C COMME CAMPAGNE ELECTORALE – Corbeil-Essonnes.

La Cause et l’usage. Dorine Brun et Julien Meunier. France, 2012, 62 minutes.

         En 2009, les électeurs de Corbeil-Essonnes sont rappelés aux urnes, l’élection de Serge Dassault ayant été invalidée par le Conseil D’État. Déclaré inéligible, l’ancien maire, toujours réélu depuis 1995, ne peut donc pas être candidat, mais il fait quand même campagne, pas tellement dans l’ombre d’ailleurs, pour faire élire celui qu’il a choisi pour le remplacer. C’est cette campagne électorale, dont le résultat ne sera pas une surprise, que le film suit dans ses moindres détails. Une plongée au cœur d’un certain exercice de la démocratie où l’argent est roi.

         Dans cette campagne dont l’existence même dépasse largement le cadre local, Dassault est omniprésent. Sur les affiches du candidat qui le remplace et donc sur tous les murs de la ville, dans les propos des militants, ceux qui le soutiennent comme des opposants, sur les marchés, dans les bistros, le milliardaire est le seul enjeu de l’élection. Mettant sa fortune personnelle au service de sa politique, il est accusé de clientélisme, ce que réfutent bien sûr ceux qui bénéficient de son système. Dans ces conditions, les débats ne peuvent qu’être enflammés, les pro et les anti Dassault s’affrontant avec passion. Rarement la vie politique locale aura mobilisé autant d’énergie.

         Le film plonge au cœur de la tourmente et saisit sur le vif le déroulement de ce qui prend très vite une allure d’affaire d’état. C’est sur le terrain qu’il nous conduit, plutôt que dans les conciliabules des officines politiques, à l’écoute des citoyens de toute tendance. Il ne vise pas à faire un portrait de Dassault, ni même à démonter son système. Les mécanismes d’influence, le rôle de l’argent, notamment dans les quartiers populaires, sont parfaitement visibles par eux-mêmes. Peu importe alors les arguments politiques qui s’affrontent. Ce que le film met en évidence, c’est le vécu politique des habitants de Corbeil-Essonnes, dans toutes les couches de sa population, un vécu bien peu idéologique en l’occurrence, tourné vers les aspects matériels les plus immédiats de la vie quotidienne. La politique apparaît ainsi comme système de séduction où l’aura des personnages est primordiale, surtout si elle est accompagnée de matière sonnante et trébuchante. On peut penser à cette autre campagne électorale, celle de George Frèche filmée par Yves Jeuland dans Le Président. Mais les réalisateurs ici ne cherchent pas à pénétrer dans l’intimité de Dassault et sans doute celui-ci n’a pas la faconde de l’ancien maire de Montpellier ni sa capacité de provocation. Le nom de Dassault pourrait certainement être remplacé par celui de n’importe quel autre richissime chef d’entreprise qui se lancerait dans la politique. A Corbeil-Essonnes, c’est la politique financière qui est à l’œuvre, beaucoup plus que la politique spectacle. Même si les réalisateurs semblent ne pas vouloir faire de théorie, le constat qu’ils dressent ne peut qu’être inquiétant pour la démocratie.

K COMME KATUMBI.

L’irrésistible ascension de Moïse Katumbi. Thierry Michel, Belgique, 2013, 83 minutes.

         Riche entrepreneur à la tête d’un véritable empire industriel, Moïse Katumbi entre en politique à l’occasion des premières élections libres organisées au Congo en 2006 et se fait élire Gouverneur du Katanga à la suite d’une campagne où il distribue autant de billet de banque qu’il fait de promesses. Son programme est simple. Il s’agit tout simplement de sauver la province et avec elle le pays. Pour cela il faut combattre la corruption et la misère en donnant du travail à tous grâce au développement de l’exploitation des ressources minières considérables. Et dans l’immédiat, aider les plus pauvres et les handicapés à coup  de dons, petites sommes d’argent de la main à la main ou signature de gros chèques à des associations et œuvres de charité. Un programme qui a du mal à cacher sa nature populiste. Le nouveau gouverneur s’engage personnellement sur tous les fronts, contrôlant lui-même le travail de la douane aux frontières ou discutant sur les chantiers avec les ouvriers en grève demandant des augmentations de salaires. Et puis il manage lui-même « son » club de foot, le « Tout-Puissant Mazembe » de Lubumbashi qui vole de succès en succès à l’échelle africaine et mondiale.

          Le film de Thierry Michel montre clairement comment Katumbi se construit cette image d’homme providentiel, omniprésent et tout puissant. Un messie auquel le peuple voue un véritable culte. Il le suit dans toutes ses actions publiques, au milieu d’ailleurs d’une foule de caméras, de photographes et de micros, car bien sûr chaque intervention publique doit être médiatisée à l’extrême. Mais il en dresse aussi un portrait plus intime, présent dans sa voiture ou son avion personnel et dans son bureau comme dans sa résidence personnelle. Moïse Katumbi apparaît alors comme un homme posé, séduisant, calme, attentif aux problèmes de son pays. Il a beaucoup de présence devant la caméra comme devant les foules et sait parfaitement jouer de son charme. Un personnage qui tranche fortement par rapport aux dictateurs africains que le cinéma nous a montré jusqu’à présent, de Bokassa à Amin Dada.

         Pourtant le film n’est pas le simple récit d’une success story économique et politique. La première partie pourrait laisser croire que l’homme et son action sont au-dessus de tout soupçon. Mais il donne très vite la parole aux critiques et aux opposants, hommes politiques, journalistes ou défenseurs des droits de l’homme. Ils tiendront d’ailleurs une place de plus en plus importante dans le film. Sont ainsi fortement soulignées la collusion entre les affaires publiques et les intérêts privés et surtout les promesses non tenues, en particulier celles faites aux mineurs ou aux ouvriers lorsqu’il s’agit de ne pas s’opposer aux investisseurs et aux multinationales. La dérive autoritaire est aussi nettement pointée à propos de l’occasion du saccage de la résidence du principal opposant par une foule mobilisée et encadrée par une milice privée. Si Katumbi pouvait ainsi apparaître au début du film comme échappant aux maux de la politique du continent africain, sa dernière grande « opération » révèle sa nature mégalomane et quasi dictatoriale. Annonçant qu’il ne se représentera pas aux prochaines élections, il encourage en même temps le lancement d’une pétition lui demandant de ne pas prendre sa retraite politique. Si sa popularité n’est en rien entamée, il n’en reste pas moins qu’il s’est fait aussi beaucoup d’ennemis. La fin du film reste ouverte. Moïse Katumbi fera sûrement encore beaucoup parler de lui au Congo.

C COMME CAPITAL

Le capital du XXI° siècle. Justin Pemberton, Thomas Piketty, France-Nouvelle Zélande, 2020, 103 minutes.

Un flot d’images, ininterrompu, désordonné, tumultueux. Un torrent qui dévale la montagne. Une tempête, mais pas vraiment comme l’entendait Johan van der Keuken. Un rythme frénétique. Allant jusqu’à utiliser le filmage image par image. Incontestablement on en prend plein les yeux.

Le montage ? Pas vraiment de montage. Plutôt une succession, une juxtaposition, une accumulation. On serait bien en peine de les dénombrer, ces images. D’ailleurs ici les chiffres n’ont pas d’intérêt. On passe si rapidement des unes aux autres qu’on n’en garde guère de souvenir.

 Mémoire visuelle encombrée, saturée, déclare forfait.

Des images de toute nature. Beaucoup d’extraits de films. Américains de préférence. En noir et blanc selon les époques. Ou numériques pour la contemporanéité. Déjà vues ou inédites (peut-être). Nous sommes bien dans la civilisation de l’image.

Sont-elles en phase avec le commentaire off ? Parfois oui. Par exemple nous voyons Thatcher ou Reagan quand on nous parle de Thatcher et de Reagan. Mais le plus souvent nous avons plutôt affaire à une simple illustration. Puisque nous sommes au cinéma, il faut des images. A ce niveau, nous ne sommes pas en manque !

Heureusement, on souffle un peu lors des interventions des « spécialistes ». Surtout celles de Piketty lui-même, calme, plutôt posé. Les autres sont plus vifs, surtout les femmes.

En sortant de la salle, on en vient à se dire qu’on aurait mieux fait de lire le livre. On aurait au moins eu le temps de réfléchir.

A COMME ABECEDAIRE – Lech Kowalski.

Afghanistan

Charlie Chaplin à Kaboul

Artisanat

The Boot Factory

Autobiographie

À l’Est du paradis

Campagne

Holy Field Holy War

Chômage

I Pay for Your Story

Cinéma

Charlie Chaplin à Kaboul

Emploi

On va tout péter

Etats Unis

I Pay for Your Story

Drill Baby Drill

« President Bush », Camera War

D.O.A. : a Rite of Passage

Famille

Diary of a Married Man

Gaz de schiste

Drill Baby Drill

Grève

On va tout péter

Guère (39-45)

À l’Est du paradis

Image

The End of the World Begins with One Lie

Industrie

On va tout péter

Manifestation

On va tout péter

Marginalité

On Hitler’s Highway

Médias

The End of the World Begins with One Lie

Mère

À l’Est du paradis

Migration

C’est Paris aussi

Musique

D.O.A. : a Rite of Passage

Paris

C’est Paris aussi

Politique

« President Bush », Camera War

Pollution

Holy Field Holy War

Drill Baby Drill

Pologne

Holy Field Holy War

Drill Baby Drill

À l’Est du paradis

On Hitler’s Highway

The Boot Factory

Prostitution

On Hitler’s Highway

Punk

D.O.A. : a Rite of Passage

Récit de vie

I Pay for Your Story

Sexe

Diary of a Married Man

Sex Pistols

D.O.A. : a Rite of Passage

Travail

The Boot Factory

Ville

C’est Paris aussi

Wall Street

« President Bush », Camera War

P COMME POUTINE.

Le Système Poutine. Jean-Michel Carré, 2007, 98 minutes.

         Réalisé en 2007, c’est-à-dire à la fin de son second mandat présidentiel, le film que Jean-Michel Carré consacre au maître du Kremlin s’achève sur une interrogation. Poutine modifiera-t-il la constitution pour pouvoir briguer un troisième mandat consécutif ou trouvera-t-il un successeur qui lui permettra, d’une façon ou d’une autre, de rester le seul maître de la Russie contemporaine ? Le film n’a pas de réponse et ne fait d’ailleurs pas de pronostic. Mais une chose est sûre, comme les Tzars de la Russie impériale, comme les premiers secrétaires du parti communiste, Poutine ne disparaîtra pas du devant de la scène politique. Il n’existe pas de système de retraite des dirigeants russes. Une suite au Système Poutine est donc prévisible dès sa dernière image. La seule inconnue étant de savoir sous quelle forme il continuera à exercer le pouvoir.

         Le film de Jean-Michel Carré n’est pas un film d’historien. Carré n’est pas historien et ne se présente pas comme tel. Il utilise les méthodes du film d’histoire, en particulier dans l’utilisation des archives, mais il se situe tout autant du côté du journalisme d’investigation par le choix des personnalités interviewées, témoins et anciens acteurs de la vie politique russe depuis la chute de l’Union Soviétique. Le film ne donne pas la parole à Poutine ou à ses proches partisans qui pourraient alors expliquer et justifier son action. La posture d’analyste critique et donc d’opposant à Poutine du réalisateur est claire dès le pré-générique du film. Carré y énonce les faits qui pour lui condamnent sans appel la politique de Poutine. : le nombre de morts de la deuxième guerre de Tchétchénie, celui de l’intervention des forces spéciales lors de la prise d’otages de l’école de Beslan et l’assassinat d’Anna Politkowskaïa, 22° journaliste éliminée par la violence depuis l’arrivée de Poutine au Pouvoir. Deux chiffres suffisent alors à dresser son bilan politique. 25% de la population russe vit sous le seuil de pauvreté et chaque année la corruption rapporte 300 milliards d’euros aux fonctionnaires.

