P COMME POPULISME.

L’Expérience Blocher, Jean-Stéphane Bron, Suisse, 2013,100 minutes.

Faire le portrait d’un homme politique est toujours périlleux. Si le cinéaste partage ses idées, il court le risque de tomber dans la propagande. S’il est opposé à son bord politique et ne partage vraiment pas ses convictions, son propos peut-il être crédible ? Ne court-il pas le risque d’être soupçonné de manipulation et de malhonnêteté, d’essayer de piéger son personnage à son insu en se servant de ses faits et gestes pour les retourner contre lui ?

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Confronté au deuxième membre de l’alternative (le film ne cache pas dès son incipit l’opposition du cinéaste au parti de Blocher), Jean-Stéphane Bron a opté pour une solution originale. Il fait un portrait qui n’est pas un portrait. Et cela, pas seulement parce qu’il introduit dans son film une interrogation sur la possibilité de faire un portrait dans les conditions qui sont les siennes. Mais plus fondamentalement il invente un nouveau genre, le vrai-faux portrait.

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Le film retrace bien la carrière personnelle, politique et industrielle de Blocher. Il évoque sa jeunesse, son père pasteur, et le village de son enfance. Il entre bien dans son intimité, dans sa maison au petit déjeuné et même dans sa chambre à coucher. Il le suit dans les meetings électoraux, dans ses succès et ses échecs politiques, même si son action au parlement et surtout au gouvernement reste systématiquement hors champ. Tout ceci correspond bien à la forme du portrait tel qu’on en voit tant à la télévision. Mais le film de Bron ne donne pas vraiment la parole à Blocher. Il introduit en effet dès les premiers plans, une voix off, celle du cinéaste, qui ne constitue pas un commentaire sur sa carrière, qui ne vise pas à dire ce qu’il faut penser de l’homme au-delà du personnage politique. Cette voix s’adresse directement au personnage filmé, pour dire comment le cinéaste le perçoit le personnage et son action. Sous l’apparence du portrait, le film nous propose une interpellation des idées politiques d’un chef de parti. Il pointe le danger que représentent selon lui ces idées. Quant à l’homme Blocher, il le présente comme entièrement convaincu, sans l’ombre d’une hésitation, de la véracité des idées qu’il défend, des thèses populistes, intolérantes et xénophobes, telles qu’on les retrouve soutenues par tous les partis d’extrême droite en Europe. Et c’est sans doute pour cela, parce qu’elles apparaissent d’abord comme sincères, qu’elles ont tant d’impact sur la population à qui elles s’adressent.

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L’Expérience Blocher, ce n’est pas seulement l’expérience d’un pays, le pays traditionnel du droit d’asile, séduit par les idées racistes et xénophobes. C’est aussi l’expérience (au sens scientifique du terme) d’un cinéaste qui se confronte à des idées opposées aux siennes et qui ne réagit pas seulement en les dénonçant, mais surtout en montrant qu’elles sont inacceptables

M COMME MEDIAPART.

Depuis Médiapart, Naruma Kaplan de Marcedo, 2018, 98 minutes.

Médiapart, le journal, qui fait trembler les hommes politiques !

Un journal en ligne, qui s’affranchit donc des « contraintes des rotatives ».

Un journal d’investigation, selon la terminologie classique, c’est-à-dire un journal d’enquête sur le terrain, de vérification des faits. Aller voir par soi-même en ne se contentant pas des rumeurs, en ne se laissant pas influencer par les on-dit.

Un journal qui essaie de tenir ensemble deux orientations qui ont souvent été antagonistes :

  • Le scoop, suivre au plus près les événements. L’information se fait flux. Il n’est plus possible de passer à côté de quoi que ce soit.
  • Le recul, le temps de la réflexion, de l’analyse, en ayant vérifié les informations.

Un journal qui se veut indépendant, influencé par aucune ligne ou parti, politique. Et qui échappe à la mainmise du financier, des actionnaires ou des propriétaires. Comme le dit son slogan visible tout au long du film sur les affiches présentes dans la rédaction : « Seuls nos lecteurs peuvent nous acheter »

Bref un journal qui se veut différent des autres, qui prétend renouveler la pratique du journalisme, qui n’hésite pas à bousculer les idées reçues et à mettre les pieds dans le plat de la vie politique.

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Le film de Naruma Kaplan de Marcedo nous immerge donc, de façon assez traditionnelle, dans la rédaction de Médiapart, comme Yves Jeuland l’avait fait à propos du Monde (Les Gens du monde 2014), ou Raymond Depardon pour le lancement de ce nouveau quotidien que fut Le Matin (Numéros zéro 1977). Elle choisit une période cruciale de la vie politique française, de mai 2016 à mai 2017, la campagne de l’élection présidentielle, une campagne où « rien ne s’est passé comme prévu », des primaires à droite et à gauche jusqu’à l’élection d’Emmanuel Macron à la présidence de la République, en passant entre autre par l’affaire Fillon. Une période où les journalistes de Médiapart se demandent sans cesse comment rendre compte de ces événements parfois surprenants. Nous assistons donc à leurs discussions personnelles et aux réunions où toute la rédaction réunie débat de la ligne à suivre. Ces interrogations professionnelles très concrètes constituent un des intérêts indiscutables du film.

