins ?

         Le film de Stéphane Mercurio n’est pour le moins pas très optimiste sur l’avenir du système de santé publique en France. Elle suit l’ensemble des activités de l’hôpital de Gonesse, dans la région parisienne, depuis les soins infirmiers jusqu’aux réunions de l’équipe de direction et même du conseil d’administration, en passant par les visites des médecins aux patients. Partout c’est le même constat : le manque de moyens a des conséquences désastreuses sur les services que l’établissement peut fournir, et en bout de course sur la qualité des soins dont les malades peuvent bénéficier.

         Le film débute dans le service des urgences. Ce qui semble ici demander le plus d’énergie pour le personnel, ce n’est pas l’état de santé dans lequel les patients arrivent, c’est de savoir où on va bien pouvoir leur trouver un lit qui leur éviterait de rester dans le couloir. Tâche difficile qui demande de nombreux appels téléphoniques, dans tous les services. C’est que faute de personnel une bonne cinquantaine de lits ont été fermés. Résultat, le service de chirurgie doit héberger des patients qui relèvent de la médecine générale et un spécialiste du poumon doit examiner un malade du foie. Nous ne sommes pas dans une pièce de Molière, et la compétence des soignants, des infirmières aux médecins, n’est jamais contesté. Mais peuvent-ils vraiment, les uns et les autres, remplir leur mission ?

         Depuis une bonne dizaine d’années, les pouvoirs publiques essaient de réduire le coût de la santé en France. En soi, cette politique peut se comprendre et les médecins ne semblent pas y être opposés par principe. Selon le directeur, des économies ont été réalisées et il n’est pas possible d’aller au-delà. D’autre part, le manque de personnel conduit à des situations fondamentalement inacceptables. Une seule infirmière pour trente malades à suivre la nuit ne peut conduire qu’à des catastrophes. Les offres d’emplois recouvrent tout un mur et les rares candidatures sont loin de pouvoir satisfaire les postes existants. La fin du film montre l’arrivée d’un groupe d’infirmières espagnoles, ce qui est rationnel puisque qu’en Espagne elles sont trop nombreuses. Par contre, lorsqu’on annonce que le service d’IRM nouvellement construit au prix d’investissements importants ne va pas ouvrir faute de manipulateurs, ce l’est beaucoup moins.

         Ce film est un cri d’alarme. Il décrit une situation dramatique, sans excès, sans effets de dramatisation. Il ne juge pas. Il se contente de constater.  Mais ce qui est le plus inquiétant c’est que, comme le dit un chef de service dans une réunion, il n’y a peut-être pas de solution.

C’était en 2004. La situation de l’hôpital public s’est-elle améliorée. Force est de constater qu’il n’en est rien. Bien au contraire. Le film de Stéphane Mercurio reste d’une actualité brulante.

H COMME HUMANITAIRE – Afghanistan

Afghanistan, l’héritage des French Doctors, Nicolas Jallot, 2018, 67 minutes.

L’Afghanistan est un pays en guerre depuis…Depuis quand exactement ? Depuis l’invasion soviétique ? Depuis la guerre civile qui suivit ? Depuis la prise du pouvoir par les Talibans ? Des situations de guerre presque incessantes. Avec toujours les mêmes conséquences pour les civiles : les destructions, les mutilations, les blessures, la souffrance, la mort. Une situation historique complexe bien difficile à traiter dans un seul film.

Celui que propose aujourd’hui Nicolas Jallot prend un chemin d’entrée bien particulier mais très parlant pour le public français : l’aide médicale apportée à la population civile de Kaboul ou de la vallée du Panjshir par les médecins français de Médecins du Monde. Un choix qui s’inscrit dans le contexte plus général de l’aide humanitaire dans son ensemble.

Nicolas jallot prend un premier fil conducteur dans son histoire de l’action des French Doctors en Afghanistan, le cas d’une petite fille de six ans souffrant d’une malformation cardiaque de naissance et qui doit être impérativement opérée – une opération à cœur ouvert particulièrement risquée – pour être sauvée. On retrouve tout au long du film les différentes étapes de son hospitalisation, jusqu’à l’opération finale et sa réussite. La façon dont elle se blottit, une fois guérie, contre son père est bien sûr un plan particulièrement émouvant que le cinéaste nous laisse le temps de ressentir. D’autres moments du film jouent aussi sur l’émotion comme les larmes de « Docteur Laurence », cette médecin qui fut une des premières à partir en Afghanistan pour repérer les besoins et que nous retrouvons aussi tout au long du film. Un témoignage d’autant plus significatif qu’il s’agit d’une femme dans un pays dont la culture n’est pas renommée pour son côté féministe. Mais, ne nous y trompons pas, tous les Afghans ne sont pas des talibans.

