Itinéraire d’un film : Soulèvements de Thomas Lacoste

1 Origine du film.

J’ai toujours porté attention aux luttes et aux expressions politiques, tout particulièrement quand celles-ci sont, en partie au moins, liées à la jeunesse. J’avais, dans un premier temps, suivi la longue mobilisation à Notre-Dame-des-Landes contre le projet d’aéroport, dont l’abandon a été gagné de haute lutte en 2018. Et, au moment des confinements, à partir de janvier 2021, j’ai été particulièrement attentif à la constitution et à la structuration des Soulèvements de la Terre. J’étais alors encore engagé sur un projet à long terme ayant trait à la transformation du conflit au Pays basque, qui travaillait à son cœur une vieille et massive question– mise en réflexion, en son temps, par la revue de pensée critique Le Passant Ordinaire que j’animais dans les années 90 et 2000 – : comment penser au présent la sortie effective d’un conflit armé ? Trois de mes films traitent de cette question en cherchant à accompagner et documenter cette transformation : LA PAIX MAINTENANT – UNE EXIGENCE POPULAIRE (2017), un court-métrage d’intervention qui venait, en amont, légitimer internationalement la nécessité du désarmement au Pays basque ; PAYS BASQUE & LIBERTÉ – UN LONG CHEMIN VERS LA PAIX (2020), un moyen-métrage qui retrace l’histoire du conflit et de sa transformation du point de vue plus spécifiquement des facilitateurs internationaux qui ont accompagné cette sortie ; et L’HYPOTHÈSE DEMOCRATIQUE – UNE HISTOIRE BASQUE (2022), un long-métrage qui pour la première fois au cinéma documentait cette histoire du point de vue des protagonistes de cette transformation.

Je me permets cette digression parce que vous m’interrogez sur la place de SOULÈVEMENTS dans mon itinéraire, et effectivement, il y a bien une ligne profonde qui relie ces films, voire l’ensemble de mes films. Dans cette trilogie basque, comme pour ce nouvel opus, est au travail la distinction du légitime versus légal qui joue dans les deux cas comme moteur d’émancipation politique.

Ce qui m’a frappé d’emblée, lors de la constitution des Soulèvements de la Terre, c’est le désir de ce mouvement de composer très largement : que ce soit avec des jeunes personnes engagées dans la lutte pour le climat ; des paysannes et paysans qui travaillent au développement de modèles agroécologiques respectueux des milieux de vie et attaché·es à la défense des terres ; des militantes et militants investi·es dans les Zones à défendre (ZAD) ; mais également des habitant·es et des collectifs locaux désireux de protéger leur territoire et leurs écosystèmes face aux projets imposés et polluants. Ces prémices d’alliances, avec le soutien et la jonction des syndicats comme la Confédération paysanne, Solidaires, ou, d’organisations plus généralistes comme Attac, m’ont paru très inventives et prometteuses. J’étais également très sensible à leur volonté de ne pas se limiter strictement aux questions liées à l’écologie ou au climat, et de tenir ensemble dans leurs luttes tout autant les questions sociales et décoloniales que celles liées aux territoires et à l’ensemble du vivant qui les habite. Une manière fertile de réinterroger la démocratie dans ses dimensions égalitaires et, là encore, émancipatrices.

C’est au printemps 2023 que le film prend réellement source. C’est dans cette fenêtre temporelle que l’État français décide de criminaliser en quatre actes ce jeune mouvement transgénérationnel porté par la jeunesse. Le 25 mars, lors de la manifestation de Sainte-Soline 2, en deux heures, ce sera 5 200 grenades qui seront opposées à 30 000 personnes venues défendre un commun. Qu’on s’imagine cette chose assez surréaliste : un espace dénué de toute infrastructure, juste un champ avec au beau milieu un trou, rien d’autre que de la terre, une immense bassine vide – symbole s’il en est de l’accaparement de l’eau que la justice condamnera à maintes reprises avant de déclarer récemment illégale l’autorisation de prélèvement d’eau accordée par plusieurs préfets –, pas l’ombre d’une infrastructure. Et un déploiement de forces de l’ordre inouï. La terreur policière s’exerce alors avec une violence telle – avec l’équivalent d’une explosion de grenade toutes les deux secondes – qu’elle ne peut qu’évoquer une scène de guerre aux rapporteurs présents sur place qui documenteront les faits pour la Ligue des Droits de l’Homme et les Observatoires des libertés publiques et des pratiques policières. Cette séquence a été vécue pour bon nombre de manifestant·es comme un trauma qu’il a fallu patiemment dépasser au sein du mouvement, comme le relate avec soin une des protagonistes du film.

Quelques semaines plus tard, au mois de juin, ce seront deux vagues d’arrestations orchestrées par une des polices anti-terroristes françaises (SDAT) qui viendront frapper ce jeune mouvement avec à la clef de multiples gardes à vue de 96h à Levallois-Perret, au lendemain desquelles suivra la tentative de dissolution du Mouvement par le ministre de l’Intérieur de l’époque, Gérald Darmanin, décision qui sera à l’automne 2023 cassée par le Conseil d’État. Et c’est également dans cette même séquence, aux fins de justifier la criminalisation de ce mouvement, que sera construite de toutes pièces l’invraisemblable chimère étatique d’« écoterrorisme » à la viralité médiatique, comme il se doit, contagieuse. Ces quatre actes auront pour immédiate corollaire une levée de sympathie dans tout le pays avec la création de plus de 150 comités locaux et plus de 200 000 personnes qui se réclameront membres des Soulèvements de la Terre.