         La totalité du film concerne l’exercice du pouvoir par Poutine. Il ne donne pas la parole à ces russes qui le plébiscitent lors de sa deuxième élection mais qui ne bénéficient pas des richesses que la nouvelle politique économique du pays permet d’accumuler. Les opposants interrogés sont pratiquement tous en exil, sauf peut-être l’ancien champion du monde d’échecs, Kasparov, que sa renommée mondiale protège sans doute de ne pas subir le même sort que les autres. Comme les historiens et les politologues interviewés, les intervenants sont des pièces à charge dans ce procès qui ne dit pas son nom mais qui fonctionne bien comme un réquisitoire.

         Le film soutient deux thèses que tous les éléments constitutifs, archives commentées et interventions de personnalités, concourent à démontrer. En premier lieu ; la carrière et la politique de Poutine ne peut se comprendre qu’en référence au KGB, qui l’a formé et dont il est devenu le chef. La deuxième thèse définit la mission dont Poutine serait investi, ou plus précisément dont il se sent investi : la reconstruction de la Grande Russie. Toute sa politique ne viserait au fond qu’à redonner à la Russie la place dans le monde que l’URSS occupait du temps de la guerre froide. Pour cela, tous les moyens sont bons, de la guerre en Tchétchénie à la main mise de l’État sur l’énergie (gaz et pétrole), en passant par l’alliance contre le terrorisme avec G W Bush.

         Bien qu’entièrement centré sur Poutine, le film n’en dessine pas un portrait. Il ne vise pas à éclairer sa personnalité ou à mettre en lumière son caractère. Sa vie privée reste dans l’ombre. Les images de sa jeunesse et de son ascension politique le montrent toujours au second plan, derrière le maire de Saint Pétersbourg ou à côté de Boris Eltsine ; Mais il est toujours le mieux placé pour observer et tirer les leçons des événements dont il est témoin. Une des images qui ouvrent le film et qu’on retrouvera dans sa conclusion le montre gravissant les escaliers intérieurs du Kremlin et marchant sur le tapis rouge au milieu des applaudissements des invités à la cérémonie d’investiture. Ce qui ressort de tout le film, c’est qu’à ce moment-là, ce qui doit le plus compter pour l’homme Poutine au somment de sa gloire et de sa puissance, ce n’est sûrement pas le sentiment d’exaltation qu’il peut ressentir. Même si le film ne le dit pas explicitement, nous pouvons comprendre que ce à quoi pense alors Poutine c’est uniquement à sa façon de marcher. C’est cela seulement que verra la population russe.

A COMME ABECEDAIRE – Jean-Paul Julliand.

Apprendre

Enseigner peut s’apprendre !

Armée

Ils ne savaient pas que c’était une guerre ! – Algérie… 50 ans après

Citoyenneté

Graines de ronds-points

Contestation

Graines de ronds-points

Ecole maternelle

Dis Maîtresse !

Enfance

Dis Maîtresse !

Enseignement

Enseigner peut s’apprendre !

Et pourtant ! – … Enseigner peut s’apprendre !

Formation des enseignants

Et pourtant ! – … Enseigner peut s’apprendre !

Gilets jaunes

Graines de ronds-points

Guerre d’Algérie

Ils ne savaient pas que c’était une guerre ! – Algérie… 50 ans après

Mémoire

Ils ne savaient pas que c’était une guerre ! – Algérie… 50 ans après

Pédagogie

Dis Maîtresse !

Enseigner peut s’apprendre !

Politique

Graines de ronds-points

Ils ne savaient pas que c’était une guerre ! – Algérie… 50 ans après

A COMME ABECEDAIRE – Dieudo Hamadi

Une œuvre qui nous plonge au cœur de la vie quotidienne en République Démocratique du Congo. La politique n’en est jamais absente.

Armée

Kinshasa Makambo

Maman Colonelle

Campagne électorale

Kinshasa Makambo

Atalaku

Colonelle

Maman Colonelle

Contestation

Kinshasa Makambo

Démocratie

Kinshasa Makambo

Ecole

Examen d’État

Elections

Kinshasa Makambo

Atalaku

Emeutes

Kinshasa Makambo

Etudiants

Examen d’État

Enfants

Maman Colonelle

Examen

Examen d’État

Femme

Maman Colonelle

Fête

Examen d’Etat

Fuites

Examen d’État

Jeunesse

Kinshasa Makambo

Examen d’État

Justice

En route pour le milliard

Kinshacha

En route pour le milliard

Kinshasa Makambo

 Lycéens

Examen d’État

Manifestations

Kinshasa Makambo

Politique

Kinshasa Makambo

Atalaku

Police

Maman Colonelle

Portrait

Maman Colonelle

Atalaku

Prime des enseignants

Examen d’État

Religion

Atalaku

 République Démocratique du Congo (RDC)

En route pour le milliard

Kinshasa Makambo

Maman Colonelle

Examen d’État

Atalaku

Superstition

Examen d’État

I COMME ITINÉRAIRE D’UN FILM – NOUS LE PEUPLE de Claudine Bories et Patrice Chagnard.

Une idée comme point de départ. D’où vient-elle ? Et comment chemine-t-elle, a-t-elle cheminé, dans l’esprit du cinéaste ? Quel chemin a-t-elle parcouru ? Quel raccourci, quel détour a-t-elle emprunté ? Qu’a-elle croisé sur sa route ? Un livre, une musique, un tableau, un autre film …

Puis il faut passer à l’acte. Trouver de l’argent. Repérer des lieux, rencontrer des personnages, et bien d’autres choses qui vont constituer ce travail spécifique à ce film-là, et qu’on ne retrouvera dans aucun autre.

Enfin il faut rendre compte de la rencontre avec le public, dans des festivals, des avant-premières, en VOD ou en DVD, et la sortie en salle ce qui, hélas, n’est pas offert à tous.

Un long cheminement, souvent plein de chamboulements, de surprises, et d’obstacles à surmonter. La vie d’un film.

CONCEPTION

Au commencement il y a notre désir de faire un film qui interroge le politique, la nécessité du politique aujourd’hui.

Nous souhaitions que ce film s’inscrive dans la continuité de nos deux films précédents Les Arrivants et Les règles du jeu et qu’il en constitue en quelque sorte le dernier acte.

Comme souvent en documentaire, ce projet est donc né d’un désir un peu large, un peu abstrait. Le premier travail consistait à trouver comment l’incarner : dans quels lieux, en s’appuyant sur quelles situations et avec quelles personnes.

Ce dont nous étions certains, c’était de désirer faire un film ouvert et positif, un film « qui donne envie ».  Nous ne voulions plus seulement dénoncer, filmer là où ça fait mal. Nous avions envie de quelque chose d’heureux.

Nous avions bien conscience que faire un film positif à propos de la politique en 2016 c’était quasiment impossible, c’était une idée de cinglé. C’est ce qu’on se disait un jour sur deux. Et l’autre jour on se disait que si le désir persistait en dépit de cette impossibilité, c’est que c’était le moment d’y aller.

Nous étions fin 2016. Au printemps nous avions vécu Nuit Debout. Ça avait été une expérience passionnante qui proposait et appelait d’autres façons de faire de la politique. Mais quelque chose nous avait retenus d’y adhérer totalement : l’origine sociale et culturelle trop homogène de ses acteurs. L’absence des habitants des quartiers populaires, l’absence de personnes issues de l’immigration et l’impuissance des « nuits debout » à dépasser cette contradiction, nous avaient interrogés.

Nous sommes partis de là.

Pourquoi le peuple des banlieues était-il absent ? Qu’est-ce que cela aurait changé s’il avait été dans le coup ? Quel serait son apport ? Quelles propositions ferait-il ?

Et quel film pouvions-nous imaginer autour de ces questions ?

Parallèlement à notre réflexion se mettait en place la campagne pour les élections présidentielles de 2017. Autour de nous on sentait se réveiller l’intérêt pour le politique. Les interrogations portaient sur la démocratie et ses impasses, la concentration des pouvoirs, la non-représentation du peuple.

Nous avons commencé à contacter quelques personnalités en leur racontant notre projet.

Charlotte Girard de LFI qui travaillait avec d’autres sur cette question de la représentation, Etienne Chouard, blogueur militant pour une démocratie directe, Anne Cécile Robert, journaliste politique au Monde Diplomatique. Anne-Cécile nous a conduits à André Bellon, ancien député PS, président de l’association Pour une Constituante. Et André Bellon nous a invités à assister à un atelier constituant qui se tenait à Montreuil en Seine-Saint-Denis.

C’est là que tout a commencé à prendre forme.

L’atelier durait tout l’après-midi et réunissait une quarantaine de personnes diverses, des jeunes, des vieux, des immigrés, des habitants du quartier.

Le travail consistait à lire à plusieurs voix le texte du Préambule et les premiers articles de la Constitution. Ensuite chaque table devait faire une proposition de réécriture puis l’assemblée votait sur ces propositions.

Pour nous ce fut une révélation.

La confrontation avec les textes fondateurs de la république faisait jaillir de la parole, de l’émotion, de l’intelligence. C’était joyeux et vivant. On avait le sentiment d’assister à la naissance d’une parole politique.

Dans tous les ateliers constituants auxquels nous avons assistés (il y en a eu d’autres), nous avons retrouvé ce même surgissement d’une parole collective libérée des clivages partisans et des raideurs idéologiques.

Nous tenions un fil…Mais nous ne tenions pas un film.

Ces ateliers se réunissaient de façon aléatoire, en fonction des libertés des uns et des autres. D’une séance à l’autre on n’y retrouvait pas forcément les mêmes personnes. De plus la finalité, l’enjeu de ces rassemblements n’étaient pas évidents. Si intéressants fussent-ils, ces ateliers ne permettaient pas de construire un récit ni de faire émerger des personnages.

C’est alors que Jonathan Vaudey de l’association Les Lucioles du Doc nous a parlé de leur projet d’organiser des ateliers constituants avec trois groupes, des lycéens, des détenus et des femmes immigrées. Le dispositif qu’il se proposait de mettre en œuvre correspondait exactement à ce que nous cherchions. Il durerait un an, les participants (tous volontaires) seraient les mêmes, il devrait aboutir à un texte collectif final.

Jonathan et Les Lucioles font un travail d’éducation populaire à partir du cinéma documentaire. Ils avaient diffusé nos films précédents dans le cadre de leurs activités et nous nous connaissions. Mais ils ne souhaitaient pas que nous filmions ces ateliers qui étaient pour eux expérimentaux.

Par ailleurs ils intégraient dans leur propre dispositif des tournages vidéos pour communiquer d’un groupe à l’autre et ces tournages pourraient in fine constituer la matière d’un film collectif.

Pas question pour eux d’autoriser un autre tournage que le leur.

C’est un classique du cinéma documentaire. Pour nous en tout cas, presque chaque film a commencé par un refus des protagonistes ou de l’institution d’accueillir notre tournage !


Nous avons insisté pour « juste voir » (avec une certaine mauvaise foi…) et Jonathan a accepté notre présence en tant qu’observateurs. C’était peu mais nous n’avions rien à y perdre. Cela nous aiderait à confirmer ou non notre propre désir et, au cas où ça se débloquait de leur côté, ça nous permettait de réunir la matière nécessaire à l’écriture d’un scénario pour chercher des financements.

