S COMME SHARON

Comment j’ai appris à surmonter ma peur et à aimer Ariel Sharon, Avi Mograbi.1997, 60 minutes.

            Ce film est important, non seulement parce qu’il est le premier long-métrage de son auteur, mais surtout parce qu’il pose un certain nombre de problèmes concernant la politique, plus précisément la politique au cinéma, ce qui signifie aussi la politique du cinéma. Mograbi met en place dans ce film un certain nombre d’éléments filmiques que l’on  retrouvera ensuite, sous une forme ou une autre, dans ses films suivants : son implication personnelle dans la réalisation de son projet de film et l’utilisation intensive de la communication téléphonique dans le film lui-même.

            La question est d’importance : comment faire un film sur un homme politique, en pleine campagne électorale. Comment l’approcher, se faire accepter de lui pour pouvoir le suivre dans ses déplacements politiques, mais aussi dans sa vie quotidienne et familiale. On a là des questions classiques : peut-on distinguer dans un homme politique le personnage public et la personne privée ? Ou bien encore, quelle distinction peut-on faire entre documentaire et reportage de type télévisé ? Mograbi donne à ces questions un sens personnel. Dans son film la question devient : comment un cinéaste de gauche (en l’occurrence Avi Mograbi) peut-il filmer en pleine campagne électorale un candidat de droite. Doit-il manifester son opposition au candidat dans la réalisation du film, au moment du filmage en particulier, c’est-à-dire au milieu de militants et sympathisants qui ne sont pas de son bord ? Cette question n’est pas réductible au seul problème de l’objectivité. Mograbi ne s’inscrit pas dans une perspective journalistique. Se filmant lui-même en gros plan face à la caméra dans la première image du film, il en fait un problème personnel. C’est-à-dire un problème de cinéaste. « Ma femme m’a quitté et c’est la faute d’Ariel Sharon » dit-il tout de go. La question générale de la politique devient alors celle de l’engagement politique du cinéaste. Jusqu’à quel point s’engager politiquement (ce qui ne veut pas dire ici prendre la carte d’un parti, mais avoir une position politique claire et réfléchie) intervient dans la vie personnelle, sentimentale et amoureuse ? Jusqu’à quel point la distinction entre l’intime et la politique a-t-elle un sens pour un citoyen ? Que ce citoyen soit en même temps un cinéaste et la question rebondit dans une direction que l’on pourrait qualifier de professionnelle, non seulement au sens d’une déontologie mais surtout, pour Mograbi, au sens d’une éthique personnelle. Pour un cinéaste, faire un film politique ne peut pas être anodin. Il est clair que pour Mograbi, cela implique de prendre position explicitement. La neutralité, ou la soi-disant objectivité, n’a pas de place ici. Il ne peut être question de pluralisme, ni même de respect des opinions d’autrui. Mograbi bouscule ouvertement la déontologie journalistique. Mais c’est pour mieux se situer au niveau de son travail de cinéaste.

            Comme j’ai surmonté ma peur…n’est pas un film militant. C’est un film dérangeant. Parce que la vie politique, les actes politiques ; les opinions politiques ont pour un citoyen un côté dérangeant. Filmer une campagne électorale est un acte politique qui a un côté dérangent pour un cinéaste. Filmer un homme politique que l’on considère comme un adversaire politique encore plus. Mograbi fait jouer à sa femme (elle n’est présente dans le film que par les déclarations qu’il en rapporte) le rôle de conscience politique. « Sharon t’est de plus en plus sympathique ; souvient-toi du Liban ». Un cinéaste qui  découvre que l’homme politique qu’il filme est aussi un homme, et non un monstre, un homme qui plaisante et qui aime manger, ce cinéaste est-il poussé à minimiser, voire à abandonner, son opposition ? Incontestablement, dans le film, Sharon restera Sharon. Mais le cinéaste peut-il éviter de se poser la question de savoir si lui-même reste lui-même ? S’il fait son travail avec conscience, le cinéaste est-il contraint de perdre son âme ? Mograbi laisse à chaque spectateur le choix de la réponse.

D COMME DEMOCRATIE.

Nous le peuple, Claudine Bories et Patrice Chagnard , 2019, 99 minutes.

