Ce projet est né d’une évidence, ce genre de moment où l’information prend un circuit court jusqu’au cœur : vous ne savez pas pourquoi mais la décision de faire le film s’impose à vous en une fraction de seconde et elle ne vous lâche plus.
Tout a commencé en 2021, quelques mois après la lecture du livre « Le Consentement » de Springora qui a initié en moi une transformation profonde. À cette période post Covid, je vais voir avec mon fils de 10 ans une pièce de Feydeau mise en scène par un ami très cher. Malgré la qualité et l’efficacité évidentes du spectacle, je suis estomaquée par la place de la femme dans le texte – elle est réduite au statut d’objet non pensant, non désirant, un simple faire-valoir des hommes. Ce qui me choque le plus c’est le fait que, alors que la protagoniste féminine a peut-être été violée, la seule question qui se pose à son sujet se trouve être l’honneur de son mari.
La salle rit, comme si rien n’avait changé depuis le 19ème siècle. Et moi je bous de savoir que cette représentation délétère de la femme est en train de s’imprimer insidieusement en mon fils… comme elle a dû s’imprimer en moi au même âge par d’autres textes présentés eux aussi comme inoffensifs. Si je n’avais pas été là, après la pièce, pour en discuter avec lui, cette vision aurait tout simplement sédimenté, sans même qu’il s’en aperçoive.
Alors que je suis encore en train de ruminer intérieurement ce constat désespérant, je croise le lendemain matin une autre amie, Cécile Roy-Fleury, tout près du lycée où elle est professeuse. Elle me raconte qu’elle sort de l’atelier théâtre qu’elle anime auprès de ses élèves lycéennes. Qu’une discussion en classe autour de la notion de patriarcat lui a fait réaliser l’élan vital que soulevait ce sujet et qu’elle vient donc de décider, dans le cadre de cet atelier, d’adapter « Les Précieuses ridicules » de Molière à l’aune du féminisme…La synchronicité et la résonance entre ces deux événements sont telles que je suis immédiatement projetée dans une forme de nécessité impérieuse, lumineuse et joyeuse. Impossible d’y résister.
J’avais abordé peu de temps avant, en 2020, le thème du handicap dans un film que j’avais écrit pour France 2, « Comme les autres ». Ce film, comme l’aventure et les gens qu’il m’avait offert de vivre et de rencontrer, m’avait fortement sensibilisée à ce thème et m’en avait donné une compréhension nouvelle, plus intime. Pour autant, féminisme et handicap n’étaient pas deux thèmes que je souhaitais particulièrement croiser – même si le handicap est un empêchement de plus, une invisibilisation de plus, et qu’il vient, en ce sens, fortement résonner et renforcer les problématiques rencontrées par les femmes.
Pendant que je filmais les ateliers de Cécile j’avais souvent en tête la vitalité du film de Kechiche « L’esquive » que j’avais adoré à sa sortie. Quant au film de Philibert « Être et avoir » il fait clairement partie de ceux qui m’ont amenée au documentaire.
Je n’avais pas la sensation de faire un film sur l’école. Il y a en effet tant de thèmes qui s’entremêlent dans « Précieuse(s) » : les thèmes de l’invisibilisation et de l’auto- limitation des femmes savantes d’hier et d’aujourd’hui, de leurs difficultés à prendre leurs places, me semblent tout aussi centraux…
Évidemment l’éducation, littéraire et artistique, est au cœur du film. Mais je l’aborde plus largement sur le mode de la transmission, de l’échange, le geste allant de la professeuse vers les élèves, mais aussi des élèves vers la professeuse – ce qui est plus rare me semble-t- il. Et puis j’avais cœur à faire un portrait intime, peu importait l’arène qu’était l’école finalement – un portrait de cette femme professeuse, et de ses élèves qui viennent, sans le deviner, lui donner de l’inspiration et du courage.
Le lien presque familial qui me lie à Cécile – elle est la petite sœur d’une de mes plus chères et plus anciennes amies – et le thème puissant du féminisme qui m’anime avec passion depuis quelques années font de « Précieuse(s) » un film éminemment personnel. Par ailleurs le thème de la visibilité est au cœur de mon propre travail analytique. Ne parvenant pas aisément à sortir de ma propre invisibilité j’ai certainement voulu aider une sœur à sortir de la sienne
