A propos de Stups
Alice Odiot : Ça a commencé pendant le confinement. Dans un premier temps, on a obtenu l’autorisation de faire des repérages. Je les ai commencés en mai 2021 auprès de plusieurs chefs de juridictions. Le président du Tribunal de Marseille nous a beaucoup aidés, il a accueilli le projet à bras ouverts. La Procureure générale de la Cour d’Appel d’Aix-en-Provence nous a aussi soutenus parce qu’il fallait l’accord dusiège et du parquet. Ensuite, le Ministère de la Justice a longtemps réfléchi ; notre demande d’autorisation de tournage nous a été accordée avant la loi qui autorise à filmer les audiences. Puis il fallait l’accord de la police parce qu’on voulait aussi accéder aux geôles, les lieux de détention dans le palais de justice.
Les geôles, c’est là que les individus attendent leur audience, qu’on peut discuter avec eux et obtenir leur consentement. Les geôles sont le ventre du tribunal, un lieu qui contient toutes les peurs et les regrets. Filmer cet endroit à Marseille n’avait jamais été fait. Ça permettait de donner un visage aux prévenus, de comprendre d’où ils viennent. Ils arrivent aux geôles depuis la garde à vue, ils sont hébétés, n’ont pas dormi, ni été bien nourris, ils ont peur… Le chef des geôles, le major Cauchois, a compris ce que nous cherchions — personne en particulier, mais le commencement d’histoires — et nous a laissés travailler.
Je suis restée dans le tribunal pendant un an, j’ai identifié les magistrats qui voulaient bien se laisser filmer, ceux qui avaient le désir de montrer leur travail. J’ai écrit. Nous avons filmé la première fois le 3 mai 2022 dans un tribunal pour enfant. J’avais déjà rencontré au centre pénitentiaire d’Aix-Luynes le mineur de 17 ans qui était jugé ce jour-là. Depuis, il est majeur, et il a pris plus d’importance dans son réseau. Il a été de nouveau jugé en comparution immédiate et il est en détention aux Baumettes. C’est une boucle infinie.
Jean-Robert Viallet – Au-delà des autorisations administratives qui sont très longues et complexes, on doit avoir les autorisations de tous ceux qui sont filmés ! Tous les magistrats présents, tous les prévenus présents. Les prévenus, on les voyait furtivement, ils arrivaient dans les geôles une demi-heure avant leur audience ! Je préparais le tournage dans la salle d’audience pendant qu’Alice était dans les geôles pour convaincre ces gens en stress énorme d’accepter d’être filmés. Elle leur expliquait qu’on faisait un film de cinéma, que c’était à visage découvert et qu’on avait besoin de leur accord. On a eu beaucoup de refus, mais aussi beaucoup d’autorisations.
Alice Odiot : L’enjeu dépassait la présence de nos caméras. Une audience dure en moyenne 29 minutes, c’est très rapide. Du coup, forcément, chacun se met en scène, notamment les prévenus. Chacun navigue dans une certaine vérité et cherche à retomber sur ses pieds.C’est aussi cet exercice-là que nos caméras ont capté. Dans les geôles, on les a filmés là où ils ne sont pas dans la mise en scène d’eux-mêmes, mais seuls. Ils réfléchissent, ils répondent à un enquêteur social, ils font le point sur leur situation. C’est là que nous saute au visage le caractère profondément inégalitaire de la société. C’est dans les geôles qu’on comprend mieux Marseille : pendant vingt minutes – c’est rapide là aussi – le (ou la) prévenu·e se livre sur son enfance, son parcours, et son logement. Ils ont souvent grandi en dehors d’une scolarité, ils sont allés X fois en prison, on voit très vite la spirale dans laquelle ils sont pris.