Peut-on réinventer la démocratie ? Ce régime qui est souvent défini – et vécu – comme le moins pire à défaut d’être le meilleur. Mais aujourd’hui, beaucoup pense qu’elle est mal en point, malade d’être accaparée par les puissances d’argent, et les politiciens accusés d’être à leur service. Alors, il faut agir. Mais comment ? En changeant la constitution par exemple.

La constitution de la 5° République est-elle encore adaptée à notre société et à ses évolutions ? En particulier, on peut se demander quelle place elle accorde aux citoyens. Ceux-ci peuvent-ils intervenir dans la gestion de la vie politique ? Sont-ils consultés ? Ecoutés ? Ont-ils la possibilité de faire des propositions ? Les politiciens n’ont-ils pas comme visée principale d’obtenir leur suffrage lors des élections ? Et tous, de tout bord, n’ont-ils pas la fâcheuse tendance à oublier leurs promesses une fois élus ? C’est le modèle de la démocratie représentative qui est ainsi visé. Mais la démocratie directe est-elle possible ?

Le film de Claudine Bories et Patrice Chagnard fait la démonstration  de la difficulté de faire bouger les choses. Il montre comment les bonnes volontés – et les idées nouvelles – se heurtent à la pesanteur et la rigidité des institutions, le parlement en l’occurrence. Sa conclusion est tout particulièrement pessimiste. Le fossé entre les citoyens et leurs élus est plus profond que jamais. Et pourtant nombreux sont ceux qui croient encore possible de faire bouger une réalité sociale et politique qui ne doit pas être vécue sur le mode de la fatalité.

Les cinéastes ont rencontré ces citoyens pour qui la démocratie ne doit pas rester un simple mot. L’association Les Lucioles du doc a constitué des groupes de réflexion qui vont se donner pour objectif d’écrire une nouvelle constitution. Le film va suivre trois groupes distincts qui communiquent par ordinateur interposé et qui se rencontreront à la fin du film, au moment de la confrontation finale entre les citoyens et leurs représentants. Trois groupes bien différents : des élèves d’une classe de lycée, des personnes purgeant une peine de prison et des femmes réunies au sein d’une association de défense de leurs intérêts. Leurs discutions, dans le foisonnement quelque peu désordonné, ne manquent pas d’intérêt. Elles montrent aussi combien il est dur de s’écouter, de se comprendre, de renoncer à ses visées personnelles. Mais elles montrent aussi que tous ont besoin de s’exprimer. Tous ressentent profondément la nécessité de ne pas en A condition qu’on les écoute, qu’on écoute enfin le peuple.

Il y a là, dans le filmage de ces aspirations  à plus de démocratie, la matière à un documentaire politique riche en informations sur la vision que se font les citoyens se font de la démocratie. Mais le film de Claudine Bories et Patrice Chagnard n’en reste pas là. Car il se déroule dans un contexte politique particulier. Le président Macron annonce en effet – conformément à ses promesses de campagne – une réforme constitutionnelle. Un projet de loi en ce sens est déposé à l’assemblée nationale. Des rapporteurs sont nommés. Une commission mise en place. La machine législative est lancée. Ce que nos groupes de citoyens ne peuvent ignorer. N’y a-t-il pas là une occasion rêvée de se faire entendre ? D’agir directement, et concrètement, dans cette réforme fondamentale. Ils souhaitent donc être auditionnés par la commission et écrivent en ce sens à sa présidente. La fin de non-recevoir que contient sa réponse ne les décourage pas tout à fait. Ils vont alors demandé à être reçus par les députés.

Trois ou quatre élus de la nation vont accepter de les rencontrer et de les écouter. Une victoire de la démocratie ?  Un premier pas vers la participation directe des citoyens dans le travail législatif ? La fin du film – l’annonce par le Président de la République du retrait du projet de loi – peut laisser un sentiment de vide plutôt amer. Tout ça pour rien ! On bien ne sera-t-elle pas perçue comme la déchéance définitive de la démocratie ? A moins qu’elle ne soit au fond qu’un clin d’œil ironique : ceux qui ont participé à cette aventure se sont quand même bien amusés.

P COMME POPULISME.

L’Expérience Blocher, Jean-Stéphane Bron, Suisse, 2013,100 minutes.