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Pourtant on reste un peu sur sa faim en ce qui concerne la question de l’évolution actuelle du journalisme et de son avenir. Que change le fait de renoncer au format papier pour faire un journal uniquement en ligne, alors que la presse française jusque-là avait suivi la ligne de la complémentarité des deux formules. Certes le film ne se veut pas une histoire de Médiapart, en particulier de son lancement. Il n’aborde aucun aspect technique et ne présente aucune donnée financière, nombre d’abonnés ou pratique des lecteurs. Tout en restant centré sur la signification éthique et politique du journalisme –ce qui est bien sûr tout à fait légitime, surtout à une époque où beaucoup de médias sont contestés par le public et le journalisme traditionnel de plus en plus remis en cause – il aurait quand même été utile d’aborder plus directement ces questions concernant l’avenir de l’entreprise.

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Dans la vie de cette rédaction où la parole est reine, il est à noter que la présence d’Edwy Pleynel – co-fondateur de Médiapart et « figure » du monde du journalisme – est particulièrement discrète. On le voit souvent en retrait dans les discussions de groupe où il n’intervient pratiquement pas. Il préfère sans doute le tête à tête où il promulgue ses conseils, surtout aux plus jeunes membres de l’équipe. Mais dans les grandes occasions – comme le live télévisé avec Macron à deux jours du deuxième tour de l’élection – c’est lui qui officie. Pour le grand public, son nom reste sans doute attaché à celui de Médiapart.

Entreprise protéiforme (journal en ligne, émissions radiophonique par podcasts, entretien télévisés live, blogs…) Médiapart préfigure-t-il ce que sera le journalisme demain ? Rendez-vous dans quelques années.

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B COMME BERGER.

Un berger (et deux perchés) à l’Élysée ? Pierre Carles et Philippe Lespinasse, 2018, 101 minutes.

Une campagne électorale présidentielle sans intervention du cinéaste-trublion Pierre Carles, impensable ! En 2017, c’est le candidat berger béarnais Jean Lassalle qui va mobiliser son énergie et devenir le sujet de son film, co-réalisé avec Philippe Lespinasse, journaliste.

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Les deux compères vont-ils réaliser une enquête sur le candidat (sa vie, sa carrière politique, son programme) ; suivre sa campagne pas à pas (sans oublier les faux-pas) façon reportage télé ; et en prenant de la hauteur de vue, faire un grand film politique sur les élections et le nombre grandissant d’abstentionnistes ? Rien de tout ça, quoi qu’on puisse retrouver par moment dans le film quelques-unes de ces modalités somme toute bien classiques. Mais justement Carles ne veut pas faire un film classique. Donc pas de portrait (il montrera quand même la personnalité de Lassalle et ira jusqu’à rencontrer sa mère). Pas de reportage de campagne (il suivra quand même les difficultés rencontrées par l’équipe de Lassalle pour réunir les 500 parrainages nécessaires à sa candidature). Pas d’analyse style sciences po (de toute façon son candidat n’a pas vraiment de programme et il se réclame plutôt du bon sens que d’une pensée politique originale). Non, rien de tout ça. Carles prétend être actif et s’auto-proclame « directeur de campagne », en même temps que conseiller à la communication de Lassalle. Après tout, il est un homme de médias et le film qu’il s’engage à faire pour le premier tour de l’élection sera une pièce maîtresse déterminante dans le succès du candidat. Mais de film il n’y en aura point avant l’élection et le candidat béarnais retournera dans sa montagne avec 1,20% des voix au premier tour de l’élection.

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Le film prend par moment l’aspect d’une fable, ce que d’ailleurs le titre tend à suggérer. Le bon sens terrien, ancré dans son terroir régional, à la conquête du pouvoir, voilà qui sent bon la France profonde et peut facilement déboucher sur une critique de la politique politicienne parisienne et de ses représentants dont les « affaires » de la pré-campagne montreraient la corruption. Mais Lassalle ne va pas dans ce sens. Après tout il est député centriste (inscrit au Modem de son « ami » Bayrou – quoique ce dernier soit totalement ignoré dans le film) et cela depuis deux législatures et il sera à nouveau élu aux élections législatives qui suivront la présidentielle. Quant à Carles il se prend réellement au jeu et donne l’impression de croire sincèrement (du moins pendant une bonne moitié du film) aux chances de son candidat de passer le premier tour de l’élection et même d’être le gagnant du second. Sincèrement ? Ou bien n’est-ce qu’un effet de style, une posture cinématographique de façade. En tout cas il ne se départ pas de son sérieux de départ (qui va jusqu’à faire de Lassalle l’équivalent du président révolutionnaire de l’Équateur Rafael Correa) et semble réellement affecté des faux-pas de son candidat (son voyage en Syrie et sa rencontre avec Bachar el-Assad) et de son mauvais score final. On aurait pu attendre plus d’humour de sa part. Ou alors il joue le deuxième ou troisième degré…

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Reste que le film fait de Lassalle un personnage plutôt sympathique (du moins avant l’épisode de la Syrie). N’a-t-il pas fait une grève de la faim pour défendre une usine dans sa circonscription et ne s’est-il pas permis d’entonner un chant béarnais à l’assemblée nationale pour interrompre un discours de Sarkozy. Mais en dehors de ces hauts faits du passé, le film n’a quand même pas grand-chose à mettre à son actif. Et ce ne sont pas Carles et Lespinasse qui vont en faire comme par enchantement une « pointure » politique internationale – ni même nationale. Au fond, ne peut-on pas tirer comme leçon de l’aventure – et du film – que l’élection présidentielle reste en France une chose trop importante – et sérieuse – pour que tout un chacun puisse un jour se déclarer candidat. A moins qu’il s’agisse là d’une remise en cause de l’institution. Mais Lassalle ne va guère dans ce sens. Et Carles non plus.

