K COMME KINSHASA.

Une image, un film. Kinshasa Makambo, Dieudo Amadi, 2018, 73 minutes.

Une image floue, pas très nette, où l’on ne distingue pas grand-chose. Pour ainsi dire rien. Si ce n’est le mouvement.

 Est-ce la caméra qui bouge, qui tombe ? Est-ce celui qui la tient, le cinéaste, qui est déstabilisé, bousculé, entrainé. Qui ne maîtrise plus la prise de vue

Une image hors norme. Une image qui n’est pas photographique. Peut-elle être cinématographique ?

Une image qui ne respecte pas les règles de visibilité. Est-elle lisible malgré tout ?

 Une image qui aurait dû être coupée au montage. A moins qu’il existe pour le cinéaste de bonnes raisons pour la garder dans son film.

En fait cette image dit beaucoup de choses. Mais il est nécessaire de préciser son contexte. Comment elle se situe dans le film. La séquence dont elle fait partie. D’autres, dans la même séquence, seraient plus explicites. Proposeraient plus d’élément de lisibilité. Mais d’autres aussi n’en possèderaient plus du tout, seraient donc muettes. Celle-ci est une sorte d’intermédiaire. Proposée seule, elle défie le regard. Mais on peut y trouver une forme, humaine. Un corps donc, dont le vêtement est blanc avec des ratures noires. Un corps en mouvement. Car l’on distingue aussi un sol, et en arrière-plan, ce qui pourrait bien être d’autres corps.

Une image de mouvement. Captant un mouvement. Prise par un appareil lui-même en mouvement.

Nous sommes dans une manifestation. A Kinshasa. Une marche de protestation contre Le Président en titre de la RDC, Joseph Kabila, qui semble ne pas vouloir quitter le pouvoir. Une marche pacifique. Subitement on entend des coups de feu. Les forces de l’ordre, que l’on voit d’ailleurs très peu dans le film, tirent avec des balles réelles sur les manifestants. Il y aura des morts. Ils le savent. Alors c’est la fuite, la course effrénée pour s’échapper, se mettre à l’abri ou hors de portée des balles. Le cinéaste qui était au milieu de la foule, se met lui aussi à courir. Comme tous les manifestants. Il n’arrête pas sa caméra, qui enregistre cette course, cette fuite. Et nous voyons alors les corps qui se bousculent, les jambes, le sol, un mur sur le côté, puis des images floues, brouillées, pas vraiment abstraites, mais qui ne figurent plus rien que la fuite, la peur, la précipitation, le désordre…

En choisissant de garder au montage ces images de fuite, le cinéaste montre bien sûr la violence du pouvoir, la répression. Il montre le danger que représente le fait de manifester. Mais aussi la détermination de ceux que ce danger ne fait pas reculer. S’ils fuient devant les balles, ils reviendront le jour suivant, pour une autre marche, qui se soldera elle aussi par des morts.

Mais cette image, cette séquence de fuite (il y en a deux dans le film), indique clairement quelle est la position du cinéaste. Les montrer dans le film c’est dire que le cinéaste est du côté des manifestants, aux côtés des manifestants. Mieux il est lui-même un manifestant. Et donc, lorsque les forces de l’ordre tirent à balles réelles, il met lui aussi sa vie en danger, comme les autres manifestants. Il ne les regarde pas fuir devant lui, comme il ne les avait pas filmés passant devant lui. Il marchait avec eux. Devant les balles, il coure avec eux. C’est cette communauté de mouvements qui justifie l’usage de ces images, peu lisibles prises isolément, mais significatives d’une prise de position dans leur continuité.

 

 

G COMME GRECE – en lutte.

Nous ne vendrons pas notre avenir, Niki Velissaropoulou, France, 2018, 52 minutes.

La situation économique, sociale et politique de la Grèce est à la Une de l’actualité depuis de nombreuses années déjà. Mais connaît-on vraiment comment les grecs vivent cette situation difficile ? Sont-ils résignés ou engagés dans la lutte ? Quelle lutte ?

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Le film de Niki Velissaropoulou nous plonge au cœur d’une lutte certes locale, mais dont la portée internationale apparaitra rapidement. Il s’agit de s’opposer à l’installation d’une mine d’or à ciel ouvert, dans un parc national en Chalcidique, par une société canadienne, l’Eldorado Gold. Une lutte pour la protection de l’environnement d’abord. Mais qui très vite deviendra une revendication générale concernant l’avenir de toute une communauté d’habitants de cette région rurale au nord de Thessalonique. Et surtout de sa jeunesse.