Faire le portrait d’un homme politique est toujours périlleux. Si le cinéaste partage ses idées, il court le risque de tomber dans la propagande. S’il est opposé à son bord politique et ne partage vraiment pas ses convictions, son propos peut-il être crédible ? Ne court-il pas le risque d’être soupçonné de manipulation et de malhonnêteté, d’essayer de piéger son personnage à son insu en se servant de ses faits et gestes pour les retourner contre lui ?

expérience blocher 2

Confronté au deuxième membre de l’alternative (le film ne cache pas dès son incipit l’opposition du cinéaste au parti de Blocher), Jean-Stéphane Bron a opté pour une solution originale. Il fait un portrait qui n’est pas un portrait. Et cela, pas seulement parce qu’il introduit dans son film une interrogation sur la possibilité de faire un portrait dans les conditions qui sont les siennes. Mais plus fondamentalement il invente un nouveau genre, le vrai-faux portrait.

expérience blocher 5

Le film retrace bien la carrière personnelle, politique et industrielle de Blocher. Il évoque sa jeunesse, son père pasteur, et le village de son enfance. Il entre bien dans son intimité, dans sa maison au petit déjeuné et même dans sa chambre à coucher. Il le suit dans les meetings électoraux, dans ses succès et ses échecs politiques, même si son action au parlement et surtout au gouvernement reste systématiquement hors champ. Tout ceci correspond bien à la forme du portrait tel qu’on en voit tant à la télévision. Mais le film de Bron ne donne pas vraiment la parole à Blocher. Il introduit en effet dès les premiers plans, une voix off, celle du cinéaste, qui ne constitue pas un commentaire sur sa carrière, qui ne vise pas à dire ce qu’il faut penser de l’homme au-delà du personnage politique. Cette voix s’adresse directement au personnage filmé, pour dire comment le cinéaste le perçoit le personnage et son action. Sous l’apparence du portrait, le film nous propose une interpellation des idées politiques d’un chef de parti. Il pointe le danger que représentent selon lui ces idées. Quant à l’homme Blocher, il le présente comme entièrement convaincu, sans l’ombre d’une hésitation, de la véracité des idées qu’il défend, des thèses populistes, intolérantes et xénophobes, telles qu’on les retrouve soutenues par tous les partis d’extrême droite en Europe. Et c’est sans doute pour cela, parce qu’elles apparaissent d’abord comme sincères, qu’elles ont tant d’impact sur la population à qui elles s’adressent.

expérience blocher 4

L’Expérience Blocher, ce n’est pas seulement l’expérience d’un pays, le pays traditionnel du droit d’asile, séduit par les idées racistes et xénophobes. C’est aussi l’expérience (au sens scientifique du terme) d’un cinéaste qui se confronte à des idées opposées aux siennes et qui ne réagit pas seulement en les dénonçant, mais surtout en montrant qu’elles sont inacceptables

M COMME MEDIAPART.

Depuis Médiapart, Naruma Kaplan de Marcedo, 2018, 98 minutes.

Médiapart, le journal, qui fait trembler les hommes politiques !

Un journal en ligne, qui s’affranchit donc des « contraintes des rotatives ».

Un journal d’investigation, selon la terminologie classique, c’est-à-dire un journal d’enquête sur le terrain, de vérification des faits. Aller voir par soi-même en ne se contentant pas des rumeurs, en ne se laissant pas influencer par les on-dit.

Un journal qui essaie de tenir ensemble deux orientations qui ont souvent été antagonistes :

  • Le scoop, suivre au plus près les événements. L’information se fait flux. Il n’est plus possible de passer à côté de quoi que ce soit.
  • Le recul, le temps de la réflexion, de l’analyse, en ayant vérifié les informations.

Un journal qui se veut indépendant, influencé par aucune ligne ou parti, politique. Et qui échappe à la mainmise du financier, des actionnaires ou des propriétaires. Comme le dit son slogan visible tout au long du film sur les affiches présentes dans la rédaction : « Seuls nos lecteurs peuvent nous acheter »

Bref un journal qui se veut différent des autres, qui prétend renouveler la pratique du journalisme, qui n’hésite pas à bousculer les idées reçues et à mettre les pieds dans le plat de la vie politique.

