Itinéraire d’un film : La vie après Siham de Namir Abdel Messeeh

L’événement le plus décisif c’est évidemment la mort de ma mère. La Vierge, les Coptes et moi a reçu un accueil inattendu, avec de nombreuses invitations dans des festivals, des prix… Une sorte d’euphorie assez étrange s’est installée après les années de galère de sa fabrication. Quand ma mère l’a découvert lors du Festival de Doha, elle ignorait encore tout ce que j’avais fait du projet, la manière dont elle y était présentée, et même qu’elle en était le personnage principal. Et bien qu’elle m’ait soutenu durant tout le processus tout en étant opposée au principe même du film, une fois le film terminé, elle en est devenue une ambassadrice de choc. Elle l’a accompagné partout, tout en m’incitant à me lancer aussitôt dans un autre projet, une fiction, un « vrai film » selon ses mots. Mais à ce même moment, on découvre qu’elle a un cancer.

Je cherche de nouvelles idées, avec la volonté d’inventer une fiction égyptienne, avec un sentiment d’urgence. Je veux qu’elle soit là pour m’accompagner, qu’elle puisse le voir terminé. Mais mes tentatives d’écrire de la comédie s’effondrent face à ce que je traverse et que je refuse encore de regarder en face. Puis, je comprends qu’elle va mourir avant que je ne puisse faire aboutir quoi que ce soit. Au moment de ses obsèques, j’ai cette impulsion un peu folle, je veux filmer les funérailles ! J’appelle Nicolas Duchêne, mon ami chef-opérateur, qui devait quitter la France le jour même – il était donc indisponible. Puis survient cet épisode rocambolesque où son avion est annulé à la dernière minute et il me dit : « Ta mère, elle est capable d’interrompre le trafic aérien pour que tu la filmes ». Et dans la même énergie paradoxale, saturée de chagrin, je commence aussi à filmer quelques scènes avec mon père, sans savoir du tout vers quoi cela pourrait aller. J’essaie de faire du montage à partir de ces images, c’est horrible, désespérant. Je ne vois absolument pas quoi en faire, je me dis « c’est fini, j’arrête ».

J’arrête le cinéma. Je ne sais plus quoi faire avec une caméra, avec des images. Je me forme à l’hypnose, j’essaie de trouver une autre vie professionnelle, je m’occupe de formation pendant quatre ans. Pour moi, faire des films c’est terminé. Jusqu’à la rencontre avec Benoît Alavoine, un ami monteur qui me dit qu’il n’arrive pas à le croire, qu’il sait que je ne vis, ne pense et ne réagis qu’à travers le cinéma. Et quand je lui montre ce qu’on avait tourné, il me pousse à chercher un producteur et un scénariste pour, à partir de là, inventer quelque chose. Il faut croire que je n’attendais que ça…

On est fin 2019. C’est là que je rencontre Camille Laemlé, des Films d’Ici, qui va donc devenir la productrice, et Sonia Moyersoen, la scénariste avec laquelle je vais écrire le projet. Mais à ce stade, je veux encore faire une fiction, prendre du recul par rapport à ma propre histoire, je veux qu’il y ait des acteurs, de la comédie, du fantastique… Il y avait le fantôme de Youssef Chahine qui apparaissait dans le film, des trucs comme ça. J’en avais besoin. Sinon, c’était trop intime. Il en résulte un scénario, mais qui ne débloque aucun financement. Le projet était sans doute trop à distance. Alors, à nouveau, je décide d’arrêter.

Mais dès le lendemain je me réveille furieux contre les commissions qui m’ont refusé le projet. Je m’interroge sur ce qui est au cœur de mon désir de tourner, et je réalise que j’ai besoin de filmer mon père. C’est le moment où il vient d’entrer en Ehpad. Je tourne avec lui des plans qui font écho au court métrage que j’avais fait avec lui il y a vingt ans, Toi, Waguih. J’ai toujours l’idée d’une fiction, même si les images documentaires occupent de plus en plus de place. L’essentiel de La Vie après Siham relève du documentaire, mais il y reste deux éléments relevant de la fiction : les cartons comme à l’époque du muet, et les extraits de films de Chahine. Les cartons, au départ, annonçaient les scènes de fiction que j’envisageais encore de tourner, ils servaient d’appuis pour le prémontage. J’ai même joué avec l’idée qu’il n’y aurait que des cartons, racontant un film sans images. Je tourne finalement quelques scènes, puis j’intègre aussi des extraits d’archives personnelles qui peu à peu prennent place dans un déroulement, à la place de la plupart de ces fameux cartons. Mais l’écriture de certaines phrases à même l’écran, dans le format du cinéma muet, dégage une force qui me touche. Je décide donc d’utiliser les cartons pour faire parler mes « personnages ».

Il y a un côté jeu d’enfant, dans la manière d’assembler des morceaux hétéroclites pour faire surgir du sens. Même si matériellement la situation est difficile, et si le contexte – la mort de mes deux parents – est très douloureux, il y a quelque chose de joyeux dans ce processus. Comme si le film que je cherchais était caché à l’intérieur des images, et que ma mission était de le découvrir. Il y a le deuil, le désespoir, le manque, les difficultés matérielles, et pourtant une forme de jubilation dans la fabrication : la voix off peut tout modifier, la musique peut déplacer des repères…

La Vie après Siham raconte en 1h20 soixante-cinq ans d’une histoire. Comme beaucoup de récits de familles, il raconte bien sûr une trajectoire individuelle, intime, mais aussi une époque, une histoire collective. J’aime beaucoup l’idée que d’autres après nous, nos enfants peut-être, feront quelque chose de similaire pour raconter notre époque. Et je me sens comme un passeur. Je fais des films qui cherchent des passerelles entre les morts et les vivants. Entre mes enfants et leurs grands-parents. A travers ce film, ils comprendront un peu qui on était. En connaissant cette histoire égyptienne, ils pourront choisir comment la continuer en France, ou ailleurs. Quant à moi, j’ai accepté que la mort n’interrompt pas le processus de vie. L’amour que j’ai reçu de mes parents continuera à circuler, même après moi. C’est peut-être le cadeau le plus précieux que j’ai reçu, et il m’a fallu ce film pour le comprendre. Et je suis apaisé à l’idée que La Vie après Siham soit désormais ce passage de témoin, lumineux et joyeux.

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Par jean pierre Carrier

Auteur du DICTIONNAIRE DU CINEMA DOCUMENTAIRE éditions Vendémiaire mars 2016. jpcag.carrier@wanadoo.fr 06 40 13 87 83

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