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T COMME TELEVISION – Critique

Pas vu, pas pris, Pierre Carles, France, 1998, 90 minutes

Pierre Carles, cinéaste, fait un film sur Pierre Carles journaliste. À l’occasion de la journée de la télévision, il reçoit de la part de Canal +, la chaîne qui se présente à cette époque comme la plus libre de la télévision française, une sollicitation pour réaliser un sujet sur le thème télévision, politique, morale. Carles saute sur l’occasion et va se lancer dans une entreprise plutôt périlleuse dont il a le secret. Peu importe s’il se met à dos les responsables de la chaîne, et une grande partie des vedettes du petit écran, journalistes et présentateurs en vue. Il pense tenir le bon filon qui va lui permettre de réaliser le sujet phare de la journée. Il s’est en effet procuré, sans qu’il dise comment, une cassette contenant des images « volées » d’un entretien hors micro entre le ministre de la Défense de l’époque, François Léotard, et Étienne Mougeotte, le numéro deux de TF1. Les deux hommes se connaissent bien. Ils se tutoient. Il y a entre eux une proximité visible et l’homme de télévision n’hésite pas à faire part au ministre de ses inquiétudes sur l’avenir de sa chaîne. Carles voit là une preuve de la collusion entre télévision et politique. Pour lui, l’intervention de Mougeotte est purement et simplement du lobbying. L’existence de cette cassette a été révélée par la presse écrite, en particulier par Le Canard enchaîné. Mais côté télévision, c’est le silence total. Elle dérange, elle est donc censurée. Le sujet de reportage de Carles, qu’il intitule Pas vu à la télé, consiste alors à interroger les responsables des grandes émissions politiques sur toutes les chaînes pour leur demander d’expliquer pourquoi un tel document est exclu du petit écran.

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Pas vu, pas pris repose sur un premier dispositif. Carles obtient des entrevues avec les personnalités de la télévision, de Jacques Chancel à Anne Sinclair. Il leur pose quelques questions plus ou moins anodines sur les relations entre télévision et politique et leur montre, sans prévenir, la fameuse cassette. Leurs réactions filmées doivent constituer la matière de Pas vu à la télé. Elles constituent aussi celles de Pas vu, pas pris, puisque Pas vu à la télé ne sera jamais diffusé sur une chaîne française. La télévision belge, se fera elle un malin plaisir de la montrer à son public.

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En fait, Pas vu, pas pris ne se confond pas avec Pas vu à la télé. Carles introduit dans son film un deuxième dispositif absent du projet télévisé. Tout au long de ses négociations avec Canal +, il enregistre les conversations téléphoniques qu’il a avec son contact de la chaîne. Les raisons de la non-diffusion de la cassette sont au centre de ces discussions. Ce que Carles vise alors à montrer, c’est la solidarité qui soude entre eux ces hommes de télévision, puisque dans leur majorité ils justifient à la fois la relation existant entre un responsable de chaîne et un ministre et la non-diffusion des images qui montrent cette relation. Le montage introduit alors des extraits de l’émission de Canal + dans laquelle la chaîne tente d’expliquer son refus de diffuser le reportage de Carles, sans d’ailleurs l’inviter sur le plateau. Censure ? La presse écrite, Libération et Le Monde, la dénonce. L’affaire peut-elle en rester là ?

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         Non. Le feuilleton des propositions faites à Carles et les refus de la chaîne de les diffuser ensuite se poursuit. Cette fois, c’est Karl Zéro qui entre en scène. Il propose à Carles de travailler pour son émission, Le Vrai journal, qu’il présente comme étant l’exemple de la liberté absolue. Carles a alors beau jeu de piéger le présentateur. Il ne pouvait faire moins que de le prendre au mot et de lui proposer un projet qu’il sait parfaitement inacceptable par la chaîne, puisqu’il s’agirait d’en montrer la face cachée, beaucoup moins indépendante qu’elle le prétend. Le film se termine par la rupture consommée entre Carles et Zéro, ce dernier ne sortant pas grandi de l’épisode.

Pas vu, pas pris ne sera pas diffusé à la télévision mais il aura une carrière militante, dans des festivals, et sera même diffusé en salles grâce à la mobilisation financière d’une association créée pour l’occasion. Carles a atteint son but. Il montre la différence entre cinéma et télévision. La télévision n’aura jamais la force contestatrice que le cinéma peut avoir, une fois les problèmes financiers réglés. Carles montre ici que cela est possible.

Avec Pas vu, pas pris, Carles s’est forgé un personnage de provocateur obstiné, jouant sur une fausse naïveté pour se placer en position de victime persécutée face à la toute-puissance de la télévision. Le film reste une illustration pertinente de la façon dont fonctionnent les médias en pénétrant au cœur même de l’institution télévision.

P COMME PERE

Pater, Alain Cavalier, France, 2011, 105 minutes.

Un film d’Alain Cavalier est toujours un événement. Surtout s’il est ovationné à Cannes, encensé par la critique et même pas boudé par le public : Pater a donc tout pour attirer l’attention, par son originalité, la maîtrise de son propos, la perfection de la réalisation. Le réalisateur prend un malin plaisir à brouiller les pistes, les entremêler, renvoyant sans cesse de l’une à l’autre, au point de sembler se complaire dans une certaine confusion. Mais, ne nous y trompons pas, c’est bien la clarté qui est la marque véritable du film.