médiapart

Le film de Naruma Kaplan de Marcedo nous immerge donc, de façon assez traditionnelle, dans la rédaction de Médiapart, comme Yves Jeuland l’avait fait à propos du Monde (Les Gens du monde 2014), ou Raymond Depardon pour le lancement de ce nouveau quotidien que fut Le Matin (Numéros zéro 1977). Elle choisit une période cruciale de la vie politique française, de mai 2016 à mai 2017, la campagne de l’élection présidentielle, une campagne où « rien ne s’est passé comme prévu », des primaires à droite et à gauche jusqu’à l’élection d’Emmanuel Macron à la présidence de la République, en passant entre autre par l’affaire Fillon. Une période où les journalistes de Médiapart se demandent sans cesse comment rendre compte de ces événements parfois surprenants. Nous assistons donc à leurs discussions personnelles et aux réunions où toute la rédaction réunie débat de la ligne à suivre. Ces interrogations professionnelles très concrètes constituent un des intérêts indiscutables du film.

médiapart 4

Pourtant on reste un peu sur sa faim en ce qui concerne la question de l’évolution actuelle du journalisme et de son avenir. Que change le fait de renoncer au format papier pour faire un journal uniquement en ligne, alors que la presse française jusque-là avait suivi la ligne de la complémentarité des deux formules. Certes le film ne se veut pas une histoire de Médiapart, en particulier de son lancement. Il n’aborde aucun aspect technique et ne présente aucune donnée financière, nombre d’abonnés ou pratique des lecteurs. Tout en restant centré sur la signification éthique et politique du journalisme –ce qui est bien sûr tout à fait légitime, surtout à une époque où beaucoup de médias sont contestés par le public et le journalisme traditionnel de plus en plus remis en cause – il aurait quand même été utile d’aborder plus directement ces questions concernant l’avenir de l’entreprise.

médiapart 2

Dans la vie de cette rédaction où la parole est reine, il est à noter que la présence d’Edwy Pleynel – co-fondateur de Médiapart et « figure » du monde du journalisme – est particulièrement discrète. On le voit souvent en retrait dans les discussions de groupe où il n’intervient pratiquement pas. Il préfère sans doute le tête à tête où il promulgue ses conseils, surtout aux plus jeunes membres de l’équipe. Mais dans les grandes occasions – comme le live télévisé avec Macron à deux jours du deuxième tour de l’élection – c’est lui qui officie. Pour le grand public, son nom reste sans doute attaché à celui de Médiapart.

Entreprise protéiforme (journal en ligne, émissions radiophonique par podcasts, entretien télévisés live, blogs…) Médiapart préfigure-t-il ce que sera le journalisme demain ? Rendez-vous dans quelques années.

médiapart 8

B COMME BERGER.

Un berger (et deux perchés) à l’Élysée ? Pierre Carles et Philippe Lespinasse, 2018, 101 minutes.

Une campagne électorale présidentielle sans intervention du cinéaste-trublion Pierre Carles, impensable ! En 2017, c’est le candidat berger béarnais Jean Lassalle qui va mobiliser son énergie et devenir le sujet de son film, co-réalisé avec Philippe Lespinasse, journaliste.

berger à l'Elysée 3

Les deux compères vont-ils réaliser une enquête sur le candidat (sa vie, sa carrière politique, son programme) ; suivre sa campagne pas à pas (sans oublier les faux-pas) façon reportage télé ; et en prenant de la hauteur de vue, faire un grand film politique sur les élections et le nombre grandissant d’abstentionnistes ? Rien de tout ça, quoi qu’on puisse retrouver par moment dans le film quelques-unes de ces modalités somme toute bien classiques. Mais justement Carles ne veut pas faire un film classique. Donc pas de portrait (il montrera quand même la personnalité de Lassalle et ira jusqu’à rencontrer sa mère). Pas de reportage de campagne (il suivra quand même les difficultés rencontrées par l’équipe de Lassalle pour réunir les 500 parrainages nécessaires à sa candidature). Pas d’analyse style sciences po (de toute façon son candidat n’a pas vraiment de programme et il se réclame plutôt du bon sens que d’une pensée politique originale). Non, rien de tout ça. Carles prétend être actif et s’auto-proclame « directeur de campagne », en même temps que conseiller à la communication de Lassalle. Après tout, il est un homme de médias et le film qu’il s’engage à faire pour le premier tour de l’élection sera une pièce maîtresse déterminante dans le succès du candidat. Mais de film il n’y en aura point avant l’élection et le candidat béarnais retournera dans sa montagne avec 1,20% des voix au premier tour de l’élection.