Depuis au moins son film précédent, L’île de lumière, Nicolas Jallot entreprend une exploration cinématographique des actions humanitaires de médecins. L’île de lumière concernait les boat people et les actions de sauvetage en mer de Chine effectuées par le bateau affrété par Bernard Kouchner et ses compagnons. Le film se terminait par des exemples d’intégration réussie de familles vietnamiennes accueillies en France. Dans ce nouveau film, si le cinéaste utilise comme dans le film précédent des images d’archives, c’est beaucoup plus l’enquête sur le terrain – un travail des plus dangereux – qui fournit le plus d’information. Mais aussi, qui permet la réalisation d’un film particulièrement captivant. L’Afghanistan est un pays magnifique, entend-on répété dans le film. Et effectivement, les images des montagnes sont impressionnantes. Le cinéaste consacre une longue séquence – réalisée presque comme un western – montrant toutes les difficultés du parcours, de nuit pour éviter l’aviation soviétique, depuis le Pakistan pour rejoindre clandestinement la vallée du Panjshir. Les images de guerre renforcent cette dimension de film d’aventure, mais une aventure pour la bonne cause, qui n’a rien d’un divertissement plus ou moins touristique.

D’ailleurs, Nicolas Jallot n’occulte pas la question de la motivation de ces jeunes médecins français qui quittent leur confort parisien pour se retrouver sous la menace constante des mines anti-personnel et des bombes en pleine ville. S’agit-il de fuir un contexte devenu psychologiquement insupportable ? La réponse d’une jeune étudiante en médecine est claire. Bien sûr, elle ne nie pas que la dimension séduction de l’aventure soit bien réelle dans son choix. Mais elle insiste surtout sur la nécessité pour elle de l’action au bénéfice des plus démunie, une conviction qui donne tout son sens à l’action humanitaire.

En ce temps de morosité ambiante, il est réconfortant de voir, grâce au cinéma, que l’humanitaire français n’est pas simplement un passe-temps d’intellectuels.

M COMME MEDECINE NAZIE

Hippocrate aux enfers de Philippe Devilliers, 2017, 80 minutes.

« C’était là.
C’est là que tant de cobayes humains ont subi les sévices de ceux qui étaient appelés « docteurs », des docteurs que mes deux grands-pères, disparus dans ce sinistre camp, ont peut-être croisés.
Je suis à Auschwitz-Birkenau. »

Tel est le début du livre dont l’auteur, Michel Cymes, a lui-même tiré un film. Un film très personnel donc. Un film qui tente de répondre à une interrogation insistante pour un médecin. Quelle signification peut avoir, ou a encore, le serment d’Hippocrate, ce texte que tout médecin a prononcé le jour de soutenance de sa thèse de doctorat, un texte qui définit l’éthique propre à cette profession qui est d’abord un service public, au service du public, c’est-à-dire au service des hommes.

Comment a –t-il pu se faire, dans une période historique encore très proche de nous, comment a-t-il pu se faire que des médecins renient à ce point le contenu même de ce serment et en venir à exercer la médecine non plus pour les hommes, mais contre les hommes. Comment ont-ils pu non plus essayer de soulager la souffrance mais l’exercer eux-mêmes systématiquement. Au lieu de sauver des vies comment ont-ils pu en venir à répandre la mort ?

La réponse de Michel Cymes est claire. Ces hommes (peut-on encore les qualifier de médecins ?) étaient des nazis. Ils appartenaient au parti nazi. Ils adhéraient entièrement à l’idéologie nazie. Une idéologie qui prônait la supériorité d’une « race », les ariens, et qui voulait en faire une race supérieure c’est-à-dire en préserver par tous les moyens la pureté. Les juifs, mais aussi les malades mentaux et les handicapés, deviennent alors les cobayes tous désignés pour mettre en œuvre des « expérimentations » correspondant à cette idéologie. Peu importe alors la souffrance, la douleur et la mort. Des hommes qui deviennent des bourreaux sous couvert de science. Essayer de comprendre cela est une démarche personnelle. Le dénoncer on ne peut plus explicitement est une démarche politique. Devant la montée des partis d’extrême droite en Europe, il n’est pas inutile de rappeler qu’il y a là une tâche historique dont tous les médecins aujourd’hui devraient assumer la honte.

Film personnel donc. Nous suivons Michel Cymes sur les lieux mêmes où furent commises ces atrocités. Dans les camps, dans les bâtiments « spécialisés », où l’on retrouve les traces bien visibles de l’exercice de cette prétendue médecine. Et comme la médecine est pour Michel Cymes un travail des mains, il y a dans  le  film des mains, celles en particulier de musiciens, en gros plans, tenant un archet ou frappant les touches d’un piano. Une musique qui, dans le film, nous permet de supporter l’évocation de cet extrême de la barbarie nazie.

hypocratte aux enfers

Mais Hippocrate aux enfers est aussi un film historique. Il constitue un dossier précis de cette « médecine nazie », à partir d’images d’archives, à partir d’entretiens avec des historiens, mais aussi en donnant la parole aux survivants, ceux qui portent encore dans leur corps les traces des sévices subis. Le film nous explique donc en qui consistaient des expériences, sans rien en cacher, en montrant par le détail comment elles étaient réalisées. Puis il décrit le déroulement du deuxième procès de Nuremberg  qui, après celui consacré aux dignitaires du parti,  accusait les médecins des camps de crime de guerre et de crime contre l’humanité. Tous plaidaient non coupable. Sept ont été condamnés à mort.

