Les Vivants et les morts

Ceux qui veillent. Karima Saïdi, Belgique, France, Qatar, 2025, 88 minutes.

Tout un film dans un cimetière, et ce n’est pas triste.

Il y a bien un ou deux enterrements, mais ils sont filmés de loin, on ne voit pas de cercueil et on n’entend que des chants.

Nous sommes à Bruxelles, dans un cimetière multiconfessionnel. Il a été ouvert pour accueillir ceux qui n’ont pas de place dans celui de leur communauté. Tout le monde peut venir ici, mais il y a surtout des musulmans et des juifs, quelques chrétiens cependant, essentiellement orthodoxes. Il n’y a qu’un petit carré de catholique.

L’ouverture du cimetière est récente, il est encore en travaux. On creuse la terre avec des pelles mécaniques pour construire des tombes. Les nouvelles sont toutes pareilles, bien alignées. Des trous dans le sol. Démarqués par des bordures de béton. Dans certains espaces, il y a des pierres tombales gravées. Le nom du défunt, parfois sa photo encadrée.

 Ceux que l’on rencontre ici, en visite sont vraiment de toutes sortes. Il y a des hommes et des femmes. Seuls ou en couple, il y a des jeunes et des vieux, beaucoup sont issus de l’immigration. Et l’on entend une multitude de langues différentes.

Tous viennent rendre visite à leurs morts. Il leur parle pour combler le vide qu’ils ont laissé. On en profite le plus souvent pour entretenir la tombe, la nettoyer, la fleurir. Une femme dispose d’une série de petites statuettes d’angelots sur la dalle bien alignées. Les tombes qui sont en travaux sont à ciel ouvert. On imagine leur profondeur à la taille de l’échelle qui permet d’accéder au fond. Car on y descend pour terminer le trou à la pelle. La réalisatrice se permet ici quelques effets de surprise qui ne manquent pas d’humour. Un homme surgit de ce trou sur la pelle d’un engin. Comme s’il y avait une résurrection. Dans les allées, elle filme aussi un chassé-croisé de brouettes, certaines chargées de terre, d’autres d’objets divers. Et plutôt non identifiable.

Mais le film s’attarde surtout sur ceux qui viennent rendre visite à leur disparu. La plupart prient selon les rites de leur religion. Il y a même un groupe, mais la plupart sont seuls ou en couple. Certains ne peuvent pas retenir leurs larmes. Mais il y a toujours beaucoup de calme, loin du bruit de la ville. Une halte paisible vouée aux souvenirs. Comme cette jeune fille venue en vélo et qui écoute sur son téléphone la musique que son frère aimait. Elle n’écoute pas avec des écouteurs. Son frère n’entendrait rien. Elle s’excuse du bruit auprès des voisins. Les voisins, ceux de la tombe, sont importants. Après tout, ils sont là, à côté du défunt, pour l’éternité. S’ils n’ont pas de visite, alors on les remplace. Pour entretenir la tombe en particulier.

Il y a dans ce film une vision souvent poignante de la relation entre les vivants et les morts. Les morts ne disparaissent pas, grâce au cimetière, on peut rester en contact avec eux. Tous les disparus sont irremplaçables et le souvenir qu’on a d’eux permet de les soustraire un moment au néant de la mort.

Fipadoc, Biarritz 2026

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Par jean pierre Carrier

Auteur du DICTIONNAIRE DU CINEMA DOCUMENTAIRE éditions Vendémiaire mars 2016. jpcag.carrier@wanadoo.fr 06 40 13 87 83

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