Jean-Robert Viallet – L’enquêteur social essaye de faire le rapport le plus détaillé possible en un minimum de temps afin que le juge ait sous la main quelques éléments de la situation sociale de la personne jugée. Ce sont des comparutions immédiates, il n’y a pas eu d’instruction comme dans les gros procès en chambre criminelle. Les juges ont besoin de quelques données essentielles : D’où vient la personne ? Quel a été son parcours ? A-t-elle une famille, des enfants… ? Tout ça compte dans un jugement.
C’est un film de cinéma. Nous n’avons pas cherché à tout dire, tout raconter. Nous avons tenté de permettre aux spectateurs de rencontrer des parcours de vies et des histoires différentes qui donnent une idée de ce qu’on voit dans un tribunal de cette nature. Cela dit, ce qu’on découvre dans le film correspond à la sociologie des quartiers, de la pauvreté des classes abandonnées. La cartographie de la délinquance est strictement liée à la question sociale. Ce qui n’a rien de nouveau en soi. C’est vrai à Marseille ou ailleurs en France. La délinquance n’est pas une question de couleur de peau ou d’origine, c’est une question de pauvreté, une question de survie parfois. Ce qu’on a filmé là, c’est une réalité brutale. Ces gens sont les esclaves du shit, les petits travailleurs des réseaux de trafiquants, les premières lignes. Ils ont les petits jobs, ils sont dans la rue soit pour surveiller, soit pour vendre. Ils sont exploités par les réseaux qui sont des entreprises hyper capitalistes. Ceux qui font ces petits jobs sont les plus fragiles socialement, psychologiquement, ils sont aussi les plus exposés.
On fait du cinéma. Forcément, on sait qu’on filme une scène de théâtre, ce qu’est un tribunal. On y voit deux classes sociales, dont l’une juge l’autre. Les juges sont plutôt blancs, éduqués, à l’aise avec la parole. En face, on a des jeunes gens pauvres, peu éduqués, mais pas sans talent sur le langage, sauf que c’est une autre langue, celle des quartiers. Bien sûr nous nous sommes dit qu’il fallait jouer cette carte théâtrale et parfois comique. On ne voulait pas que ce film soit uniquement un objet lourd et pesant. Mais attention, tout cet aspect drôle et théâtral c’est la réalité, on n’a pas forcé le trait.
Alice Odiot – Pourquoi est-ce toujours le Ministre de l’Intérieur, éventuellement de la Justice, que l’on voit quand éclate une affaire de stups ? Pourquoi le Ministre de l’Éducation n’est jamais présent ? Il faudrait aussi regarder les écoles dans lesquelles grandissent les gosses. Les profs qui enseignent là sont des héros : mal payés, travaillant dans des conditions très mauvaises et peu respectés par la hiérarchie et les politiques. 25% des mineurs aux mains de la PJJ (Protection Judiciaire de la Jeunesse) ne sont plus scolarisés nulle part. Cela ne devrait-il pas nous interroger en priorité ? On peut faire toutes les opérations de police spectaculaires que l’on veut, si on ne répare pas ce qui survient avant, on n’y arrivera pas.
Jean-Robert Viallet. Avec Alice, notre idée n’est pas d’aller regarder ce qui fonctionne bien, ou ce qui est très positif… ce serait esquiver une grande partie du réel. Si on parle de stups, le réel, il est là, dans ce qu’on a filmé. Le constat du moment, c’est celui-là, il n’est pas ailleurs. Est-ce que c’est désespérant ? Peut-être. Est-ce que ça peut produire autre chose que du désespoir, comme une colère constructive ? Nous le croyons. Que chaque spectateur puisse se dire “ce n’est pas possible, on ne peut pas laisser les choses se déployer comme telles !”. Oui, pour faire société autrement, il faut combattre, avancer, chacun à son niveau. Nos films nous les pensons aussi dans ce but, réveiller des colères positives, donner des envies de politique, d’engagement. Donner envie de ne pas rester chez soi inactif ou insensible. Nous sommes allés filmer là où le réel s’exprime et on l’a montré tel qu’il est, même s’il assomme.
lire