C’est là que le film prend racine. Avec une cuisante question à la clef. Comment un État peut-il criminaliser sa jeunesse pour les efforts qu’elle déploie à inverser le funeste cours des choses, pour partie orchestrée faut-il le souligner par ce même pouvoir, et à tenter de nous en sauver collectivement ? De quelle sénile maladie souffre une société qui accepte de criminaliser ses enfants pour de tels faits ? C’est de cet apparent et tout relatif paradoxe que tout est parti.

2 Réalisation.

Je voulais convoquer dès le début du projet plusieurs régimes d’images et faire en sorte qu’ils se nourrissent entre eux pour prendre en charge tout autant la pensée que la parole, le geste que la sensation afin de s’ouvrir aux réminiscences et subjectivités de chacun·e…Au cours des entretiens, avec l’équipe, nous avons cherché autant que possible à saisir l’intime, à nous approcher de ce qu’on pourrait appeler une géographie humaine, à dégager dans le temps long de l’entretien des choses peut-être plus fines que celles qu’aurait captées une caméra en mouvement. Avec l’idée de se tenir loin de tout récitatif militant et encore plus radicalement éloigné de toute approche journalistique ou pédagogique. Et ainsi, retrouver une « maïeutique » de l’entretien cinématographique que nous travaillons depuis plusieurs années pour accompagner nos « personnages » dans une plongée vers une narration autre à la recherche de l’écart, du surgissement afin de faire advenir une mémoire incarnée et vive. L’idée ici est de chercher à instituer ces voix, ces gestes, ces corps et du collectif dans un présent dissensuel qui souhaite faire histoire. Un pari égalitaire qui souhaite mettre sur un même plan les capacités de toutes et tous : protagonistes, équipe d’artisans filmeurs et regardant·es citoyen·nes. Je voulais aussi filmer l’extériorité des étendues. Donner à voir la dignité et l’intégrité des visages tout autant que celles des paysages. Jouer avec ces concordances dans un suspend de la distinction entre nature et culture, non-humain et humains.

Et il y a enfin les archives. Les discussions avec les Soulèvements ont commencé en juillet 2023. En décembre, nous étions tombés d’accord sur le film à faire. Dans l’intervalle, le mouvement nous a confié ses archives : textuelles, audio et visuelles, avec des images fixes et en mouvement. C’était un très beau cadeau et une chance extraordinaire pour le film. Si, eu égard à la situation de criminalisation du mouvement, je ne souhaitais pas filmer directement les actions – et encore moins les magnifier – afin de réserver l’axe narratif principal aux récits réflexifs, je tenais malgré tout à faire référence en soubassement à l’incroyable inventivité des luttes, occupations et action directes collectives portées par les Soulèvements de la Terre. J’étais donc très heureux d’avoir cette matière à disposition. Elle m’a permis de convoquer une mémoire qui joue autant pour celle individuelle des protagonistes du film que pour celle collective du mouvement. J’ai cherché à superposer ces archives à nos propres images du bocage, du ciel et de l’eau spécialement tournées avec Catherine Georges, notre cheffe opératrice, pour le film.

Mon idée était de métamorphoser l’espace en une sorte de sensorium, en noir et blanc avec quelques surgissements en couleur, qui opère comme une stase au sein du flux du film et offre au spectateur un autre véhicule narratif, un temps de songe, où, par exemple, les souffles des animaux – méticuleusement captés par Térence Meunier, notre ingénieur du son – rentrent en conversation avec cet espace-temps des archives qui sera, par la suite, bonifié par la composition musicale extrêmement précise de Florencia Di Concelio.

Je voudrais préciser une chose au sujet de la nature de ce film. Il est incontestable que SOULÈVEMENTS est un film politique et qu’il répond, entre autres choses, à une nécessité d’ordre stratégique. Il cherche à déconstruire cette figure ubuesque d’« écoterroriste », à corriger l’idée reçue selon laquelle la jeunesse actuelle serait dépolitisée, à dresser avec l’aide des spectateurs un pare-feu autour de cette communauté humaine inédite. Et à affirmer que non, une société ne peut condamner sa jeunesse quand elle travaille à la défense de nos communs. Mais c’est aussi autre chose qu’un film politique ou même qu’un portrait choral d’un mouvement. Notre souhait est que SOULÈVEMENTS déborde, qu’il travaille des questionnements plus profonds qui restent encore à déplier, qu’il interpelle au-delà du récit de ce qu’est ce mouvement. Qu’il nous amène, par exemple, à porter attention à l’épaississement de nos propres rapports à nos territoires et à l’ensemble du vivant… À interroger ce que recouvre la notion de subsistance dans nos communes existences. Ou encore, comme nous y invitent certains protagonistes du film, à porter l’amour jusque dans la conflictualité. Les différents régimes d’images répondent à ce souci de s’ouvrir aux coexistences du sensible. C’est une idée sur laquelle j’ai beaucoup insisté tout au long de la construction du film et que nous avons tenue avec l’équipe jusqu’à la fin de la post-production, et au montage son avec Élisabeth Paquotte, au mixage avec Christophe Vingtrinier et à l’étalonnage avec Lucie Bruneteau. En ce sens, si nous nous tenons près des affects, nous sommes volontairement à distance du film militant et très loin de tout didactisme.

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Par jean pierre Carrier

Auteur du DICTIONNAIRE DU CINEMA DOCUMENTAIRE éditions Vendémiaire mars 2016. jpcag.carrier@wanadoo.fr 06 40 13 87 83

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