Parole de cinéaste : Hugo Willocq

A propos de Un été à la ferme

Le film prend place dans le département où j’ai grandi, le Nord, et cible le milieu des « petites exploitations familiales », un milieu traditionnel en passe de disparaître. Dans la région, comme globalement en France, un mouvement de centralisation tend à concentrer la production agricole dans des exploitations de plus en plus grosses et de moins en moins nombreuses. Ce mouvement constant d’une logique de profit, fait disparaître les « petits » au profit des « gros ». En même temps que la fermeture progressive des fermes « familiales », c’est tout un tissu social et culturel qui se désagrège, emportant avec lui ses multiples coutumes, idiomes et traditions locales. Petit, j’allais souvent jouer chez un ami dont les parents étaient producteurs laitiers. La situation était pour nous magique, l’endroit parfait pour des enfants de notre âge. Ses deux parents travaillaient là, sur une ferme à « taille familiale », qui était le modèle commun des exploitations de la région. Aujourd’hui, ces fermes ont soit grossi et augmenté leur productivité, soit disparu, faute de rentabilité. Une tendance à la concentration de la production, qui s’accompagne de son double culturel : la disparition d’un tissu de mémoires centenaires. L’idée d’arracher un fragment de cette vie menacée me tient à cœur. Lorsqu’une histoire s’éteint, il y a urgence à ne pas laisser disparaître sa mémoire. Ici, c’est à travers l’intime et le subjectif, la relation entre un père et son fils, que j’ai voulu la filmer.

Le documentaire est souvent cantonné à décrire passivement, objectivement le « réel ». J’ai puisé dans un matériel documentaire, pour former un récit familial, dans lequel les enjeux se développent avec une vraie liberté de narration. L’intime est donc au cœur du projet. Je filme l’acharnement du père, Grégory, ce qu’il revendique de faire pour ses enfants, et l’apprentissage de Paul, son fils aîné. Deux mondes séparés se rapprochent au fur et à mesure que le film avance : l’enfance et l’âge adulte, l’innocence et la responsabilité.

Sous nos yeux, Paul va d’un âge vers l’autre, de la sortie du monde merveilleux de l’enfance vers celui du travail. A douze ans, il est à la fois proche de l’enfance aux côtés de son frère, mais aussi du monde du travail avec son père. Il est entre deux âges, au sein d’un même espace, la ferme, qui est à la fois un outil de production et un terrain de jeu. Le film suit cette trajectoire. Il s’ouvre au début des vacances d’été, dans un univers féerique et idyllique. Au début du film, tout semble insouciant et magique. Les enfants jouent dans un environnement qui a des airs de nature originelle. Les enjeux liés au travail se révéleront plus tard. Au fur et à mesure, Paul commence doucement à prendre part à quelques tâches du métier d’agriculteur. Il est de plus en plus intéressé, et j’ai tenté de capter son apprentissage. Cette évolution est loin d’être linéaire ou évidente. J’ai vu Paul se tromper plusieurs fois, se faire reprendre par son père. L’apprentissage est aussi celui des responsabilités face aux dangers et aux risques qui peuvent exister. Grégory a une exigence naturelle, et le contraste éclate entre les moments d’innocence et d’apprentissage. Le jour où j’ai rencontré Grégory, il a eu des mots forts pourparler de sa relation avec ses fils : « Je vois vraiment mon travail comme un acharnement volontaire, plus j’en bave, plus j’en redemande, parfois c’est bizarre. J’ai failli tout arrêter et je pense que si j’ai continué, c’est pour eux. Quand je les vois jouer autour, ou commencer à m’aider et sentir qu’ils ont le goût pour ça, je me dis qu’ils ne peuvent pas être ailleurs qu’ici ». Pour Grégory, l’accompagnement progressif de Paul et de son frère, Germain, donne un sens à son engagement. Assez exigeant au premier abord, il accompagne ses enfants et passe du temps à leur apprendre les gestes du métier. Plusieurs questions se posent alors pour ses enfants, particulièrement pour Paul qui est l’aîné. Souhaitera-t-il poursuivre dans la voie de son père ? J’ai voulu que la question se pose tout en restant ouverte. On capte un fragment de vie, tout en ne sachant pas ce qui adviendra plus tard.