Le titre d’abord semble laisser entendre que l’on va parler de la paternité, du rapport père-fils. Et effectivement, le personnage que joue Cavalier évoque bien cette problématique, plus précisément d’ailleurs, celle du meurtre du père. La piste est ouverte. Au spectateur de s’engager dans cette direction s’il le souhaite. Le réalisateur lui ne semble pas aller plus avant dans cette voie. Aurait-il quelque chose de plus important à traiter ?

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Le ressort fictionnel principal du film réside dans la mise en scène du président de la République et de son Premier ministre (interprétés respectivement par Alain Cavalier lui-même et Vincent Lindon), ce qui vaut au film l’appellation de comédie dans les journaux de programmes. Pourtant, rien de plus sérieux que la façon dont la politique est ici traitée. Le débat sur l’écart entre les plus bas et les plus hauts salaires est un vrai débat, même s’il n’a pas jusqu’ici alimenté vraiment les campagnes électorales. Les références à l’actualité sont bien présentes, comme les exigences des grands patrons lorsqu’ils quittent leur entreprise (le cas de France télécom est explicitement mentionné). Mais le monde politique est réduit au strict minimum : quelques conseillers, quelques ministres, faisant partie de ce qui apparaît être le cercle intime des deux personnages principaux. Le film reste plus qu’allusif sur leurs fonctions précises. De toute façon, il n’y a pas de parti, pas de parlementaire. On évoque quand même les électeurs, puisqu’on est dans une démocratie. La nôtre sans doute, entièrement dominée par les enjeux économiques, au point que les deux « gouvernants » n’évoquent jamais ni les problèmes de sécurité, ni les affaires étrangères, ni les enjeux de l’éducation, et encore moins le monde de la culture. Gouverner ne se réduirait-il pas à décider de se présenter ou pas à la prochaine élection ?

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Si Pater est ainsi un film politique, il n’en reste pas moins qu’il est aussi un film autobiographique qui s’inscrit parfaitement dans la lignée des films précédents de Cavalier, même si la fiction présidentielle constitue bien une rupture. La relation paternelle est au fond beaucoup plus présente dans le rapport entre le réalisateur et son acteur que dans celui du président et de son Premier ministre. Pater, comme les films de Cavalier depuis au moins Le Filmeur, est un film sur le cinéma, sur la réalisation cinématographique, sur la façon de faire des images, que ce soit celle de Cavalier en gros plan devant son miroir, ou celle de la fenêtre entrouverte où le chat se faufile pour répondre à l’appel de son maître. Pour jouer le rôle de Président, Cavalier est bien obligé de porter cravate et costume, mais il le fait en soulignant que ce n’est pas sa tenue habituelle. Si l’on peut trouver dans le film des éléments qui documentent la vie politique,  (le choix du Premier Ministre par le Président est un élément constitutionnel et l’existence d’une photo compromettante du rival à l’élection n’est pas une pure invention), il y a bien plus d’éléments qui renvoient à la fabrication du film lui-même. Bien sûr, bien des spectateurs n’ont sans doute pas l’œil suffisamment aiguisé pour repérer les images vidéo parmi les traditionnelles en 35 mm, mais ils savoureront tous la remarquable séquence de la « remise anticipée » de la Légion d’honneur par le président au Premier ministre. Celui-ci filme de face son interlocuteur (ils sont tous les deux filmés de profil) et évoque la possibilité du contrechamp. On sait que le champ/contrechamp est une façon classique de filmer une conversation entre deux personnages, le cadrage de face sur l’un puis sur l’autre permettant de suivre le dialogue, mais aussi l’écoute entre interlocuteurs. Ici, nous sommes à la fin du film, après la « rupture » entre le président et le Premier ministre. Si c’est d’abord ce dernier qui filme (mais nous ne verrons pas ce qu’il a filmé, c’est-à-dire le Président lui tendant la rosette), le président ne veut pas être en reste, d’autant plus après tout que celui qui joue le rôle est le réalisateur du film. Il sort donc de dessous la table une caméra et filme le Premier ministre recevant son cadeau (pour cela il refait une seconde fois le geste du don). Et c’est ce plan que nous voyons ensuite, ce qui nous permet d’écouter une seconde fois la déclaration de satisfaction assez béate du Premier ministre, mais surtout, de le voir cette fois-ci de face, cadrage qui accentue ses tics de visage, particulièrement appuyés à ce moment. Nous retrouvons dans cette séquence l’implication personnelle du cinéaste dans son film. Nous pouvons dire que ce qui nous est montré, c’est que l’image est toujours une réflexion, au deux sens du mot, effet de miroir et exercice de pensée.

Dernier point qu’il nous faut souligner, Pater est aussi un film sur la nourriture, sur la cuisine au sens de l’art culinaire (mais qui peut être aussi une métaphore de la politique !), un film de gastronomes, d’amateurs de vins (de grand vins) et de plats raffinés composés selon l’inspiration du moment. Ce n’est évidemment pas un hasard si la première séquence du film nous montre en gros plan la confection d’une assiette garnie, les voix off des personnages, qui ne sont pas encore Président et Premier ministre, étant bien loin des considérations politiques. L’art de gouverner prendrait-il sa source dans l’art de bien vivre ?