Nos premiers repérages nous ont confortés dans l’idée que non seulement il y avait un film possible, mais que ce film serait bien plus insolite que ce que nous avions imaginé. La rencontre avec les détenus de Fleury Mérogis en particulier nous avait scotchés : leur capacité d’invention, leur liberté intérieure, leur culture, tout en eux était à des lieues des représentations classiques de prisonniers.

Nous avons écrit un premier texte d’intention d’une dizaine de pages que nous avons déposé à l’aide à l’écriture au CNC et à la Région Ile de France début 2017. 

En même temps nous commencions l’écriture du scénario dont nous aurions besoin pour l’Avance sur recettes et l’aide à la production d’Ile de France. Ce scénario prenait la forme d’une continuité dialoguée rédigée à partir de ce que nous voyions et entendions au cours des séances d’atelier et de nos propres réflexions en cours.

Et nous continuions à observer l’évolution du travail et des relations au sein des trois groupes et entre eux. Ce temps de repérages et d’écriture a été extrêmement fécond. Bien sûr nous étions dans l’incertitude sur la faisabilité du film (Les Lucioles accepteraient-elles finalement ? Y aurait-il une deuxième édition de ces ateliers, sans laquelle rien ne serait possible ? Trouverions-nous l’argent ?)

Mais nous étions portés par l’adéquation magique entre ce que nous avions espéré et la réalité que nous découvrions. Nous sentions qu’il y avait là un film à faire qui n’avait jamais été fait ! Et nous savons par expérience que ce désir est communicatif…

PRODUCTION

Nous nous lancions dans l’aventure avec notre petite société de production Les Films du Parotier. Catherine Bizern qui nous accompagne sur nos films depuis de nombreuses années, serait notre productrice maison. Elle était assez disponible à ce moment-là et s’occuper de la production de notre film l’intéressait.

En avril 2017 nous avons reçu une réponse négative des deux commissions d’aide à l’écriture.

En juin nous avons déposé notre scénario d’une cinquantaine de pages à l’Avance sur Recettes ainsi qu’à la région IDF.

Entre temps, nous avions avancé sur plusieurs plans.

Les Lucioles du Doc avaient finalement accepté que nous filmions (après un examen de passage auquel nous avait soumis un juré composé d’une vingtaine de jeunes « lucioles »!)

C’est même notre projet de film qui les avait décidés à entreprendre une deuxième édition de leurs ateliers – choix sur lequel ils avaient hésité à cause de leur manque de moyens. 

Et Jonathan ne serait pas seul dans l’aventure. Une nouvelle venue, Léa Aurenty, venait d’être engagée par l’association pour mener à bien le projet avec lui. Nous avions gagné un personnage de plus et Léa nous plaisait beaucoup…


Par ailleurs nous avions avancé sur le contenu du film.

Depuis le début il nous semblait qu’il manquait un enjeu à cette histoire d’atelier.

C’était d’ailleurs ce qu’avait exprimé assez crument une des lycéennes: « M’sieur ! C’est quoi votre truc, c’est seulement une activité ? Parce que si c’est juste une activité, moi j’arrête ! ».

En en parlant avec Jonathan et Léa l’idée d’aller plus loin dans le projet et de répondre ainsi à la question de la lycéenne s’est concrétisée.

Le nouveau projet serait non seulement de parvenir à une ré écriture collective de la Constitution mais aussi de rencontrer les députés de la commission des Lois pour leur proposer ce texte.

Nous avions intégré ce nouvel élément dans notre scénario sans savoir si la rencontre projetée avec les députés aurait lieu ou non. En un sens peu importait. Il suffisait que l’enjeu existe pour que cela donne un sens beaucoup plus fort à leur travail et donne matière à un suspense et à des rebondissements.

Les scénarios déposés, tout devenait urgent : nous étions en juin 2017 et nous visions un début de tournage en septembre, date à laquelle Jonathan démarrerait sa deuxième édition avec de nouveaux participants – dans le même dispositif et les mêmes lieux.

Côté production nous nous sommes alors associés avec Patrick Sobelman d’Agat films/Ex Nihilo avec lequel nous avions déjà co-produit avec bonheur « Les règles du jeu ». Nous serions coproducteurs délégués.

Nous n’avions toujours pas un sou. Mais tout le monde était partant ! Nous avions même un co-producteur suisse, Michel Bulher d’ADDOK Films.

A la fin de l’été nous avons reçu une série de réponses négatives : de l’Avance sur Recettes, de la Région IDF et d’ARTE.

Nous avons repoussé de trois mois le début du tournage et nous avons modifié notre scénario, après avoir obtenu une dérogation pour nous représenter à l’Avance et à la Région.

Nous tenions compte des réserves faites par les lecteurs (qui en gros ne croyaient pas qu’une rencontre avec les députés soit possible et du coup ne marchaient pas dans l’avancée du récit ) en renforçant les personnages, leur travail et leurs relations mais sans renoncer à la rencontre à l’Assemblée nationale.

En Suisse notre projet avait obtenu un financement de 60 000€ …Mais nous n’avions pas la part de financement français suffisante pour monter un dossier de co-production ! La rage au cœur, nous avons dû renoncer à l’apport suisse.

Par ailleurs nous avions fait lire le scénario à plusieurs distributeurs et de ce côté là l’intérêt pour Nous le peuple était évident.

Les films du Losange d’une part et Epicentre d’autre part étaient prêts à distribuer le film.
Epicentre mettait d’emblée un à valoir de 30 000€, Le Losange ne mettait pas un sou. On a donc choisi Epicentre.

Cet apport était le seul financement dont nous disposions à ce stade. Il nous permettait d’assurer l’essentiel des frais de tournage et de verser un minimum de salaire à Jonathan en tant qu’assistant réalisateur à mi-temps et à Pierre Carrasco notre ingénieur du son sans qui ce tournage n’était pas envisageable. Nous avions affaire à un film de parole et la qualité du son était primordiale. Or les lieux où nous filmerions étaient extrêmement ingrats pour l’image mais aussi pour le son : résonnance métallique et rumeur de la prison, passages d’avions chez les femmes de Villeneuve Saint Georges…Il nous fallait un très bon ingé son, capable de percher des heures sans craquer et en faisant du son stéréo…

C’est dans ces conditions de production incertaines, avec le seul apport du distributeur, que nous avons pris la décision avec Patrick et Catherine de lancer le tournage, sachant que si nous n’obtenions pas davantage de financement nous devrions pour finir le film en partager le coût sur nos fonds propres.

RÉALISATION

Le tournage s’est déroulé sur huit mois entre décembre 2017 et Juillet 2018.

Un tournage épuisant à cause de l’incertitude où nous avons été jusqu’au bout de ce qui se passerait in fine à l’Assemblée nationale, un tournage où notre état d’esprit changeait au hasard des différentes journées : déprimés lorsque les lycéens nous opposaient leur bien-pensance, excités avec les détenus dont chaque idée, chaque réaction nous surprenaient, bouleversés par les femmes de Villeneuve, submergés par cette réalité folle et désordonnée avec laquelle nous nous battions pour en extraire notre propre vision…

Pendant ce temps nous continuions à chercher des financements.

Nous étions reçus par les membres de la commission Images de la diversité qui avait soutenu nos films précédents. Et là encore nous nous sommes heurtés à un mur d’incompréhension (« Vous croyez vraiment que des députés vont recevoir ces gens? »…« Et pourquoi aller chercher des détenus pour écrire une constitution ?») et notre demande a été rejetée.

Idem pour l’Avance sur recettes et l’Ile de France. Avec toujours les mêmes incompréhensions, la même incrédulité sur l’importance d’un tel sujet et de cette vision du politique…

On se voyait déjà en train de racler les fonds de tiroir pour finaliser le film…

C’est à ce moment-là que la bonne nouvelle est arrivée : Ciné + s’engageait à nos côtés.

Bruno Deloye s’était intéressé au projet dès le premier scénario mais des problèmes internes à Canal+ avaient suspendu sa réponse. On n’y croyait plus.

Après un silence de plusieurs mois, il venait enfin confirmer un préachat de Ciné+ de 50 000€. Le montage était sauvé !

Toutefois le salaire que nous pouvions proposer à notre chef monteuse n’était pas suffisant et elle ne pouvait l’accepter malgré son désir de travailler sur ce film. Nous avons alors choisi d’engager une jeune femme dont ce serait le premier montage : Emeline Gendrot que nous avions rencontrée alors qu’elle synchronisait nos rushes à Polyson comme assistante-monteuse. Elle parlait des rushes avec un enthousiasme et une curiosité qui nous ont convaincus.

Nous ne l’avons pas regretté.

Nous avons commencé le montage en octobre 2018 chez Julie Gayet (Rouge international) qui nous accueillait à prix modique pour le montage.

Nous étions en plein dérushage lorsque le mouvement des Gilets jaunes s’est déclaré. Nos journées sont devenues doubles : lorsque nous rentrions le soir, les infos prenaient le relais de ce que nous avions visionné le jour !

Quel bonheur ! L’Histoire offrait tout à coup un écho aux paroles de nos trois groupes. Notre intuition de la nécessité d’un  « retour du politique » se trouvait confirmée. Nous avions raison d’y avoir cru, d’y croire encore.

Le montage tout entier s’est déroulé en parallèle au mouvement des gilets jaunes. Dans quelle mesure cette actualité nous a-t-elle influencés dans nos choix ? C’est difficile à dire. Sauf peut-être s’agissant de la dernière séquence du film où les femmes de Villeneuve, blessées par le refus de la Présidente de la commission des Lois de les recevoir, brûlent sa lettre de refus…

Violence qui préfigurait bien d’une certaine façon la violence du refus d’entendre ce que les Gilets jaunes criaient chaque samedi…

Le montage proprement dit a été un grand bonheur. Bonheur d’avoir réalisé notre « projet de cinglés », d’avoir tenu bon sur notre désir, notre vision de départ. Car une chose était certaine : qu’on aime ou pas ce que le film raconte, ce qu’il propose comme vision du politique est incontestablement ouvert et joyeux !

DIFFUSION

En avril 2019 le film était terminé.

Nous l’avons soumis à l’Avance sur recettes après réalisation et cette fois-ci il a été très apprécié ! L’avance obtenue a été fixée à 100 000 euros. De quoi payer les compléments de salaires auxquels nous nous étions engagés vis-à-vis de nos collaborateurs et de quoi nous rémunérer en tant qu’auteurs.

Fin avril le film a été montré pour la première fois en public au festival International de La Rochelle. Puis aux Etats Généraux de Lussas où il a reçu un accueil enthousiaste avec une standing ovation de plusieurs minutes !

Marie Bigorie d’Epicentre a montré le film à de nombreux exploitants enthousiastes eux aussi, qui se sont engagés pour une sortie en septembre.
Elle l’a proposé à l’AFCAE dont il a obtenu le soutien.

Nous avons obtenu également le partenariat et le soutien de la Ligue des Droits de l’Homme, de Médiapart, des journaux Le Monde et Politis, de Ciné+…

Nous le peuple est sorti le 18 septembre 2019 dans une cinquantaine de salles en France dont quatre salles à Paris.

Contrairement à ce que nous attendions et à ce que le distributeur, les producteurs, les exploitants, tout le monde attendait, le public n’a pas été au rendez-vous dans les proportions espérées mais le film vit sa vie.