berger à l'Elysée 5

Le film prend par moment l’aspect d’une fable, ce que d’ailleurs le titre tend à suggérer. Le bon sens terrien, ancré dans son terroir régional, à la conquête du pouvoir, voilà qui sent bon la France profonde et peut facilement déboucher sur une critique de la politique politicienne parisienne et de ses représentants dont les « affaires » de la pré-campagne montreraient la corruption. Mais Lassalle ne va pas dans ce sens. Après tout il est député centriste (inscrit au Modem de son « ami » Bayrou – quoique ce dernier soit totalement ignoré dans le film) et cela depuis deux législatures et il sera à nouveau élu aux élections législatives qui suivront la présidentielle. Quant à Carles il se prend réellement au jeu et donne l’impression de croire sincèrement (du moins pendant une bonne moitié du film) aux chances de son candidat de passer le premier tour de l’élection et même d’être le gagnant du second. Sincèrement ? Ou bien n’est-ce qu’un effet de style, une posture cinématographique de façade. En tout cas il ne se départ pas de son sérieux de départ (qui va jusqu’à faire de Lassalle l’équivalent du président révolutionnaire de l’Équateur Rafael Correa) et semble réellement affecté des faux-pas de son candidat (son voyage en Syrie et sa rencontre avec Bachar el-Assad) et de son mauvais score final. On aurait pu attendre plus d’humour de sa part. Ou alors il joue le deuxième ou troisième degré…

berger à l'Elysée 6

Reste que le film fait de Lassalle un personnage plutôt sympathique (du moins avant l’épisode de la Syrie). N’a-t-il pas fait une grève de la faim pour défendre une usine dans sa circonscription et ne s’est-il pas permis d’entonner un chant béarnais à l’assemblée nationale pour interrompre un discours de Sarkozy. Mais en dehors de ces hauts faits du passé, le film n’a quand même pas grand-chose à mettre à son actif. Et ce ne sont pas Carles et Lespinasse qui vont en faire comme par enchantement une « pointure » politique internationale – ni même nationale. Au fond, ne peut-on pas tirer comme leçon de l’aventure – et du film – que l’élection présidentielle reste en France une chose trop importante – et sérieuse – pour que tout un chacun puisse un jour se déclarer candidat. A moins qu’il s’agisse là d’une remise en cause de l’institution. Mais Lassalle ne va guère dans ce sens. Et Carles non plus.

berger à l'Elysée 7

T COMME TELEVISION – Critique

Pas vu, pas pris, Pierre Carles, France, 1998, 90 minutes

Pierre Carles, cinéaste, fait un film sur Pierre Carles journaliste. À l’occasion de la journée de la télévision, il reçoit de la part de Canal +, la chaîne qui se présente à cette époque comme la plus libre de la télévision française, une sollicitation pour réaliser un sujet sur le thème télévision, politique, morale. Carles saute sur l’occasion et va se lancer dans une entreprise plutôt périlleuse dont il a le secret. Peu importe s’il se met à dos les responsables de la chaîne, et une grande partie des vedettes du petit écran, journalistes et présentateurs en vue. Il pense tenir le bon filon qui va lui permettre de réaliser le sujet phare de la journée. Il s’est en effet procuré, sans qu’il dise comment, une cassette contenant des images « volées » d’un entretien hors micro entre le ministre de la Défense de l’époque, François Léotard, et Étienne Mougeotte, le numéro deux de TF1. Les deux hommes se connaissent bien. Ils se tutoient. Il y a entre eux une proximité visible et l’homme de télévision n’hésite pas à faire part au ministre de ses inquiétudes sur l’avenir de sa chaîne. Carles voit là une preuve de la collusion entre télévision et politique. Pour lui, l’intervention de Mougeotte est purement et simplement du lobbying. L’existence de cette cassette a été révélée par la presse écrite, en particulier par Le Canard enchaîné. Mais côté télévision, c’est le silence total. Elle dérange, elle est donc censurée. Le sujet de reportage de Carles, qu’il intitule Pas vu à la télé, consiste alors à interroger les responsables des grandes émissions politiques sur toutes les chaînes pour leur demander d’expliquer pourquoi un tel document est exclu du petit écran.