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Nous ne vendrons pas notre avenir suit pendant plusieurs années deux jeunes filles, Garifallia et Dimitra, et leur famille, de 2012 à 2017. Des années qui passent en blanchissant la barbe du père et qui conduisent les jeunes écolières, et ensuite lycéennes, à la porte de l’université. Des années où elles prennent peu à peu conscience de la nécessité de ne pas laisser leur avenir uniquement aux mains de adultes et surtout des politiciens. Des années où elles vont gagner leur indépendance et leur identité propre en s’engageant dans la lutte contre l’entreprise qui détruit le paysage et pollue l’eau, ce bien indispensable à la vie.

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Nous les suivons donc dans leur famille, en discussion avec les parents, mais aussi dans la préparation des manifestations, la répétition des slogans et la préparation des banderoles. Il leur faut faire connaître les dangers encourus par tous. Une lutte longue, dont les changements de majorité politique et des lois modifient sans cesse la teneur. Mais le fond reste le même. C’est bien de l’avenir de la génération montante qui est en jeu.

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Le film suit le fil du temps, patiemment, soulignant le changement des saisons et les manifestations souvent minimes du devenir adulte des deux jeunes filles. Une attention particulièrement fine aux détails signifiants, une remarque de la mère ou du petit frère, un conseil d’un militant d’une autre époque. Et puis Niki Velissaropoulou filme aussi avec beaucoup de précision le contexte de leur vie, cette Grèce où la tradition, et la religion, est toujours aussi présente, et à laquelle personne ne cherche à échapper. Mais la détermination de Dimitra et Garifallia force l’admiration. Un engagement murement réfléchi et que rien ne semble pouvoir détourner de son but. A la fin du film, rien n’est réglé et ce qui concerne l’installation de l’usine. Mais il y a une certitude. Elles ne renonceront pas à leur lutte.

B COMME BORINAGE, 1 – 1934

Borinage, Joris Ivens et Henry Storck, Belgique, 1934, 34 minutes.

Egalement connu sous le titre français de Misère au Borinage, ce film est un classique du cinéma concernant la condition ouvrière, en même temps qu’un classique du cinéma militant.

Filmés dans cette région minière du Hainaut en Belgique appelé le Borinage, les ouvriers dont il est question sont ces mineurs dont certains commencent à descendre au fond de la mine dès 15 ans, pour apporter quelques revenus supplémentaires à leur famille. La caméra n’hésite pas à descendre avec eux pour montrer, dans une étroite galerie où l’on ne peut travailler qu’allongé, l’extraction du charbon. Quelques plans suffisent pour dire l’essentiel, la pénibilité du travail, l’insécurité aussi. Un bref plan d’effondrement de la galerie est suivi du long cortège portant les cercueils des victimes.

Le film s’attarde plus longuement sur les conditions de vie des familles de mineurs. La misère, c’est le manque de nourriture, la sous-alimentation des enfants, les conditions de logement précaires où des familles avec un nombre impressionnant d’enfants s’entassent dans une seule pièce, des conditions d’hygiène réduites où l’eau potable est rare. Des conditions matérielles entrainant une arriération mentale des enfants. Un tableau sombre, dans lequel l’espoir semble totalement absent.

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Le film est réalisé après la grande grève de 1932, dont les traces sont encore bien visibles en 1934. Beaucoup de mineurs sont sans travail. Le chômage augmente. Les plus démunis ne peuvent plus payer le loyer des logements, même sans eau et sans électricité, qui appartiennent aux charbonnages. Les expulsions sont de plus en plus nombreuses. Certains n’ont pas de solution, comme cet homme que l’on voit quitter son logis avec un matelas sur le dos, pour l’installer dans un recoin de bâtiment et y faire dormir sa femme et leur bébé. Se pose alors la question de la solidarité et de l’action collective. S’unir pour se défendre et obtenir par la revendication des conditions de vie enfin décente. L’engagement communiste du film est explicite. D’ailleurs son prologue montre une grève et sa répression par la police aux Etats Unis. Ce qui est vécu au Borinage existe dans tous les pays où les patrons font passer leur profit avant toute chose.

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Les plans montrant les gendarmes et la police sont nombreux dans le film. Une des anecdotes les plus connues à propos du cinéma militant prend dans ces conditions tout son sens. Ivens et Storck avaient organisé un défilé de mineurs présenté comme célébrant l’anniversaire de Marx. De grands portraits de l’auteur du Capital ouvraient la manifestation. La police  entreprit alors de la disperser. Ceux qui en donnèrent l’ordre n’avaient-ils pas compris qu’il ne s’agissait au fond que d’une reconstitution pour les besoins d’un film ? Ou bien pensaient-ils que toute manifestation, même fictive, est toujours dangereuse ? Un bel hommage, indirect, au cinéma !