Une centaine de débats ont eu lieu. Nous ne les faisons pas tous. D’autres que nous se sont emparés du film : Jonathan, Léa et Ulysse des Lucioles du Doc, mais aussi Geoffrey (le détenu philosophe) qui a été libéré au moment de la sortie, Hassiba (la jeune fille qui brûle la lettre), certains lycéens et lycéennes et aussi Edwy Plénel, Charlotte Girard, Les Pinçon Charlot, François Ruffin, le Comité Adama…

Quels que soient les intervenants, les débats sont toujours riches et joyeux.

On nous dit que le film donne la pêche, qu’il surprend, qu’il change le regard qu’on peut avoir sur les personnes détenues ou les habitants des quartiers populaires, qu’il redonne le goût du politique.

Et c’est bien ce que nous voulions.

L COMME LUTTES LYCEENNES -Chili.

Basta ya de conciliar es tiempo de luchar. Leonardo Perez | Chili | 80’ | 2014.

Les luttes lycéennes des années 2010 au Chili. Des luttes dont l’urgence est affirmée dès le titre du film. Des luttes de collégiens et de lycéens, qui n’ont pour certains que 13 ou 14 ans, des enfants presque encore, ou de jeunes adolescents. Des gosses ou des gamins diraient les adultes. Oui, mais exemplaires pour leur conscience politique.

Leurs luttes concernent d’abord l’éducation. Une revendication d’égalité, d’accès à l’éducation pour tous, sans distinction de classe sociale. Dans le système en vigueur, les enfants des familles les plus riches fréquentes les collèges et lycées privés, réputés pour dispenser un enseignement bien supérieur aux établissements publics. Et surtout ils contestent le système d’évaluation qui favorise systématiquement le privé.

Mais leurs luttes ne s’arrêtent pas là. Le système éducatif ne peut pas être dissocié du système politique et social dans lequel il s’inscrit. Les lycéens combattent donc tout aussi bien le système existant dans son ensemble. Ce qu’ils rejettent c’est le néolibéralisme hérité de l’ère Pinochet, ces 40 ans de dictature qui survit encore dans l’économie. Plus de liberté, plus de justice sociale. Cela n’est possible à leurs yeux qu’en changeant de système économique, et de système politique.

Le film donne la parole à ces lycéens combattants. Il prend le temps de les écouter. Leur parole est souvent enregistrée au calme, loin de l’agitation des manifestations et des occupations. Une parole parfaitement maîtrisée. Une parole théorique mais s’appuyant sur des situations concrètes. Une parole de part en part politique, qu’il est rare d’entendre venant d’interlocuteurs si jeunes.

Mais la majeure partie du film nous plonge dans le combat concret des manifestations et de l’occupation des établissements scolaires. Ceux-ci sont évacués par la force les uns après les autres. Des élèves sont arrêtés. Certains diront avoir été battus. La police n’a pas renoncé à des pratiques issues de la dictature.

Des blessés, il y en a aussi dans les manifestations. Des manifestations filmées toujours du côté des lycées. Toujours très près d’eux. On sent tout au long du film la montée en puissance de la répression. Une répression à laquelle les manifestants répondent avec eux aussi de plus en plus de force, évoquant leur droit à l’autodéfense. Le film n’hésite pas à montrer de petits groupes de policiers, acculés sous les jets de pierre ou d’objets divers, et obligés de se mettre à l’abri dans un bâtiment en attendant du renfort.

Le film met aussi en scène des parents d’élèves venus aux informations devant les lycées occupés. Il y a beaucoup de mères inquiètes pour leurs enfants. Elles essaient de dialoguer avec les forces de l’ordre, leur reprochant la violence utilisé contre de si jeunes manifestants.

Un film qui se veut le témoin rigoureux de ces luttes – dans la grande tradition du cinéma politique chilien depuis la Bataille du Chili de Patricio Guzman – et ce n’est pas un hasard s’il montre aussi comment les lycéens contestent les médias traditionnels, presse et télévision accusées de ne pas donner une vision exacte des luttes. Un appel à soutenir les initiatives de médias alternatifs.

Un film souvent très violent donc. Mais nous ne serions pas en Amérique latine s’il ne montrait pas aussi les chants et les danses, en costumes, omniprésents dans les manifestations pacifiques. Avant l’arrivée des canons à eau et des gaz lacrymogènes.

37° Rencontres du cinéma latino américain. Pessac 2020.

A COMME ABECEDAIRE – Jean-Stéphane Bron

Un cinéaste Suisse qui a aussi filmé en France et aux États-Unis.

Apprentissage

La Bonne Conduite

Automobile

La Bonne Conduite

Danse

L’Opéra

Economie

Cleveland contre Wall Street

Elections

L’Expérience Blocher

Etats-Unis

Cleveland contre Wall Street

Génie génétique

Le Génie helvétique

Justice

Cleveland contre Wall Street

En cavale

Militantisme

Connu de nos services

Musique

Vers le silence

L’Opéra

Paris

L’Opéra

Police

Connu de nos services

Politique

L’Expérience Blocher

Cleveland contre Wall Street

Connu de nos services

Portrait

Vers le silence

L’Expérience Blocher

Connu de nos services

Pouvoir

L’Expérience Blocher

Le Génie helvétique

Prison

En cavale

Procès

Cleveland contre Wall Street

G COMME GREVE

On a grèvé. Denis Gheerbrant. France, 2014, 70 minutes

            Denis Gheerbrant place sa caméra au milieu des drapeaux rouges de la CGT, sur un boulevard, à 20 minutes des Champs Elysées. Les femmes qui sont là, presque toutes d’origines immigrées, africaines ou maghrébines, sont en grève. Elles ont cessé leur travail de femmes de ménage dans un hôtel bon marché, Première Classe, appartenant à un groupe d’hôtels de luxe, Louvre Hôtels, le deuxième groupe hôtelier français. Un groupe dont le chiffre d’affaire et les bénéfices sont conséquents.

            Nous apprenons très vite dans le fil, par la voix du délégué CGT chargé d’organiser et de suivre la grève, que le conflit couve depuis de longs mois et que la grève a été déclenchée au moment le plus propice pour obtenir la victoire. Ces femmes qui pour beaucoup ne savent ni lire ni écrire sont donc déterminées à aller jusqu’au bout. Elles sont en fait employées par une entreprise de sous-traitance et sont payées à la tâche (et non à l’heure de travail), ce qui est illégal. Toutes se plaignent des cadences imposées, de la pénibilité du travail, du mal de dos inévitable, du salaire très bas.

            Gheerbrant filme ces longs jours de présence des grévistes sur le trottoir devant l’hôtel. Elles distribuent des tracts, font des déclarations au reporter de France Inter qui couvre l’événement, et surtout elles crient, ou plutôt chantent, des slogans, toujours en rythme. « So So Solidarité ». Elles ont un djembé, mais elles utilisent aussi tous les récipients en plastiques qui leur tombent sous la main et sur lesquels elles frappent avec ardeur. Jamais elles ne paraissent démobilisées, résignées, même lorsque la situation est bloquée, le patron refusant d’abord de négocier, ou faisant appel à des intérimaires pour faire les chambres, ou lorsque ses premières propositions sont bien en deçà des revendications des travailleuses. La grève, se fait toujours dans la bonne humeur, dans la joie presque. Et lorsqu’elles dansent sur le trottoir, c’est qu’il s’agit d’un mode d’expression qui fait partie d’elles-mêmes. En même temps, le chant et la danse manifeste la chaleur et la ferveur de leur engagement, une expérience dont elles se souviendront longtemps.

            Le film débute comme un reportage. Mais très vite, il prend une autre tournure. Gheerbrant s’entretient avec ces femmes qu’il côtoie pendant tous le mouvement. Il s’intéresse beaucoup plus à elles qu’au discours du délégué CGT, ou de la militante CNT. Il enregistre pourtant leurs explications et leurs interventions auprès des grévistes, comme le bref discours de la députée venue manifester son soutien. Mais c’est aux femmes qu’il donne vraiment la parole. Il les interroge sur leur vie, de façon très simple. Combien d’enfants ont-elles ? Que fait leur mari ? De quel pays sont-elles originaires ? Envoient-elles de l’argent à leur famille restée au pays ? Il interroge aussi à l’occasion les trois grands garçons de l’une d’elle. Visiblement il tisse des liens avec elles de plus en plus étroits. Au point qu’à la fin du film, au moment de la reprise du travail après la victoire, beaucoup lui feront un signe amical d’au revoir.

            Gheerbrant ne cherche pas à faire de son film une action militante. Il ne fait pas de sa caméra une arme dans la bataille. Son film n’est pas un film militant, malgré l’omniprésence des drapeaux rouges. C’est un film sur une expérience humaine, l’expérience de la grève, qui révèle la réalité du travail, les difficultés du travail, les espoirs des travailleuses. Dans une période marquée par le chômage, il est important que le cinéma s’intéresse aussi à ceux qui ont un emploi, et de montrer que les femmes en particulier ne sont pas des esclaves corvéables à merci. La dignité que manifestent ces femmes force le respect.

            Une grève qui finit bien. Des travailleuses qui reprennent le travail en ayant obtenu, au-delà d’une reconnaissance personnelle, des bénéfices matériels substantiels, ce n’est pas si courant. La lutte de ces femmes de ménage, le plus souvent oubliées et ignorées par la société, valait bien un film.

E COMME EXTRÊME DROITE

La cravate. Étienne Chaillou, Mathias Théry, 2019, 96 minutes.

Un raffinement vestimentaire, une mode (plutôt passée d’ailleurs), une convention.

Un signe de virilité (peut-être).

Une marque de distinction (Bourdieu n’est pas loin). Surtout si on ne la porte pas uniquement les jours de mariage ou d’enterrement.

Une demande de respect, de respectabilité, de reconnaissance, d’acceptation.

Etre bien sur soi, gagner en assurance, se sentir appartenir à un certain monde, un certain milieu, sa communauté.

Et monter en grade. Ne plus faire partie du bas peuple, des sans le sous, des gueux qui trainent dans les rues. Se démarquer des immigrés qui envahissent les rues.

Porter la cravate, indispensable pour faire de la politique.

Mais si l’habit fait le moine (c’est affirmé dans le film), la cravate fait-elle l’homme politique ?

Le personnage.

Bastien. Vu de haut dans le premier plan, une plongée verticale. Mais dans tout le reste du film il sera filmé  frontalement, à sa hauteur, assis dans son fauteuil. Dans les scènes d’action il ne sera jamais filmé de très près, comme s’il s’agissait toujours de montrer le contexte, son environnement, ceux qu’il fréquente. Omniprésent à l’image, le film peut être défini comme un portrait, avec un personnage principal, tous les autres étant secondaires.

Ce personnage a-t-il la sympathie des cinéastes ? En un sens oui, même s’ils s’efforcent de montrer qu’ils ne partagent pas ses idées politiques. Mais il est filmé avec sympathie. Essentiellement parce qu’il accepte le film. Il accepte de se montrer tel qu’en lui-même. Avec ses points faibles, ses zones d’ombre, surtout dans son passé. Comme dans beaucoup de documentaire centré sur un personnage, on sent qu’il s’est instauré entre lui et les cinéastes une certaine connivence, une certaine complicité presque. On n’est pas du tout dans le registre qu’avait adopté Barbet Schroeder pour filmer Amin Dada : la qualification du film comme autoportrait, ce qui indiquait clairement que le cinéaste ne le prenait pas à son compte. (Général Idi Amin Dada, autoportrait, 1974) « Filmer l’ennemi », comme dit Jean-Louis Comolli implique de ne pas minimiser la différence de position, voire le fossé politique pouvant exister avec le cinéaste. C’est ce que fait par exemple Jean-Stéphane Bron dès le début de son film consacré au populiste d’extrême droite Blocher (L’expérience Blocher, 2013). Il n’en reste pas moins que, malgré toutes les précautions prises, filmer un homme politique court toujours le risque de lui donner un espace d’expression qu’il peut utiliser à son avantage. Et même finir par amadouer le cinéaste et le mettre pour ainsi dire dans sa poche. Expérience que filme avec beaucoup d’humour Avi Mograbi à propos d’Ariel Sharon (Comment j’ai appris à surmonter ma peur et à aimer Ariel Sharon, 1997). A l’évidence le Bastien de La cravate, n’est pas un monstre, ni un fou ! Et la moindre des déontologies cinématographiques implique qu’il soit filmé avec respect, sans chercher à lui faire dire ce qu’il ne dit pas, et – cela va de soi – sans le juger.