pas vu pas pris

Pas vu, pas pris repose sur un premier dispositif. Carles obtient des entrevues avec les personnalités de la télévision, de Jacques Chancel à Anne Sinclair. Il leur pose quelques questions plus ou moins anodines sur les relations entre télévision et politique et leur montre, sans prévenir, la fameuse cassette. Leurs réactions filmées doivent constituer la matière de Pas vu à la télé. Elles constituent aussi celles de Pas vu, pas pris, puisque Pas vu à la télé ne sera jamais diffusé sur une chaîne française. La télévision belge, se fera elle un malin plaisir de la montrer à son public.

pas vu pas pris 4

En fait, Pas vu, pas pris ne se confond pas avec Pas vu à la télé. Carles introduit dans son film un deuxième dispositif absent du projet télévisé. Tout au long de ses négociations avec Canal +, il enregistre les conversations téléphoniques qu’il a avec son contact de la chaîne. Les raisons de la non-diffusion de la cassette sont au centre de ces discussions. Ce que Carles vise alors à montrer, c’est la solidarité qui soude entre eux ces hommes de télévision, puisque dans leur majorité ils justifient à la fois la relation existant entre un responsable de chaîne et un ministre et la non-diffusion des images qui montrent cette relation. Le montage introduit alors des extraits de l’émission de Canal + dans laquelle la chaîne tente d’expliquer son refus de diffuser le reportage de Carles, sans d’ailleurs l’inviter sur le plateau. Censure ? La presse écrite, Libération et Le Monde, la dénonce. L’affaire peut-elle en rester là ?

pas vu pas pris 6

         Non. Le feuilleton des propositions faites à Carles et les refus de la chaîne de les diffuser ensuite se poursuit. Cette fois, c’est Karl Zéro qui entre en scène. Il propose à Carles de travailler pour son émission, Le Vrai journal, qu’il présente comme étant l’exemple de la liberté absolue. Carles a alors beau jeu de piéger le présentateur. Il ne pouvait faire moins que de le prendre au mot et de lui proposer un projet qu’il sait parfaitement inacceptable par la chaîne, puisqu’il s’agirait d’en montrer la face cachée, beaucoup moins indépendante qu’elle le prétend. Le film se termine par la rupture consommée entre Carles et Zéro, ce dernier ne sortant pas grandi de l’épisode.

Pas vu, pas pris ne sera pas diffusé à la télévision mais il aura une carrière militante, dans des festivals, et sera même diffusé en salles grâce à la mobilisation financière d’une association créée pour l’occasion. Carles a atteint son but. Il montre la différence entre cinéma et télévision. La télévision n’aura jamais la force contestatrice que le cinéma peut avoir, une fois les problèmes financiers réglés. Carles montre ici que cela est possible.

Avec Pas vu, pas pris, Carles s’est forgé un personnage de provocateur obstiné, jouant sur une fausse naïveté pour se placer en position de victime persécutée face à la toute-puissance de la télévision. Le film reste une illustration pertinente de la façon dont fonctionnent les médias en pénétrant au cœur même de l’institution télévision.

P COMME PERE

Pater, Alain Cavalier, France, 2011, 105 minutes.

Un film d’Alain Cavalier est toujours un événement. Surtout s’il est ovationné à Cannes, encensé par la critique et même pas boudé par le public : Pater a donc tout pour attirer l’attention, par son originalité, la maîtrise de son propos, la perfection de la réalisation. Le réalisateur prend un malin plaisir à brouiller les pistes, les entremêler, renvoyant sans cesse de l’une à l’autre, au point de sembler se complaire dans une certaine confusion. Mais, ne nous y trompons pas, c’est bien la clarté qui est la marque véritable du film.

Le titre d’abord semble laisser entendre que l’on va parler de la paternité, du rapport père-fils. Et effectivement, le personnage que joue Cavalier évoque bien cette problématique, plus précisément d’ailleurs, celle du meurtre du père. La piste est ouverte. Au spectateur de s’engager dans cette direction s’il le souhaite. Le réalisateur lui ne semble pas aller plus avant dans cette voie. Aurait-il quelque chose de plus important à traiter ?