Un film qui contribue fortement à montrer une des multiples facettes de la barbarie nazie.

Festival International du Film d’Histoire, Pessac, 2017.

P COMME PERMANENCE

La Permanence d’Alice Diop, France, 2016, 1H37.

Toute la misère du monde dans une salle d’hôpital. Cette salle – un espace réduit, un bureau et deux chaises de part et d’autre, plus une autre chaise, mais qui ne rentre pas toujours dans le cadre, occupée par un deuxième membre de l’équipe médicale, psychiatre et assistante sociale – c’est celle du PASS de l’hôpital Avicenne en Seine-Saint-Denis. Un PASS, c’est la Permanence d’Accès aux Soins de Santé, une consultation sans rendez-vous pour les migrants primo-arrivants. Il n’existe qu’un seul PASS en Seine-Saint-Denis. D’où l’affluence, l’encombrement de la salle d’attente qu’on entrevoit lorsque la porte de la salle s’ouvre. D’où aussi l’endurance, la résistance, qu’il faut au docteur Geeraert, le maître du lieu, dont nous suivons le travail tout au long du film.

permanence 3

Ce travail consiste d’abord à prescrire des médicaments, contre la douleur, les douleurs ; pour dormir aussi, ou pour soulager l’angoisse. Il consiste aussi à établir des certificats, toutes sortes de certificat, pour appuyer une demande d’asile, ou de logement, ou d’accès à la sécurité sociale. Mais il consiste surtout à écouter, à réconforter, à encourager. Même si l’on sent souvent l’impuissance à apporter des solutions durables. Que peut la médecine lorsque le monde crée  cette misère et ne fait pas grand-chose pour y mettre fin ?

permanence

Les consultants, migrants ou demandeurs d’asile, viennent de tous les coins du monde, surtout des pays en guerre. Ils ont souvent été battus et torturés et portent sur leur corps – et dans leur mémoire – les traces des sévices subis. Certains sont des habitués. De toute façon il leur faut revenir lorsqu’ils n’ont plus de médicament. Et l’on sent alors le lien chaleureux que le médecin a établi avec eux. D’ailleurs, note d’humour qui détend un peu une ambiance – on le comprend aisément – qui ne porte pas souvent au rire, l’un d’eux lui offre en cadeau une de ces Tour Eiffel vendues habituellement aux touristes. Un médecin qui ne se départit jamais de son calme, non qu’il soit résigné, ou indifférent à la souffrance. Mais son attitude professionnelle est en même temps une marque de respect profond de l’autre.

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Alice Diop filme ces consultations sans aucun effet superflu. Un seul cadrage, imposé en partie par l’exiguïté du lieu, mais qui est aussi un choix esthétique. Soit une chaise vide derrière un bureau. Soit le médecin assis derrière ce bureau. Avec le plus souvent, mais pas toujours, une partie de corps en amorce à gauche de l’écran. Mais le consultant peut entrer aussi dans le cadre. Il peut alors être filmé de face, mais aussi de dos, sans doute pour préserver son anonymat. Dans tous les cas, c’est de relation interpersonnelle qu’il s’agit, un face à face qui n’a rien d’un affrontement. Qui est plutôt une rencontre. Même si bien sûr, chacun reste à sa place. La souffrance peut se comprendre, être momentanément soulagée, médicalement ;  mais lorsqu’elle en vient à remettre en cause l’intégrité de la personne, elle reste strictement personnelle.

Le film se termine par une séquence exceptionnelle, à la limite du supportable. La consultante est une femme, venue d’Afrique du sud. Elle a cinq enfants. Quatre sont restés là-bas. Le dernier, encore bébé est sur les genoux de l’assistante du docteur. Au cours de l’auscultation, elle lui montre les traces, toujours visibles, des sévices qu’elle a subis lorsqu’elle avait douze ans. Revenus l’un en face de l’autre  le docteur lui demande ce qu’il peut faire pour elle. Et là, en guise de réponse, elle éclate en sanglot, un cri sourd, presque un hurlement, qui s’arrête et repart, comme s’il devait ne jamais finir. Une souffrance interminable.

Toute la misère du monde dans une salle d’hôpital. Toute l’humanité d’un médecin, et d’un film aussi.

permanence 8

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