Le militantisme.

Portrait d’un militant, le film d’Étienne Chaillou et Mathias Théry est une approche du militantisme. S’agissant d’un parti d’extrême droite l’engagement – et l’obéissance – sans faille qui est exigé de ses membres n’a rien de surprenant. Quant à la ferveur quelque peu aveugle envers la « patronne » il n’est pas non plus étonnant qu’elle se manifeste avec force lors de la campagne électorale. Bref, si militer au Front national – comme ailleurs – c’est aussi viser une carrière dans le monde de la politique, c’est peut-être surtout tout faire pour faire triompher ses idées. C’est du moins ainsi que Bastien se présente.

Plongeant dans les dessous du militantisme d’extrême droite, La Cravate est donc aussi un portrait du Front National. Son organisation hiérarchique, les rapports entre les militants (le chef de Bastien devient son confident et presque son ami – presque…), les ambitions personnelles, toute la vie quotidienne du parti est abordée d’autant plus clairement que Bastien traverse une phase de doute à son égard et en vient presque à critiquer lui-même cette dimension de politique politicienne qui fait bien peu de place à la sincérité des militants de base. Reste que dans la campagne présidentielle, la victoire semble à portée de main. La déception aux résultats sera égale à l’espoir suscité.

Le film.

Plonger dans un parti comme le Front National impliquait à l’évidence de mettre en place un dispositif filmique qui éviterait au film de tomber dans la complaisance, étant entendu qu’il se situerait nécessairement, et dès le premier plan, en dehors de toute perspective de propagande.

Le principe adopté par les deux cinéastes est d’introduire ce qu’on peut appeler un « style indirect». Par le biais d’un récit en voix off, désigné comme étant le texte du scénario du film, texte présenté au personnage principal chargé alors de réagir et de la commenter. Demande-t-il des modifications ? Introduit-il des nuances ? Donne-t-il son aval, en acceptant la présence dans le film des épisodes de sa vie tels qu’ils sont écrits – racontés – par les auteurs ? A cela s’ajoute quand même des séquences filmées dans la vie même de Bastien, son activité professionnelle d’une part et surtout son militantisme, ce qui le conduit à rencontrer les cadres du parti, jusqu’à sa présidente.

Ce détour par un récit extérieur au personnage et à sa vie – en toute rigueur il s’agit d’une voix « over », ce qui est clairement montré par cette image de la bouche du locuteur devant le micro d’enregistrement, image qui s’affiche en surimpression du visage de Bastien – réussit-il à imposer la position des cinéastes comme opposant (critique) des convictions politiques de leur personnage ? On peut se le demander dans la mesure où le Front National (devenu rassemblement national) ne fait pas opposition au film, ce qui vaut pour acceptation. Et en effet le film s’inscrit dans la perspective de la dédiabolisation du parti entreprise par son numéro deux. Si les accusations de racisme et de xénophobie sont bien présentes dans le film, elles ne sont quand même pas systématiquement mises en avant. Ce qui s’explique sans doute par la centration explicite du récit sur le personnage de Bastien, sa vie personnelle et son engagement, plutôt que sur les thèses politiques et les débats qu’elles peuvent occasionner. En dehors de quelques fragments du discours de Marine Le Pen dans le grand meeting de campagne (filmé avec force effets spéciaux pour en accentuer la dimension proche de la folie collective), les déclarations des cadres du parti, en particulier celles faites à la presse, sont systématiquement recouverte par la voix off du récit. La Cravate n’est pas un film qui discute les positions du Front national. Il ne cherche pas à expliquer le vote FN. Il ne le combat pas non plus. C’est d’abord, et uniquement, le portrait d’un jeune militant d’extrême droite. Un portrait qui nous dit beaucoup de choses sur la montée de l’extrême droite en France et en Europe.

S COMME SHARON

Comment j’ai appris à surmonter ma peur et à aimer Ariel Sharon, Avi Mograbi.1997, 60 minutes.

            Ce film est important, non seulement parce qu’il est le premier long-métrage de son auteur, mais surtout parce qu’il pose un certain nombre de problèmes concernant la politique, plus précisément la politique au cinéma, ce qui signifie aussi la politique du cinéma. Mograbi met en place dans ce film un certain nombre d’éléments filmiques que l’on  retrouvera ensuite, sous une forme ou une autre, dans ses films suivants : son implication personnelle dans la réalisation de son projet de film et l’utilisation intensive de la communication téléphonique dans le film lui-même.

            La question est d’importance : comment faire un film sur un homme politique, en pleine campagne électorale. Comment l’approcher, se faire accepter de lui pour pouvoir le suivre dans ses déplacements politiques, mais aussi dans sa vie quotidienne et familiale. On a là des questions classiques : peut-on distinguer dans un homme politique le personnage public et la personne privée ? Ou bien encore, quelle distinction peut-on faire entre documentaire et reportage de type télévisé ? Mograbi donne à ces questions un sens personnel. Dans son film la question devient : comment un cinéaste de gauche (en l’occurrence Avi Mograbi) peut-il filmer en pleine campagne électorale un candidat de droite. Doit-il manifester son opposition au candidat dans la réalisation du film, au moment du filmage en particulier, c’est-à-dire au milieu de militants et sympathisants qui ne sont pas de son bord ? Cette question n’est pas réductible au seul problème de l’objectivité. Mograbi ne s’inscrit pas dans une perspective journalistique. Se filmant lui-même en gros plan face à la caméra dans la première image du film, il en fait un problème personnel. C’est-à-dire un problème de cinéaste. « Ma femme m’a quitté et c’est la faute d’Ariel Sharon » dit-il tout de go. La question générale de la politique devient alors celle de l’engagement politique du cinéaste. Jusqu’à quel point s’engager politiquement (ce qui ne veut pas dire ici prendre la carte d’un parti, mais avoir une position politique claire et réfléchie) intervient dans la vie personnelle, sentimentale et amoureuse ? Jusqu’à quel point la distinction entre l’intime et la politique a-t-elle un sens pour un citoyen ? Que ce citoyen soit en même temps un cinéaste et la question rebondit dans une direction que l’on pourrait qualifier de professionnelle, non seulement au sens d’une déontologie mais surtout, pour Mograbi, au sens d’une éthique personnelle. Pour un cinéaste, faire un film politique ne peut pas être anodin. Il est clair que pour Mograbi, cela implique de prendre position explicitement. La neutralité, ou la soi-disant objectivité, n’a pas de place ici. Il ne peut être question de pluralisme, ni même de respect des opinions d’autrui. Mograbi bouscule ouvertement la déontologie journalistique. Mais c’est pour mieux se situer au niveau de son travail de cinéaste.

            Comme j’ai surmonté ma peur…n’est pas un film militant. C’est un film dérangeant. Parce que la vie politique, les actes politiques ; les opinions politiques ont pour un citoyen un côté dérangeant. Filmer une campagne électorale est un acte politique qui a un côté dérangent pour un cinéaste. Filmer un homme politique que l’on considère comme un adversaire politique encore plus. Mograbi fait jouer à sa femme (elle n’est présente dans le film que par les déclarations qu’il en rapporte) le rôle de conscience politique. « Sharon t’est de plus en plus sympathique ; souvient-toi du Liban ». Un cinéaste qui  découvre que l’homme politique qu’il filme est aussi un homme, et non un monstre, un homme qui plaisante et qui aime manger, ce cinéaste est-il poussé à minimiser, voire à abandonner, son opposition ? Incontestablement, dans le film, Sharon restera Sharon. Mais le cinéaste peut-il éviter de se poser la question de savoir si lui-même reste lui-même ? S’il fait son travail avec conscience, le cinéaste est-il contraint de perdre son âme ? Mograbi laisse à chaque spectateur le choix de la réponse.

D COMME DEMOCRATIE.

Nous le peuple, Claudine Bories et Patrice Chagnard , 2019, 99 minutes.

Peut-on réinventer la démocratie ? Ce régime qui est souvent défini – et vécu – comme le moins pire à défaut d’être le meilleur. Mais aujourd’hui, beaucoup pense qu’elle est mal en point, malade d’être accaparée par les puissances d’argent, et les politiciens accusés d’être à leur service. Alors, il faut agir. Mais comment ? En changeant la constitution par exemple.

La constitution de la 5° République est-elle encore adaptée à notre société et à ses évolutions ? En particulier, on peut se demander quelle place elle accorde aux citoyens. Ceux-ci peuvent-ils intervenir dans la gestion de la vie politique ? Sont-ils consultés ? Ecoutés ? Ont-ils la possibilité de faire des propositions ? Les politiciens n’ont-ils pas comme visée principale d’obtenir leur suffrage lors des élections ? Et tous, de tout bord, n’ont-ils pas la fâcheuse tendance à oublier leurs promesses une fois élus ? C’est le modèle de la démocratie représentative qui est ainsi visé. Mais la démocratie directe est-elle possible ?

Le film de Claudine Bories et Patrice Chagnard fait la démonstration  de la difficulté de faire bouger les choses. Il montre comment les bonnes volontés – et les idées nouvelles – se heurtent à la pesanteur et la rigidité des institutions, le parlement en l’occurrence. Sa conclusion est tout particulièrement pessimiste. Le fossé entre les citoyens et leurs élus est plus profond que jamais. Et pourtant nombreux sont ceux qui croient encore possible de faire bouger une réalité sociale et politique qui ne doit pas être vécue sur le mode de la fatalité.

Les cinéastes ont rencontré ces citoyens pour qui la démocratie ne doit pas rester un simple mot. L’association Les Lucioles du doc a constitué des groupes de réflexion qui vont se donner pour objectif d’écrire une nouvelle constitution. Le film va suivre trois groupes distincts qui communiquent par ordinateur interposé et qui se rencontreront à la fin du film, au moment de la confrontation finale entre les citoyens et leurs représentants. Trois groupes bien différents : des élèves d’une classe de lycée, des personnes purgeant une peine de prison et des femmes réunies au sein d’une association de défense de leurs intérêts. Leurs discutions, dans le foisonnement quelque peu désordonné, ne manquent pas d’intérêt. Elles montrent aussi combien il est dur de s’écouter, de se comprendre, de renoncer à ses visées personnelles. Mais elles montrent aussi que tous ont besoin de s’exprimer. Tous ressentent profondément la nécessité de ne pas en A condition qu’on les écoute, qu’on écoute enfin le peuple.