M COMME MARSEILLE – Elections 3.

Marseille contre Marseille, 7 films de Jean-Louis Comolli et Michel Samson, 1989 – 2001, 642 minutes.

La question des alliances, 1997, 90 minutes

Élections législatives 1997

Marseille contre Marseille III 6

.         Après avoir suivi les mésaventures des supporters de Tapie dans l’épisode précédent, Jean-Louis Comolli et Michel Samson explorent les stratégies de la droite, c’est-à-dire essentiellement les rapports entre la droite libérale, le RPR et l’UDF, et le Front national de Jean-Marie Le Pen, représenté en région PACA essentiellement par Bruno Mégret. Que faire du FN ? Etre avec lui, contre lui, sans lui ? Une alliance électorale est-elle possible ? Pour sauvegarder des sièges de députés ? Pour ne pas risquer une victoire nationale de la gauche ? Le « patron » de la région, Jean-Claude Gaudin, président du Conseil régional, va être au centre de cette problématique. C’est sa position que Comolli et Samson présente donc en premier. Il repousse systématiquement toute alliance avec le FN. Mais, est-ce si simple ?

Le FN est très présent dans le film. Des meetings d’abord. Celui de Le Pen où sont présentés les candidats de chaque circonscription de la région. Des candidats bruyamment applaudis par une salle de partisans qui leur sont entièrement acquis. La caméra cadre souvent Le Pen sur scène pour la partie de son intervention consacrée à l’immigration. On assiste à un meeting du FN, tenu par un autre candidat du parti où la caméra montrera beaucoup plus les personnes dans la salle, cadrant en gros plan les visages, tous attentifs et concentrés. Des images ne correspondant pas à celle le plus souvent utilisées par les médias montrant plutôt des partisans bruyants conspuant les noms des responsables des partis de gauche comme de droite et applaudissant à tout rompre les « bons mots » de leur leader. La caméra s’attarde d’ailleurs sur le visage d’une femme qui esquisse un léger sourire. Tout au long du film, ceux qui votent FN n’ont aucune honte à affirmer leur choix. Ils sont de plus en plus décomplexés, sûrs de la légitimité de leur parti. Les discours des responsables de droite éviteront d’ailleurs de diaboliser l’extrême droite. En région PACA, le FN n’occupe pas une place marginale dans le paysage politique. Le film prend acte de cette évolution fondamentale.

Samson n’interroge pas Le Pen. Par contre il mènera un long entretien avec Mégret, filmé de façon entièrement statique, dans un face-à-face où dominent les gros plans du visage du responsable frontiste. La caméra n’esquisse pas de mouvement et Samson n’apparaît pas dans le cadre en même temps que Mégret. La mise en scène de Comolli introduit de la sorte une distance entre les deux interlocuteurs, comme ce sera le cas dans l’entretien réalisé avec la candidate FN de la circonscription du député RPR sortant, Renaud Muselier. Par contre, lorsque Samson interroge ce dernier, ce sera à la terrasse d’un restaurant pendant un repas en commun. L’entretien se déroule alors dans une proximité décontractée et même chaleureuse. Un contraste de mise en scène lourd de sens.

En ce qui concerne la droite traditionnelle, le film fait le choix de suivre particulièrement la campagne de Christian Rossi, candidat RPR à Vitrolles où se présente Mégret. Nous le voyons en réunion publique où Gaudin vient lui apporter son soutien. Puis le film le retrouve dans sa permanence le soir du premier tour. Les résultats des différents bureaux de vote arrivent les uns à la suite des autres. Tous mauvais pour Rossi. Son score est très bas. Il ne pourra pas se maintenir au second tour. Que va-t-il faire ? Appeler à faire barrage au FN ? Ce serait entrer dans la logique du Front Républicain que Gaudin a écarté à plusieurs reprises. Peut-il appeler ouvertement à voter socialiste ? Avant le second tour, les directives nationales des partis de droite excluent cette solution. Au niveau national les résultats de l’élection seront très serrés. La droite risque fort de perdre la majorité à l’assemblée nationale. La position de Gaudin n’est pas particulièrement confortable. Comment réussir à la fois à ne pas faire élire un candidat FN et ne pas favoriser l’élection d’un socialiste ? A Vitrolles, Rossi ne donne pas de consigne de vote à ses électeurs et déclare que personnellement il votera pour le candidat socialiste. Mégret ne sera pas député. Mais Samson, dans ses rencontres avec Gaudin, insiste beaucoup dans ses questions pour mettre en évidence toute l’ambiguïté de la position de la droite, dont le discours officiel n’est pas exempt d’hypocrisie. Beaux joueurs, Samson et Comolli clôtureront quand même leur film sur le triomphe de Gaudin après le second tour. Nationalement, son camp politique a perdu la majorité. Mais localement, ses principaux députés sortants sont réélus. Et le FN n’obtient aucun siège dans la région. Jusqu’à quand ?

Nos deux Marseillaises. 2001, 52 minutes

Élections municipales et cantonales, 2001

Marseille contre Marseille III 4

Il faut bien le reconnaitre, les femmes sont peu présentes dans Marseille contre Marseille. Deux ou trois apparition de Edmond Charles-Roux dans le premier épisode, un entretien avec une candidate du Front National dans La Question des alliances, tout au plus. Sont-elles absentes de la vie politique locale ? Pas vraiment. Nos deux Marseillaises dresse le portrait de deux d’entre elles, jeunes militantes socialistes engagées en politique à partir de leur expérience de terrain dans les quartiers nord de la ville et qui ont le point commun d’être issues de l’immigration maghrébine.