Deux visions – celle de Paul et de son père, de l’enfant et de l’adulte – s’opposent avant de se rejoindre progressivement. Au début du film, les deux mondes ne communiquent pas vraiment, malgré leur proximité physique. En contrepoint de l’idéalisme qui accompagne le monde de l’enfance, c’est une face inverse qu’affiche le travail sur la ferme. Depuis sa séparation avec son frère, Grégory doit fournir deux fois plus de travail. Les traites à six et dix-huit heures rythment ses journées, complétées par la vie dans les champs et l’entretien de l’exploitation. Grégory n’a pas d’autre choix que de rentabiliser son exploitation, et tout est mis au service de la production, de manière précise. Le moindre paramètre peut faire varier les rendements, la menace est constante. Lorsque la météo est orageuse, Grégory doit redoubler d’efforts pour terminer ses moissons et rentrer la paille à temps. C’est un agriculteur accaparé par son travail. J’ai aimé la situation très isolée de la ferme, environnée de nature vierge. La nature parle d’elle-même. Paradis du côté des enfants, elle est un outil de travail pour Grégory. Bien qu’engagé pour ses enfants, Grégory est parfois pris par le rythme incessant de la production. La relation avec ses enfants est complexe et ambivalente. Paul est parfois en questionnement face à l’accaparement de son père. La ferme est un espace à la fois ouvert et clos, fait de grands espaces et de recoins. On peut facilement voir l’autre sans être vu, depuis un poste en hauteur sur des ballots par exemple. Paul voit son père travailler dans la ferme, au loin. À travers son regard, on sent la distance qui le sépare du monde adulte, autant que la frontière entre le travail et le jeu.

La ferme de Grégory est très isolée dans l’Avesnois, comme dans un monde à part, encore préservé. Autour, un réseau de fermes similaires trace le portrait d’un milieu rural traditionnel. Une bulle autonome dans un petit village animé par ses personnages typiques, sa fête annuelle, bercé par le bruit des tracteurs et des animaux. L’époque est celle d’un basculement. Économiquement, ce modèle à taille « familiale » est difficile à tenir. Le film capte cette mutation en cours, tout s’ancre dans un modèle agricole relativement petit, à taille humaine. Et le contraste éclate parfois par rapport à certaines aspirations des enfants. Deux visions du milieu agricole se font face. Du côté de Grégory, le réalisme économique et un certain pragmatisme quant aux tracteurs et outils qu’il a à disposition, du côté des enfants, une aspiration à la modernité, aux gros tracteurs derniers cris. La réalité et son rêve. Paul et Germain jouent à un jeu vidéo de simulation agricole : « Farming simulator ». Lorsqu’ils ne sont pas dans la ferme, ils la reconstituent dans le jeu. Tout semble réel : les saisons rythment les travaux agricoles, les tracteurs sont des modèles réels. Mais les limites ne sont pas les mêmes. Dans le jeu, les enfants ont des fermes démesurées et des tracteurs derniers cris. La question de l’argent n’est pas un problème, et cette vision idéalisée semble parfois influencer leur perception de la ferme : réalité et jeu se confondent. Grégory, bien que riant de ce décalage, est parfois désabusé. Mais la machine à rêve semble plus influente que les discours du père.

Paul passe du monde du jeu au monde adulte et inversement. Il est à la frontière des deux et n’a pas encore tranché. Dans cet espace indéterminé, il alterne continuellement d’un monde à l’autre. Il a souvent envie d’aider son père, mais retourne jouer avec son frère lorsqu’il sent la distance qui le sépare du monde adulte. Inversement, il est parfois agacé que son frère l’incite à jouer lorsqu’il travaille auprès de son père. La sortie d’enfance n’est pas une chute soudaine. C’est une étape discontinue, hésitante.

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Par jean pierre Carrier

Auteur du DICTIONNAIRE DU CINEMA DOCUMENTAIRE éditions Vendémiaire mars 2016. jpcag.carrier@wanadoo.fr 06 40 13 87 83

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