Il y a là, dans le filmage de ces aspirations  à plus de démocratie, la matière à un documentaire politique riche en informations sur la vision que se font les citoyens se font de la démocratie. Mais le film de Claudine Bories et Patrice Chagnard n’en reste pas là. Car il se déroule dans un contexte politique particulier. Le président Macron annonce en effet – conformément à ses promesses de campagne – une réforme constitutionnelle. Un projet de loi en ce sens est déposé à l’assemblée nationale. Des rapporteurs sont nommés. Une commission mise en place. La machine législative est lancée. Ce que nos groupes de citoyens ne peuvent ignorer. N’y a-t-il pas là une occasion rêvée de se faire entendre ? D’agir directement, et concrètement, dans cette réforme fondamentale. Ils souhaitent donc être auditionnés par la commission et écrivent en ce sens à sa présidente. La fin de non-recevoir que contient sa réponse ne les décourage pas tout à fait. Ils vont alors demandé à être reçus par les députés.

Trois ou quatre élus de la nation vont accepter de les rencontrer et de les écouter. Une victoire de la démocratie ?  Un premier pas vers la participation directe des citoyens dans le travail législatif ? La fin du film – l’annonce par le Président de la République du retrait du projet de loi – peut laisser un sentiment de vide plutôt amer. Tout ça pour rien ! On bien ne sera-t-elle pas perçue comme la déchéance définitive de la démocratie ? A moins qu’elle ne soit au fond qu’un clin d’œil ironique : ceux qui ont participé à cette aventure se sont quand même bien amusés.

P COMME POPULISME.

L’Expérience Blocher, Jean-Stéphane Bron, Suisse, 2013,100 minutes.

Faire le portrait d’un homme politique est toujours périlleux. Si le cinéaste partage ses idées, il court le risque de tomber dans la propagande. S’il est opposé à son bord politique et ne partage vraiment pas ses convictions, son propos peut-il être crédible ? Ne court-il pas le risque d’être soupçonné de manipulation et de malhonnêteté, d’essayer de piéger son personnage à son insu en se servant de ses faits et gestes pour les retourner contre lui ?

expérience blocher 2

Confronté au deuxième membre de l’alternative (le film ne cache pas dès son incipit l’opposition du cinéaste au parti de Blocher), Jean-Stéphane Bron a opté pour une solution originale. Il fait un portrait qui n’est pas un portrait. Et cela, pas seulement parce qu’il introduit dans son film une interrogation sur la possibilité de faire un portrait dans les conditions qui sont les siennes. Mais plus fondamentalement il invente un nouveau genre, le vrai-faux portrait.

expérience blocher 5

Le film retrace bien la carrière personnelle, politique et industrielle de Blocher. Il évoque sa jeunesse, son père pasteur, et le village de son enfance. Il entre bien dans son intimité, dans sa maison au petit déjeuné et même dans sa chambre à coucher. Il le suit dans les meetings électoraux, dans ses succès et ses échecs politiques, même si son action au parlement et surtout au gouvernement reste systématiquement hors champ. Tout ceci correspond bien à la forme du portrait tel qu’on en voit tant à la télévision. Mais le film de Bron ne donne pas vraiment la parole à Blocher. Il introduit en effet dès les premiers plans, une voix off, celle du cinéaste, qui ne constitue pas un commentaire sur sa carrière, qui ne vise pas à dire ce qu’il faut penser de l’homme au-delà du personnage politique. Cette voix s’adresse directement au personnage filmé, pour dire comment le cinéaste le perçoit le personnage et son action. Sous l’apparence du portrait, le film nous propose une interpellation des idées politiques d’un chef de parti. Il pointe le danger que représentent selon lui ces idées. Quant à l’homme Blocher, il le présente comme entièrement convaincu, sans l’ombre d’une hésitation, de la véracité des idées qu’il défend, des thèses populistes, intolérantes et xénophobes, telles qu’on les retrouve soutenues par tous les partis d’extrême droite en Europe. Et c’est sans doute pour cela, parce qu’elles apparaissent d’abord comme sincères, qu’elles ont tant d’impact sur la population à qui elles s’adressent.

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L’Expérience Blocher, ce n’est pas seulement l’expérience d’un pays, le pays traditionnel du droit d’asile, séduit par les idées racistes et xénophobes. C’est aussi l’expérience (au sens scientifique du terme) d’un cinéaste qui se confronte à des idées opposées aux siennes et qui ne réagit pas seulement en les dénonçant, mais surtout en montrant qu’elles sont inacceptables

M COMME MEDIAPART.

Depuis Médiapart, Naruma Kaplan de Marcedo, 2018, 98 minutes.

Médiapart, le journal, qui fait trembler les hommes politiques !

Un journal en ligne, qui s’affranchit donc des « contraintes des rotatives ».

Un journal d’investigation, selon la terminologie classique, c’est-à-dire un journal d’enquête sur le terrain, de vérification des faits. Aller voir par soi-même en ne se contentant pas des rumeurs, en ne se laissant pas influencer par les on-dit.

Un journal qui essaie de tenir ensemble deux orientations qui ont souvent été antagonistes :

  • Le scoop, suivre au plus près les événements. L’information se fait flux. Il n’est plus possible de passer à côté de quoi que ce soit.
  • Le recul, le temps de la réflexion, de l’analyse, en ayant vérifié les informations.

Un journal qui se veut indépendant, influencé par aucune ligne ou parti, politique. Et qui échappe à la mainmise du financier, des actionnaires ou des propriétaires. Comme le dit son slogan visible tout au long du film sur les affiches présentes dans la rédaction : « Seuls nos lecteurs peuvent nous acheter »

Bref un journal qui se veut différent des autres, qui prétend renouveler la pratique du journalisme, qui n’hésite pas à bousculer les idées reçues et à mettre les pieds dans le plat de la vie politique.

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Le film de Naruma Kaplan de Marcedo nous immerge donc, de façon assez traditionnelle, dans la rédaction de Médiapart, comme Yves Jeuland l’avait fait à propos du Monde (Les Gens du monde 2014), ou Raymond Depardon pour le lancement de ce nouveau quotidien que fut Le Matin (Numéros zéro 1977). Elle choisit une période cruciale de la vie politique française, de mai 2016 à mai 2017, la campagne de l’élection présidentielle, une campagne où « rien ne s’est passé comme prévu », des primaires à droite et à gauche jusqu’à l’élection d’Emmanuel Macron à la présidence de la République, en passant entre autre par l’affaire Fillon. Une période où les journalistes de Médiapart se demandent sans cesse comment rendre compte de ces événements parfois surprenants. Nous assistons donc à leurs discussions personnelles et aux réunions où toute la rédaction réunie débat de la ligne à suivre. Ces interrogations professionnelles très concrètes constituent un des intérêts indiscutables du film.

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Pourtant on reste un peu sur sa faim en ce qui concerne la question de l’évolution actuelle du journalisme et de son avenir. Que change le fait de renoncer au format papier pour faire un journal uniquement en ligne, alors que la presse française jusque-là avait suivi la ligne de la complémentarité des deux formules. Certes le film ne se veut pas une histoire de Médiapart, en particulier de son lancement. Il n’aborde aucun aspect technique et ne présente aucune donnée financière, nombre d’abonnés ou pratique des lecteurs. Tout en restant centré sur la signification éthique et politique du journalisme –ce qui est bien sûr tout à fait légitime, surtout à une époque où beaucoup de médias sont contestés par le public et le journalisme traditionnel de plus en plus remis en cause – il aurait quand même été utile d’aborder plus directement ces questions concernant l’avenir de l’entreprise.

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Dans la vie de cette rédaction où la parole est reine, il est à noter que la présence d’Edwy Pleynel – co-fondateur de Médiapart et « figure » du monde du journalisme – est particulièrement discrète. On le voit souvent en retrait dans les discussions de groupe où il n’intervient pratiquement pas. Il préfère sans doute le tête à tête où il promulgue ses conseils, surtout aux plus jeunes membres de l’équipe. Mais dans les grandes occasions – comme le live télévisé avec Macron à deux jours du deuxième tour de l’élection – c’est lui qui officie. Pour le grand public, son nom reste sans doute attaché à celui de Médiapart.

Entreprise protéiforme (journal en ligne, émissions radiophonique par podcasts, entretien télévisés live, blogs…) Médiapart préfigure-t-il ce que sera le journalisme demain ? Rendez-vous dans quelques années.

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B COMME BERGER.

Un berger (et deux perchés) à l’Élysée ? Pierre Carles et Philippe Lespinasse, 2018, 101 minutes.

Une campagne électorale présidentielle sans intervention du cinéaste-trublion Pierre Carles, impensable ! En 2017, c’est le candidat berger béarnais Jean Lassalle qui va mobiliser son énergie et devenir le sujet de son film, co-réalisé avec Philippe Lespinasse, journaliste.

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Les deux compères vont-ils réaliser une enquête sur le candidat (sa vie, sa carrière politique, son programme) ; suivre sa campagne pas à pas (sans oublier les faux-pas) façon reportage télé ; et en prenant de la hauteur de vue, faire un grand film politique sur les élections et le nombre grandissant d’abstentionnistes ? Rien de tout ça, quoi qu’on puisse retrouver par moment dans le film quelques-unes de ces modalités somme toute bien classiques. Mais justement Carles ne veut pas faire un film classique. Donc pas de portrait (il montrera quand même la personnalité de Lassalle et ira jusqu’à rencontrer sa mère). Pas de reportage de campagne (il suivra quand même les difficultés rencontrées par l’équipe de Lassalle pour réunir les 500 parrainages nécessaires à sa candidature). Pas d’analyse style sciences po (de toute façon son candidat n’a pas vraiment de programme et il se réclame plutôt du bon sens que d’une pensée politique originale). Non, rien de tout ça. Carles prétend être actif et s’auto-proclame « directeur de campagne », en même temps que conseiller à la communication de Lassalle. Après tout, il est un homme de médias et le film qu’il s’engage à faire pour le premier tour de l’élection sera une pièce maîtresse déterminante dans le succès du candidat. Mais de film il n’y en aura point avant l’élection et le candidat béarnais retournera dans sa montagne avec 1,20% des voix au premier tour de l’élection.

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Le film prend par moment l’aspect d’une fable, ce que d’ailleurs le titre tend à suggérer. Le bon sens terrien, ancré dans son terroir régional, à la conquête du pouvoir, voilà qui sent bon la France profonde et peut facilement déboucher sur une critique de la politique politicienne parisienne et de ses représentants dont les « affaires » de la pré-campagne montreraient la corruption. Mais Lassalle ne va pas dans ce sens. Après tout il est député centriste (inscrit au Modem de son « ami » Bayrou – quoique ce dernier soit totalement ignoré dans le film) et cela depuis deux législatures et il sera à nouveau élu aux élections législatives qui suivront la présidentielle. Quant à Carles il se prend réellement au jeu et donne l’impression de croire sincèrement (du moins pendant une bonne moitié du film) aux chances de son candidat de passer le premier tour de l’élection et même d’être le gagnant du second. Sincèrement ? Ou bien n’est-ce qu’un effet de style, une posture cinématographique de façade. En tout cas il ne se départ pas de son sérieux de départ (qui va jusqu’à faire de Lassalle l’équivalent du président révolutionnaire de l’Équateur Rafael Correa) et semble réellement affecté des faux-pas de son candidat (son voyage en Syrie et sa rencontre avec Bachar el-Assad) et de son mauvais score final. On aurait pu attendre plus d’humour de sa part. Ou alors il joue le deuxième ou troisième degré…

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Reste que le film fait de Lassalle un personnage plutôt sympathique (du moins avant l’épisode de la Syrie). N’a-t-il pas fait une grève de la faim pour défendre une usine dans sa circonscription et ne s’est-il pas permis d’entonner un chant béarnais à l’assemblée nationale pour interrompre un discours de Sarkozy. Mais en dehors de ces hauts faits du passé, le film n’a quand même pas grand-chose à mettre à son actif. Et ce ne sont pas Carles et Lespinasse qui vont en faire comme par enchantement une « pointure » politique internationale – ni même nationale. Au fond, ne peut-on pas tirer comme leçon de l’aventure – et du film – que l’élection présidentielle reste en France une chose trop importante – et sérieuse – pour que tout un chacun puisse un jour se déclarer candidat. A moins qu’il s’agisse là d’une remise en cause de l’institution. Mais Lassalle ne va guère dans ce sens. Et Carles non plus.