Samia Ghali et Nadia Brya sont les symboles de l’évolution du parti socialiste, encore quelque peu timide cependant. La première est candidate aux élections municipales et, de par sa position sur la liste, où elle se présente, elle a toutes les chances d’être élue. Le film commence par le mariage d’un couple d’immigrés où c’est elle qui officie en tant qu’élue du secteur. Le PS ne gagnera pas la mairie de Marseille mais Samia va devenir conseillère municipale de la ville, ce qui a une toute autre dimension. Nadia elle, est candidate aux cantonales, dans un canton particulièrement difficile car tenu depuis longtemps par le PC. Le FN y présente une de ses vedettes, Bruno Mégret, ce qui donne à l’élection une dimension de test. Puisque l’élection de Samia ne fait pas de doute, le film va suivre essentiellement la campagne de Nadia.

         Nadia ne fait pas une campagne centrée sur l’immigration, encore moins uniquement en direction des enfants d’immigrés. Elle va le plus possible au contact avec la population touchée par le chômage et où le racisme n’est jamais très loin. Samson l’interroge lors d’un loto d’une école où elle est présentée aux joueurs. Sa prise de conscience politique date de sa vie étudiante où elle participait dans ces quartiers défavorisés à l’aide aux devoirs. Pour elle, c’était une façon de donner la même chance de réussite à tous. Comolli la filme au volant de sa voiture, nous faisant découvrir le quartier dont elle commente l’évolution. Sa campagne se veut joyeuse et elle n’hésite pas à chanter et danser sur une petite place où ses partisans reprennent en cœur Les Copains d’abord de Brassens. Le soir du premier tour, dans sa permanence, les premiers résultats qui arrivent lui sont assez favorables. Mais elle ne veut surtout pas se réjouir trop tôt. La suite lui donnera raison. Comme l’y oblige la discipline de son parti elle se désistera pour la candidate communiste qui la devance d’une centaine de voies.

         Comme les précédents, cet épisode nous situe au cœur d’une campagne électorale. Mais en se focalisant sur deux candidates, et même sur l’une d’elle seulement, il prend une tournure particulière. Les adversaires des deux Marseillaises sont totalement absents. Le jeu des partis n’est pas vraiment évoqué. Est-ce l’apparition d’une nouvelle façon de faire de la politique ? L’engagement des enfants des immigrés est sans doute un gage de changement. Le film le voit comme un espoir, pour Marseille en tout cas.

Rêves de France à Marseille, 2001, 104 minutes

Élections municipales 2001

Marseille contre Marseille III 7

Le dernier film de la série Marseille contre Marseille reprend la problématique abordée dans l’épisode précèdent : quelle place dans la vie politique locale pour les enfants de l’immigration, ces filles et fils d’immigrés surtout maghrébins, de la deuxième et troisième génération ? Dans Nos deux marseillaises, Comolli et Samson suivaient plus particulièrement une candidate socialiste aux élections cantonales. Ici, c’est la campagne pour les municipales de qui est au centre du film, ou plus exactement, la pré-campagne, c’est-à-dire la constitution des listes pour ce scrutin à deux tours pour lequel les grandes manœuvres politiciennes commencent au moins un bon mois avant la date limite de dépôt des dites listes.

Le film s’ouvre sur une intervention en conseil municipal du seul conseiller, sur 101, à porter un nom arabe, Tahar Rahmani. Il est vice-président du groupe socialiste au conseil, groupe qui fait partie de l’opposition au maire sortant, Jean-Claude Gaudin. La question que pose le film est simple. Combien de ces nouveaux militants, enfants d’immigrés, seront-ils élus au prochain conseil, quelle que soit d’ailleurs la liste gagnante ? Tout dépendra bien sûr du vote des électeurs, mais dans ce type de scrutin de liste et par secteurs, il est clair que le rang accordé à chaque candidat est déterminant. D’où l’importance dans les partis des négociations lors de l’élaboration de ces listes. Le film va suivre ces tractations au sein du parti socialiste, puisque le seul candidat sortant issu de l’immigration en fait partie et que de nouveaux militants se sont de plus en plus engagés dans des actions de terrain et aspirent à occuper les postes de responsabilité correspondants.

Du côté du maire sortant, candidat à sa propre succession, les choses semblent ne poser aucun problème. Comolli filme Gaudin dans une réunion où il fait l’historique de l’immigration à Marseille, des arméniens aux maghrébins en passant par les italiens et les juifs. Il évite systématiquement le mot invasion, employé systématiquement dans les campagnes précédentes. En 2001, pour la droite qu’il représente, l’immigration est devenue une chance et une richesse. Il n’hésitera pas à placer au moins quatre candidats en position éligible, prenant ainsi de court les socialistes.

Car au PS, les choses ne sont décidément pas simples. Le cas de Tahar Rahmani en particulier pose problème. Samson le rencontre dès le début du film et prend note de sa volonté de poursuivre son action au conseil municipal. Mais dans une première liste qui circule, il n’est pas en position éligible. Les discussions se déroulent dans des réunions où la caméra n’est pas admise. Mais Samson est toujours là, à la sortie, pour questionner et même exiger que chacun déclare publiquement sa position. Dans cette succession de courts entretiens réalisés sur le vif, personne ne critique ouvertement Rahmani. Mais qui le soutient positivement ? Les déclarations des responsables du parti ne sont pas toujours catégoriques dans un sens ou dans l’autre. Dans la vie politique marseillaise, la langue de bois est loin d’être abandonnée.