pater 2

Le ressort fictionnel principal du film réside dans la mise en scène du président de la République et de son Premier ministre (interprétés respectivement par Alain Cavalier lui-même et Vincent Lindon), ce qui vaut au film l’appellation de comédie dans les journaux de programmes. Pourtant, rien de plus sérieux que la façon dont la politique est ici traitée. Le débat sur l’écart entre les plus bas et les plus hauts salaires est un vrai débat, même s’il n’a pas jusqu’ici alimenté vraiment les campagnes électorales. Les références à l’actualité sont bien présentes, comme les exigences des grands patrons lorsqu’ils quittent leur entreprise (le cas de France télécom est explicitement mentionné). Mais le monde politique est réduit au strict minimum : quelques conseillers, quelques ministres, faisant partie de ce qui apparaît être le cercle intime des deux personnages principaux. Le film reste plus qu’allusif sur leurs fonctions précises. De toute façon, il n’y a pas de parti, pas de parlementaire. On évoque quand même les électeurs, puisqu’on est dans une démocratie. La nôtre sans doute, entièrement dominée par les enjeux économiques, au point que les deux « gouvernants » n’évoquent jamais ni les problèmes de sécurité, ni les affaires étrangères, ni les enjeux de l’éducation, et encore moins le monde de la culture. Gouverner ne se réduirait-il pas à décider de se présenter ou pas à la prochaine élection ?

pater 5

Si Pater est ainsi un film politique, il n’en reste pas moins qu’il est aussi un film autobiographique qui s’inscrit parfaitement dans la lignée des films précédents de Cavalier, même si la fiction présidentielle constitue bien une rupture. La relation paternelle est au fond beaucoup plus présente dans le rapport entre le réalisateur et son acteur que dans celui du président et de son Premier ministre. Pater, comme les films de Cavalier depuis au moins Le Filmeur, est un film sur le cinéma, sur la réalisation cinématographique, sur la façon de faire des images, que ce soit celle de Cavalier en gros plan devant son miroir, ou celle de la fenêtre entrouverte où le chat se faufile pour répondre à l’appel de son maître. Pour jouer le rôle de Président, Cavalier est bien obligé de porter cravate et costume, mais il le fait en soulignant que ce n’est pas sa tenue habituelle. Si l’on peut trouver dans le film des éléments qui documentent la vie politique,  (le choix du Premier Ministre par le Président est un élément constitutionnel et l’existence d’une photo compromettante du rival à l’élection n’est pas une pure invention), il y a bien plus d’éléments qui renvoient à la fabrication du film lui-même. Bien sûr, bien des spectateurs n’ont sans doute pas l’œil suffisamment aiguisé pour repérer les images vidéo parmi les traditionnelles en 35 mm, mais ils savoureront tous la remarquable séquence de la « remise anticipée » de la Légion d’honneur par le président au Premier ministre. Celui-ci filme de face son interlocuteur (ils sont tous les deux filmés de profil) et évoque la possibilité du contrechamp. On sait que le champ/contrechamp est une façon classique de filmer une conversation entre deux personnages, le cadrage de face sur l’un puis sur l’autre permettant de suivre le dialogue, mais aussi l’écoute entre interlocuteurs. Ici, nous sommes à la fin du film, après la « rupture » entre le président et le Premier ministre. Si c’est d’abord ce dernier qui filme (mais nous ne verrons pas ce qu’il a filmé, c’est-à-dire le Président lui tendant la rosette), le président ne veut pas être en reste, d’autant plus après tout que celui qui joue le rôle est le réalisateur du film. Il sort donc de dessous la table une caméra et filme le Premier ministre recevant son cadeau (pour cela il refait une seconde fois le geste du don). Et c’est ce plan que nous voyons ensuite, ce qui nous permet d’écouter une seconde fois la déclaration de satisfaction assez béate du Premier ministre, mais surtout, de le voir cette fois-ci de face, cadrage qui accentue ses tics de visage, particulièrement appuyés à ce moment. Nous retrouvons dans cette séquence l’implication personnelle du cinéaste dans son film. Nous pouvons dire que ce qui nous est montré, c’est que l’image est toujours une réflexion, au deux sens du mot, effet de miroir et exercice de pensée.

Dernier point qu’il nous faut souligner, Pater est aussi un film sur la nourriture, sur la cuisine au sens de l’art culinaire (mais qui peut être aussi une métaphore de la politique !), un film de gastronomes, d’amateurs de vins (de grand vins) et de plats raffinés composés selon l’inspiration du moment. Ce n’est évidemment pas un hasard si la première séquence du film nous montre en gros plan la confection d’une assiette garnie, les voix off des personnages, qui ne sont pas encore Président et Premier ministre, étant bien loin des considérations politiques. L’art de gouverner prendrait-il sa source dans l’art de bien vivre ?