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T COMME TELEVISION – Critique

Pas vu, pas pris, Pierre Carles, France, 1998, 90 minutes

Pierre Carles, cinéaste, fait un film sur Pierre Carles journaliste. À l’occasion de la journée de la télévision, il reçoit de la part de Canal +, la chaîne qui se présente à cette époque comme la plus libre de la télévision française, une sollicitation pour réaliser un sujet sur le thème télévision, politique, morale. Carles saute sur l’occasion et va se lancer dans une entreprise plutôt périlleuse dont il a le secret. Peu importe s’il se met à dos les responsables de la chaîne, et une grande partie des vedettes du petit écran, journalistes et présentateurs en vue. Il pense tenir le bon filon qui va lui permettre de réaliser le sujet phare de la journée. Il s’est en effet procuré, sans qu’il dise comment, une cassette contenant des images « volées » d’un entretien hors micro entre le ministre de la Défense de l’époque, François Léotard, et Étienne Mougeotte, le numéro deux de TF1. Les deux hommes se connaissent bien. Ils se tutoient. Il y a entre eux une proximité visible et l’homme de télévision n’hésite pas à faire part au ministre de ses inquiétudes sur l’avenir de sa chaîne. Carles voit là une preuve de la collusion entre télévision et politique. Pour lui, l’intervention de Mougeotte est purement et simplement du lobbying. L’existence de cette cassette a été révélée par la presse écrite, en particulier par Le Canard enchaîné. Mais côté télévision, c’est le silence total. Elle dérange, elle est donc censurée. Le sujet de reportage de Carles, qu’il intitule Pas vu à la télé, consiste alors à interroger les responsables des grandes émissions politiques sur toutes les chaînes pour leur demander d’expliquer pourquoi un tel document est exclu du petit écran.

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Pas vu, pas pris repose sur un premier dispositif. Carles obtient des entrevues avec les personnalités de la télévision, de Jacques Chancel à Anne Sinclair. Il leur pose quelques questions plus ou moins anodines sur les relations entre télévision et politique et leur montre, sans prévenir, la fameuse cassette. Leurs réactions filmées doivent constituer la matière de Pas vu à la télé. Elles constituent aussi celles de Pas vu, pas pris, puisque Pas vu à la télé ne sera jamais diffusé sur une chaîne française. La télévision belge, se fera elle un malin plaisir de la montrer à son public.

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En fait, Pas vu, pas pris ne se confond pas avec Pas vu à la télé. Carles introduit dans son film un deuxième dispositif absent du projet télévisé. Tout au long de ses négociations avec Canal +, il enregistre les conversations téléphoniques qu’il a avec son contact de la chaîne. Les raisons de la non-diffusion de la cassette sont au centre de ces discussions. Ce que Carles vise alors à montrer, c’est la solidarité qui soude entre eux ces hommes de télévision, puisque dans leur majorité ils justifient à la fois la relation existant entre un responsable de chaîne et un ministre et la non-diffusion des images qui montrent cette relation. Le montage introduit alors des extraits de l’émission de Canal + dans laquelle la chaîne tente d’expliquer son refus de diffuser le reportage de Carles, sans d’ailleurs l’inviter sur le plateau. Censure ? La presse écrite, Libération et Le Monde, la dénonce. L’affaire peut-elle en rester là ?

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         Non. Le feuilleton des propositions faites à Carles et les refus de la chaîne de les diffuser ensuite se poursuit. Cette fois, c’est Karl Zéro qui entre en scène. Il propose à Carles de travailler pour son émission, Le Vrai journal, qu’il présente comme étant l’exemple de la liberté absolue. Carles a alors beau jeu de piéger le présentateur. Il ne pouvait faire moins que de le prendre au mot et de lui proposer un projet qu’il sait parfaitement inacceptable par la chaîne, puisqu’il s’agirait d’en montrer la face cachée, beaucoup moins indépendante qu’elle le prétend. Le film se termine par la rupture consommée entre Carles et Zéro, ce dernier ne sortant pas grandi de l’épisode.

Pas vu, pas pris ne sera pas diffusé à la télévision mais il aura une carrière militante, dans des festivals, et sera même diffusé en salles grâce à la mobilisation financière d’une association créée pour l’occasion. Carles a atteint son but. Il montre la différence entre cinéma et télévision. La télévision n’aura jamais la force contestatrice que le cinéma peut avoir, une fois les problèmes financiers réglés. Carles montre ici que cela est possible.

Avec Pas vu, pas pris, Carles s’est forgé un personnage de provocateur obstiné, jouant sur une fausse naïveté pour se placer en position de victime persécutée face à la toute-puissance de la télévision. Le film reste une illustration pertinente de la façon dont fonctionnent les médias en pénétrant au cœur même de l’institution télévision.

P COMME PERE

Pater, Alain Cavalier, France, 2011, 105 minutes.

Un film d’Alain Cavalier est toujours un événement. Surtout s’il est ovationné à Cannes, encensé par la critique et même pas boudé par le public : Pater a donc tout pour attirer l’attention, par son originalité, la maîtrise de son propos, la perfection de la réalisation. Le réalisateur prend un malin plaisir à brouiller les pistes, les entremêler, renvoyant sans cesse de l’une à l’autre, au point de sembler se complaire dans une certaine confusion. Mais, ne nous y trompons pas, c’est bien la clarté qui est la marque véritable du film.

Le titre d’abord semble laisser entendre que l’on va parler de la paternité, du rapport père-fils. Et effectivement, le personnage que joue Cavalier évoque bien cette problématique, plus précisément d’ailleurs, celle du meurtre du père. La piste est ouverte. Au spectateur de s’engager dans cette direction s’il le souhaite. Le réalisateur lui ne semble pas aller plus avant dans cette voie. Aurait-il quelque chose de plus important à traiter ?

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Le ressort fictionnel principal du film réside dans la mise en scène du président de la République et de son Premier ministre (interprétés respectivement par Alain Cavalier lui-même et Vincent Lindon), ce qui vaut au film l’appellation de comédie dans les journaux de programmes. Pourtant, rien de plus sérieux que la façon dont la politique est ici traitée. Le débat sur l’écart entre les plus bas et les plus hauts salaires est un vrai débat, même s’il n’a pas jusqu’ici alimenté vraiment les campagnes électorales. Les références à l’actualité sont bien présentes, comme les exigences des grands patrons lorsqu’ils quittent leur entreprise (le cas de France télécom est explicitement mentionné). Mais le monde politique est réduit au strict minimum : quelques conseillers, quelques ministres, faisant partie de ce qui apparaît être le cercle intime des deux personnages principaux. Le film reste plus qu’allusif sur leurs fonctions précises. De toute façon, il n’y a pas de parti, pas de parlementaire. On évoque quand même les électeurs, puisqu’on est dans une démocratie. La nôtre sans doute, entièrement dominée par les enjeux économiques, au point que les deux « gouvernants » n’évoquent jamais ni les problèmes de sécurité, ni les affaires étrangères, ni les enjeux de l’éducation, et encore moins le monde de la culture. Gouverner ne se réduirait-il pas à décider de se présenter ou pas à la prochaine élection ?

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Si Pater est ainsi un film politique, il n’en reste pas moins qu’il est aussi un film autobiographique qui s’inscrit parfaitement dans la lignée des films précédents de Cavalier, même si la fiction présidentielle constitue bien une rupture. La relation paternelle est au fond beaucoup plus présente dans le rapport entre le réalisateur et son acteur que dans celui du président et de son Premier ministre. Pater, comme les films de Cavalier depuis au moins Le Filmeur, est un film sur le cinéma, sur la réalisation cinématographique, sur la façon de faire des images, que ce soit celle de Cavalier en gros plan devant son miroir, ou celle de la fenêtre entrouverte où le chat se faufile pour répondre à l’appel de son maître. Pour jouer le rôle de Président, Cavalier est bien obligé de porter cravate et costume, mais il le fait en soulignant que ce n’est pas sa tenue habituelle. Si l’on peut trouver dans le film des éléments qui documentent la vie politique,  (le choix du Premier Ministre par le Président est un élément constitutionnel et l’existence d’une photo compromettante du rival à l’élection n’est pas une pure invention), il y a bien plus d’éléments qui renvoient à la fabrication du film lui-même. Bien sûr, bien des spectateurs n’ont sans doute pas l’œil suffisamment aiguisé pour repérer les images vidéo parmi les traditionnelles en 35 mm, mais ils savoureront tous la remarquable séquence de la « remise anticipée » de la Légion d’honneur par le président au Premier ministre. Celui-ci filme de face son interlocuteur (ils sont tous les deux filmés de profil) et évoque la possibilité du contrechamp. On sait que le champ/contrechamp est une façon classique de filmer une conversation entre deux personnages, le cadrage de face sur l’un puis sur l’autre permettant de suivre le dialogue, mais aussi l’écoute entre interlocuteurs. Ici, nous sommes à la fin du film, après la « rupture » entre le président et le Premier ministre. Si c’est d’abord ce dernier qui filme (mais nous ne verrons pas ce qu’il a filmé, c’est-à-dire le Président lui tendant la rosette), le président ne veut pas être en reste, d’autant plus après tout que celui qui joue le rôle est le réalisateur du film. Il sort donc de dessous la table une caméra et filme le Premier ministre recevant son cadeau (pour cela il refait une seconde fois le geste du don). Et c’est ce plan que nous voyons ensuite, ce qui nous permet d’écouter une seconde fois la déclaration de satisfaction assez béate du Premier ministre, mais surtout, de le voir cette fois-ci de face, cadrage qui accentue ses tics de visage, particulièrement appuyés à ce moment. Nous retrouvons dans cette séquence l’implication personnelle du cinéaste dans son film. Nous pouvons dire que ce qui nous est montré, c’est que l’image est toujours une réflexion, au deux sens du mot, effet de miroir et exercice de pensée.

Dernier point qu’il nous faut souligner, Pater est aussi un film sur la nourriture, sur la cuisine au sens de l’art culinaire (mais qui peut être aussi une métaphore de la politique !), un film de gastronomes, d’amateurs de vins (de grand vins) et de plats raffinés composés selon l’inspiration du moment. Ce n’est évidemment pas un hasard si la première séquence du film nous montre en gros plan la confection d’une assiette garnie, les voix off des personnages, qui ne sont pas encore Président et Premier ministre, étant bien loin des considérations politiques. L’art de gouverner prendrait-il sa source dans l’art de bien vivre ?

M COMME MARSEILLE – Elections 3.

Marseille contre Marseille, 7 films de Jean-Louis Comolli et Michel Samson, 1989 – 2001, 642 minutes.

La question des alliances, 1997, 90 minutes

Élections législatives 1997

Marseille contre Marseille III 6

.         Après avoir suivi les mésaventures des supporters de Tapie dans l’épisode précédent, Jean-Louis Comolli et Michel Samson explorent les stratégies de la droite, c’est-à-dire essentiellement les rapports entre la droite libérale, le RPR et l’UDF, et le Front national de Jean-Marie Le Pen, représenté en région PACA essentiellement par Bruno Mégret. Que faire du FN ? Etre avec lui, contre lui, sans lui ? Une alliance électorale est-elle possible ? Pour sauvegarder des sièges de députés ? Pour ne pas risquer une victoire nationale de la gauche ? Le « patron » de la région, Jean-Claude Gaudin, président du Conseil régional, va être au centre de cette problématique. C’est sa position que Comolli et Samson présente donc en premier. Il repousse systématiquement toute alliance avec le FN. Mais, est-ce si simple ?