Le contraste avec le discours de Nadia, la candidate socialiste aux élections cantonales filmée dans Nos deux Marseillaises est frappant. Ici, nous sommes dans les jeux d’influence et de pouvoir au niveau des rivalités entre responsables. Nous replongeons dans la politique politicienne avec ses zones d’ombre et ses enjeux inavouables. Certes, tous sont convaincus, sans doute sincèrement, de la nécessité, dans cette ville si cosmopolite, d’ouvrir la représentation municipale à une véritable représentation multiculturelle. Mais les élus socialistes ne veulent pas aller trop vite et courir le risque de brusquer leur électorat. L’origine étrangère d’un candidat est encore perçue comme un handicap. Le racisme ambiant n’est pas prêt de disparaître de la cité phocéenne.

Marseille contre Marseille

En plus de 12 ans et sept films, Comolli et Samson ont réalisé une véritable saga de la vie politique de cette ville si particulière. Le dernier épisode filme longuement ses lieux mythiques, le Vieux Port, Notre-Dame de la Garde, le Stade vélodrome et les supporteurs de l’OM. Il s’en est passé des choses depuis la mort de Defferre et la guerre de succession qui lui fit suite, le basculement de la ville à droite, l’aventure de Tapie, la montée du Front National. Des événements dont on percevra encore longtemps l’influence. Marseille contre Marseille restera en tout cas comme un exemple type de la façon dont le cinéma peut analyser sur le long terme la vie politique d’une cité, et au-delà de tout un pays.

M COMME MARSEILLE – Elections 2

Marseille contre Marseille, 7 films de Jean-Louis Comolli et Michel Samson, 1989 – 2001, 642 minutes.

Marseille contre Marseille IILa Campagne de Provence. 1992, 92 minutes

Elections régionales 1992.

Le film est une chronique de la campagne pour les élections régionales de 1992. Il va suivre, en les situant dans le temps par des cartons, les événements importants, les meetings, les conférences de presse, les manifestations, les débats publics et les déclarations aux médias. C’est la campagne au jour le jour, sur le terrain, passant d’un candidat à l’autre, les filmant le plus souvent au milieu de leurs supporters. La place des entretiens menés par Michel Samson est ici plus réduite que dans le film précédent. Ici nous sommes dans la politique active, le contact des candidats avec les électeurs. Un film qui montre l’agitation, l’effervescence de la vie politique dans ces moments privilégiés que sont les élections.

Lors de la convention du Conseil régional présidé par Jean-Claude Gaudin, Samson pose une seule question, qui servira d’élément structurant au film. Quels sont les trois mots clé de l’action du candidat ? Les réponses n’échappent pas à la banalité. Pouvait-il en être autrement ? Ce qui compte pour le journaliste, c’est que les mots utilisés en politique ont de l’importance dans leur répétition, dans leur circulation, dit Samson. Le film s’efforce de repérer ceux qui reviennent effectivement dans toutes les bouches. Samson s’efforce d’obtenir des définitions de la part de ceux qui les emploient. Et Comolli, dans sa mise en scène, inscrit sur des cartons ces mots au fur et à mesure de leur réapparition dans les discours. Ont-ils chaque fois le même sens ?

« Identité » par exemple. Certains parlent d’identité nationale, d’autres d’identité régionale. Mais on voit bien que c’est la question de l’immigration qui est au cœur du débat. « Invasion » est, comme le dit Comolli, le mot qui fait mal.

Ce second round des batailles politiques à Marseille et sa région voit surgir l’opposition médiatique par excellence : Tapie/Le Pen. Le film évite cependant de s’enfermer dans ce duel qui tient surtout de la politique spectacle. Il donne le change en s’arrêtant sur les manifestants écologistes qui construisent « le mur de la colère » pour dénoncer les contraintes européennes. Auparavant, une autre séquence montrait l’opposition de « Nation gardiane » à la construction d’un pont qui favoriserait l’invasion touristique et serait « un arrêt de mort pour la Camargue ». Qu’ils viennent du nord ou du sud, ceux qui sont étrangers à la région, sont toujours des intrus.

Mégret en tournée au début du film, Le Pen qui chante dans un train, le Front national tient une grande place dans le film. N’est-ce pas lui faire la place trop belle ? Comment montrer son opposition à son discours tout en lui donnant la parole ? Le film sur la campagne législative qui suivra aura une réponse radicale. La parole de Le Pen sera exclue.

Marseille contre Marseille II 2

Marseille en mars, 1993, 52 minutes

Elections législatives de 1993.

Le film s’ouvre sur les résultats de l’élection, le triomphe de Jean-Claude Gaudin et la défaite de la gauche. Un carton nous fait remonter un mois plus tôt.

Il ne s’agit pas d’expliquer ce résultat. Le film nous plonge dans la campagne, présentant les candidats un à un, leur donnant la parole dans un entretien mené par Michel Samson. Ils sont ensuite filmés dans la ville, distribuant leurs programmes et essayant d’engager le dialogue avec les électeurs. Tous les candidats ? Pas vraiment. Nous suivons Le Pen un court instant dans une rue. Il ne fait pas de déclaration. Il se contente de demander à son garde du corps de ne pas le toucher. Le choix de Comolli est évident. On ne donne pas la parole à l’extrême droite. Pourtant, sur les marchés et dans les rues, à l’occasion de la campagne des autres candidats, à plusieurs reprises, des passant affirmeront qu’ils voteront FN, que c’est la seule option positive.

Tous les autres candidats interviennent dans le film. Tous ont la parole facile. Nous retrouvons ceux qui étaient déjà présents dans la campagne municipale du premier film (Marseille de père en fils), mais aussi deux hommes qui n’étaient pas candidats en 89 mais dont nous avons fait connaissance comme membre de la société civile. Cette fois-ci, ils se sont lancés dans l’action. Leur mouvement se nomme «  2 hommes libres au service du citoyen ». Le film ne donnera pas d’indication sur le score qu’ils ont réalisé.

La question posée par Samson dès le début du film sert de fil conducteur. Qu’en est-il de la crise des partis ? L’idée qui sera émise le plus fréquemment en réponse, c’est le sentiment de la fin d’une certaine vision de la politique, la fin des utopies et de l’opposition traditionnelle gauche / droite. Les partis politiques sont mis à mal. Les hommes politiques sont discrédités. Le film met en lumière avec insistance ces idées qui n’ont pas cessé de gagner du terrain dans la population depuis.

Marseille contre Marseille II 3

Marseille contre Marseille, 1996, 88 minutes.

Elections municipales 1995

Ce film pourrait s’appeler grandeur et décadence du tapisme. Tapie sera-t-il maire de Marseille ? Sera-t-il seulement candidat ? Le film entretient le suspense. Pas seulement pour captiver le spectateur. Ce suspense-là, c’est celui que vivent les partisans de Tapie, ceux qui l’admirent, ceux qui le considèrent comme le seul capable de changer Marseille, de résoudre les nombreux problèmes de la ville. Les membres de l’association Nord Marseille n’ont pas peur d’affirmer qu’ils le considèrent comme le messie, leur sauveur, et qu’ils sont prêts à le suivre jusqu’au bout. S’il le veut, il sera tête de liste, de leur liste, qu’ils veulent opposer à la liste d’union de la gauche. Et si Tapie ne veut pas, ou ne peut pas se présenter, ils iront quand même jusqu’au bout, ils lanceront quand même leur liste indépendante. Dans cette aventure, ils espèrent bénéficier du soutien de Tapie et récolter les bénéfices de sa popularité. Dans ces quartiers défavorisés, ils sont d’ailleurs connus pour leur travail de terrain, au service de la population qu’ils défendent en toute circonstance. Mais Tapie est silencieux. Tapie se fait attendre. La suite du film nous dira brutalement pourquoi. Sa condamnation à la prison remet tout en cause. Tapie ne peut plus être candidat. Il ne sera pas maire de Marseille.

Cet épisode, dont le titre est repris comme titre de l’ensemble de la série, est donc une descente dans les espoirs, les illusions et les désillusions, de militants de ce populisme qui s’est cru un moment proche de la victoire. Ce n’est pas un film sur Tapie. Il n’apparaît que dans une seule séquence, vers le milieu du film, où il vient sur un marché serrer les mains, tout sourire, visiblement heureux de ce type de contact rapide avec la population. Ce n’est pas non plus un film sur ses idées. Pourtant, on ne parle que de lui, de son pouvoir de séduction. Suivant ses partisans, dans cette campagne où les tractations entre partis finiront par décider de tout, il nous montre la politique sous un jour nouveau, celui des convictions et de leur histoire. Il nous dit aussi clairement qu’en politique, il ne faut jurer de rien et que les engagements pris, et répétés, la main sur le cœur, ne pèsent pas bien lourds devant les menaces et les contraintes de la real politic. En politique, il y a toujours un moment où il faut choisir. Ici, c’est le moment où les listes définitives doivent être déposées. Tapie finit par annoncer qu’il soutiendra la liste PC-PS. Le groupe de ceux qui le soutenaient implose. Une partie rejoint la liste Gaudin. L’autre finira par se rallier à l’union de la gauche. Des reniements des convictions passées pris la mort dans l’âme sans doute. Des reniements quand même.

Contrairement aux films précédents, Comolli ne donne pas la parole aux différents candidats. Le Pen est totalement absent. La liste Gaudin, celle qui sera élue, est juste évoquée. Celle du PS et du PC fait l’objet des critiques des tapistes. Le candidat PC est quand même filmé dans un meeting et nous passons un moment dans son fief, le loto de l’association L’Harmonie. La presque totalité du film est ainsi consacrée à l’aventure du tapisme à Marseille. Une aventure qui tourne court. Comolli la filme de façon très intime, dans les moments d’exaltation et de doute de militants avec lesquels Samson entretient des liens d’amitié, même s’il ne nous dit rien de la façon dont il perçoit Tapie.

Ce n’est pas un hasard si le titre de cet épisode est repris pour désigner la série dans son ensemble. C’est sans doute l’épisode le plus original. Non pas par ce qu’il nous apprend de la vie politique et des compromissions qu’elle impose aux militants. Mais plutôt par sa mise en scène, qui construit un itinéraire politique. Pas celui de Tapie, celui du tapisme plutôt. L’itinéraire de l’illusion politique en fait.

Marseille contre Marseille II 5