Le FN est très présent dans le film. Des meetings d’abord. Celui de Le Pen où sont présentés les candidats de chaque circonscription de la région. Des candidats bruyamment applaudis par une salle de partisans qui leur sont entièrement acquis. La caméra cadre souvent Le Pen sur scène pour la partie de son intervention consacrée à l’immigration. On assiste à un meeting du FN, tenu par un autre candidat du parti où la caméra montrera beaucoup plus les personnes dans la salle, cadrant en gros plan les visages, tous attentifs et concentrés. Des images ne correspondant pas à celle le plus souvent utilisées par les médias montrant plutôt des partisans bruyants conspuant les noms des responsables des partis de gauche comme de droite et applaudissant à tout rompre les « bons mots » de leur leader. La caméra s’attarde d’ailleurs sur le visage d’une femme qui esquisse un léger sourire. Tout au long du film, ceux qui votent FN n’ont aucune honte à affirmer leur choix. Ils sont de plus en plus décomplexés, sûrs de la légitimité de leur parti. Les discours des responsables de droite éviteront d’ailleurs de diaboliser l’extrême droite. En région PACA, le FN n’occupe pas une place marginale dans le paysage politique. Le film prend acte de cette évolution fondamentale.

Samson n’interroge pas Le Pen. Par contre il mènera un long entretien avec Mégret, filmé de façon entièrement statique, dans un face-à-face où dominent les gros plans du visage du responsable frontiste. La caméra n’esquisse pas de mouvement et Samson n’apparaît pas dans le cadre en même temps que Mégret. La mise en scène de Comolli introduit de la sorte une distance entre les deux interlocuteurs, comme ce sera le cas dans l’entretien réalisé avec la candidate FN de la circonscription du député RPR sortant, Renaud Muselier. Par contre, lorsque Samson interroge ce dernier, ce sera à la terrasse d’un restaurant pendant un repas en commun. L’entretien se déroule alors dans une proximité décontractée et même chaleureuse. Un contraste de mise en scène lourd de sens.

En ce qui concerne la droite traditionnelle, le film fait le choix de suivre particulièrement la campagne de Christian Rossi, candidat RPR à Vitrolles où se présente Mégret. Nous le voyons en réunion publique où Gaudin vient lui apporter son soutien. Puis le film le retrouve dans sa permanence le soir du premier tour. Les résultats des différents bureaux de vote arrivent les uns à la suite des autres. Tous mauvais pour Rossi. Son score est très bas. Il ne pourra pas se maintenir au second tour. Que va-t-il faire ? Appeler à faire barrage au FN ? Ce serait entrer dans la logique du Front Républicain que Gaudin a écarté à plusieurs reprises. Peut-il appeler ouvertement à voter socialiste ? Avant le second tour, les directives nationales des partis de droite excluent cette solution. Au niveau national les résultats de l’élection seront très serrés. La droite risque fort de perdre la majorité à l’assemblée nationale. La position de Gaudin n’est pas particulièrement confortable. Comment réussir à la fois à ne pas faire élire un candidat FN et ne pas favoriser l’élection d’un socialiste ? A Vitrolles, Rossi ne donne pas de consigne de vote à ses électeurs et déclare que personnellement il votera pour le candidat socialiste. Mégret ne sera pas député. Mais Samson, dans ses rencontres avec Gaudin, insiste beaucoup dans ses questions pour mettre en évidence toute l’ambiguïté de la position de la droite, dont le discours officiel n’est pas exempt d’hypocrisie. Beaux joueurs, Samson et Comolli clôtureront quand même leur film sur le triomphe de Gaudin après le second tour. Nationalement, son camp politique a perdu la majorité. Mais localement, ses principaux députés sortants sont réélus. Et le FN n’obtient aucun siège dans la région. Jusqu’à quand ?

Nos deux Marseillaises. 2001, 52 minutes

Élections municipales et cantonales, 2001

Marseille contre Marseille III 4

Il faut bien le reconnaitre, les femmes sont peu présentes dans Marseille contre Marseille. Deux ou trois apparition de Edmond Charles-Roux dans le premier épisode, un entretien avec une candidate du Front National dans La Question des alliances, tout au plus. Sont-elles absentes de la vie politique locale ? Pas vraiment. Nos deux Marseillaises dresse le portrait de deux d’entre elles, jeunes militantes socialistes engagées en politique à partir de leur expérience de terrain dans les quartiers nord de la ville et qui ont le point commun d’être issues de l’immigration maghrébine.

Samia Ghali et Nadia Brya sont les symboles de l’évolution du parti socialiste, encore quelque peu timide cependant. La première est candidate aux élections municipales et, de par sa position sur la liste, où elle se présente, elle a toutes les chances d’être élue. Le film commence par le mariage d’un couple d’immigrés où c’est elle qui officie en tant qu’élue du secteur. Le PS ne gagnera pas la mairie de Marseille mais Samia va devenir conseillère municipale de la ville, ce qui a une toute autre dimension. Nadia elle, est candidate aux cantonales, dans un canton particulièrement difficile car tenu depuis longtemps par le PC. Le FN y présente une de ses vedettes, Bruno Mégret, ce qui donne à l’élection une dimension de test. Puisque l’élection de Samia ne fait pas de doute, le film va suivre essentiellement la campagne de Nadia.

         Nadia ne fait pas une campagne centrée sur l’immigration, encore moins uniquement en direction des enfants d’immigrés. Elle va le plus possible au contact avec la population touchée par le chômage et où le racisme n’est jamais très loin. Samson l’interroge lors d’un loto d’une école où elle est présentée aux joueurs. Sa prise de conscience politique date de sa vie étudiante où elle participait dans ces quartiers défavorisés à l’aide aux devoirs. Pour elle, c’était une façon de donner la même chance de réussite à tous. Comolli la filme au volant de sa voiture, nous faisant découvrir le quartier dont elle commente l’évolution. Sa campagne se veut joyeuse et elle n’hésite pas à chanter et danser sur une petite place où ses partisans reprennent en cœur Les Copains d’abord de Brassens. Le soir du premier tour, dans sa permanence, les premiers résultats qui arrivent lui sont assez favorables. Mais elle ne veut surtout pas se réjouir trop tôt. La suite lui donnera raison. Comme l’y oblige la discipline de son parti elle se désistera pour la candidate communiste qui la devance d’une centaine de voies.

         Comme les précédents, cet épisode nous situe au cœur d’une campagne électorale. Mais en se focalisant sur deux candidates, et même sur l’une d’elle seulement, il prend une tournure particulière. Les adversaires des deux Marseillaises sont totalement absents. Le jeu des partis n’est pas vraiment évoqué. Est-ce l’apparition d’une nouvelle façon de faire de la politique ? L’engagement des enfants des immigrés est sans doute un gage de changement. Le film le voit comme un espoir, pour Marseille en tout cas.

Rêves de France à Marseille, 2001, 104 minutes

Élections municipales 2001

Marseille contre Marseille III 7

Le dernier film de la série Marseille contre Marseille reprend la problématique abordée dans l’épisode précèdent : quelle place dans la vie politique locale pour les enfants de l’immigration, ces filles et fils d’immigrés surtout maghrébins, de la deuxième et troisième génération ? Dans Nos deux marseillaises, Comolli et Samson suivaient plus particulièrement une candidate socialiste aux élections cantonales. Ici, c’est la campagne pour les municipales de qui est au centre du film, ou plus exactement, la pré-campagne, c’est-à-dire la constitution des listes pour ce scrutin à deux tours pour lequel les grandes manœuvres politiciennes commencent au moins un bon mois avant la date limite de dépôt des dites listes.

Le film s’ouvre sur une intervention en conseil municipal du seul conseiller, sur 101, à porter un nom arabe, Tahar Rahmani. Il est vice-président du groupe socialiste au conseil, groupe qui fait partie de l’opposition au maire sortant, Jean-Claude Gaudin. La question que pose le film est simple. Combien de ces nouveaux militants, enfants d’immigrés, seront-ils élus au prochain conseil, quelle que soit d’ailleurs la liste gagnante ? Tout dépendra bien sûr du vote des électeurs, mais dans ce type de scrutin de liste et par secteurs, il est clair que le rang accordé à chaque candidat est déterminant. D’où l’importance dans les partis des négociations lors de l’élaboration de ces listes. Le film va suivre ces tractations au sein du parti socialiste, puisque le seul candidat sortant issu de l’immigration en fait partie et que de nouveaux militants se sont de plus en plus engagés dans des actions de terrain et aspirent à occuper les postes de responsabilité correspondants.

Du côté du maire sortant, candidat à sa propre succession, les choses semblent ne poser aucun problème. Comolli filme Gaudin dans une réunion où il fait l’historique de l’immigration à Marseille, des arméniens aux maghrébins en passant par les italiens et les juifs. Il évite systématiquement le mot invasion, employé systématiquement dans les campagnes précédentes. En 2001, pour la droite qu’il représente, l’immigration est devenue une chance et une richesse. Il n’hésitera pas à placer au moins quatre candidats en position éligible, prenant ainsi de court les socialistes.

Car au PS, les choses ne sont décidément pas simples. Le cas de Tahar Rahmani en particulier pose problème. Samson le rencontre dès le début du film et prend note de sa volonté de poursuivre son action au conseil municipal. Mais dans une première liste qui circule, il n’est pas en position éligible. Les discussions se déroulent dans des réunions où la caméra n’est pas admise. Mais Samson est toujours là, à la sortie, pour questionner et même exiger que chacun déclare publiquement sa position. Dans cette succession de courts entretiens réalisés sur le vif, personne ne critique ouvertement Rahmani. Mais qui le soutient positivement ? Les déclarations des responsables du parti ne sont pas toujours catégoriques dans un sens ou dans l’autre. Dans la vie politique marseillaise, la langue de bois est loin d’être abandonnée.

Le contraste avec le discours de Nadia, la candidate socialiste aux élections cantonales filmée dans Nos deux Marseillaises est frappant. Ici, nous sommes dans les jeux d’influence et de pouvoir au niveau des rivalités entre responsables. Nous replongeons dans la politique politicienne avec ses zones d’ombre et ses enjeux inavouables. Certes, tous sont convaincus, sans doute sincèrement, de la nécessité, dans cette ville si cosmopolite, d’ouvrir la représentation municipale à une véritable représentation multiculturelle. Mais les élus socialistes ne veulent pas aller trop vite et courir le risque de brusquer leur électorat. L’origine étrangère d’un candidat est encore perçue comme un handicap. Le racisme ambiant n’est pas prêt de disparaître de la cité phocéenne.

Marseille contre Marseille

En plus de 12 ans et sept films, Comolli et Samson ont réalisé une véritable saga de la vie politique de cette ville si particulière. Le dernier épisode filme longuement ses lieux mythiques, le Vieux Port, Notre-Dame de la Garde, le Stade vélodrome et les supporteurs de l’OM. Il s’en est passé des choses depuis la mort de Defferre et la guerre de succession qui lui fit suite, le basculement de la ville à droite, l’aventure de Tapie, la montée du Front National. Des événements dont on percevra encore longtemps l’influence. Marseille contre Marseille restera en tout cas comme un exemple type de la façon dont le cinéma peut analyser sur le long terme la vie politique d’une cité, et au-delà de tout un pays.