A propos de Souvenirs de la géhenne
Je suis originaire du nord de la France et j’ai toujours eu envie d’y tourner. En 2011, il y a eu un appel à projets de la galerie de Grande- Synthe. Alors que j’étais en repérages, un homme a commencé à me raconter l’histoire d’un type qui avait parcouru la ville et tiré sur tous les arabes. D’autres l’ont rejoint en affirmant qu’il avait fait ce qu’ils voudraient tous faire. Je n’avais pas l’habitude de ces discours décomplexés. J’ai parcouru la ville avec cette idée en tête, intrigué par cette histoire. Puis j’ai soumis un projet qui n’a pas été retenu parce qu’il ne portait pas un regard assez positif sur la ville. Mais j’ai choisi de continuer en me concentrant sur le tueur. On m’a souvent demandé pourquoi je ne m’intéressais pas plutôt à la victime – il a quand même tué un mineur qui n’avait rien à voir avec sa colère. Mais je trouvais ça facile : on s’identifie plus facilement à la victime qu’à celui qui commet le meurtre. Qu’est-ce qui fait qu’une personne passe d’une pensée xénophobe à un meurtre raciste, pourquoi passe-t-on à l’acte ? J’avais envie de vivre l’expérience, d’incarner le temps d’un film quelqu’un avec une pensée raciste. Je trouvais intéressant d’assumer que dans certaines circonstances, on peut tout doucement glisser vers ce type de comportement. Ça m’intéressait d’autant plus que j’ai vu une partie de ma famille, qui était militante syndicaliste de gauche, glisser petit à petit vers le vote Front National. Je voulais comprendre ce glissement et pourquoi j’y avais échappé.
Les paroles dans le film sont réellement les siennes, je me suis procuré son dossier d’instruction. L’essentiel des textes est tiré de sa déposition et de sa première expertise psychiatrique, qui servait à déterminer si c’était un acte de folie ou un acte prémédité et conscient (thèse qui sera retenue par l’accusation). Dans la quarantaine de pages restantes sur les dix mille du dossier, j’ai choisi de me concentrer sur ce qu’il disait de la journée du meurtre et des jours qui l’ont précédée : qu’est-ce qu’il a fait et pensé ce jour-là, comment ça s’est déroulé, quels propos il a tenu…
Je pars toujours d’un espace : ils produisent une sensation, on s’y sent plus ou moins à l’aise, parce qu’ils ont été conçus dans des buts particuliers. Grande-Synthe est une ville artificielle, construite après la deuxième guerre mondiale pour réindustrialiser la France. On y a implanté des usines, fait venir une main-d’œuvre étrangère et construit des logements n’importe comment et à la hâte. Une vraie hérésie architecturale. Ça a fonctionné tant qu’il y avait le plein emploi mais quand les usines ont commencé à fermer, les problèmes ont émergé, notamment parce que cet urbanisme a été mal pensé. Je ne vois pas comment des gens peuvent s’épanouir dans un tel environnement. C’est aussi pour ça que je voulais un contrepoint entre le son et l’image. On a filmé la ville paisible, l’été, par contre la bande-son est bruyante, sans moment de réel silence. En montant des plans d’architecture anodins avec une parole violente, je voulais montrer que cette ville produit ce genre de discours, il y a une multitude de discours. Il y a le tueur et son discours raciste envers les personnes issues de l’immigration, et des personnes issues de l’immigration avec un discours antisémite. Il y a des discours plus modérés en contrepoint de ces discours radicaux (comme les gens de la mosquée), qui continuent à croire qu’on peut former un seul et même peuple dans une même ville. Et il y a le discours de la fin dont je me sens le plus proche : il raconte qu’il y avait plus de mixité dans les années 1980 et déplore que chacun vive de son côté aujourd’hui. Pour moi c’est très simple, tant qu’il y a le plein emploi, il n’y a pas de problème. Dès qu’on manque d’emploi, il faut trouver un bouc émissaire qui sera les juifs pour les uns, les populations immigrées pour les autres… Quand on dit immigrées, la plupart sont là depuis plusieurs générations. Je ne vois plus l’intérêt de dire « français issus de l’immigration » par précaution, alors qu’ils sont juste français. La France est un pays en mouvement, qui a été envahi, colonisé puis qui a envahi, qui a colonisé, et pour moi c’est important d’essayer de comprendre cette crispation autour de l’identité nationale. A mon avis, c’est un tort de laisser cette question aux partis les plus extrémistes parce qu’elle est intéressante : comment aujourd’hui peut-on définir le fait d’être français en prenant en compte tous les changements qui se sont opérés ? Il faut une définition inclusive, comme le fait de parler une même langue, par exemple. Et il y aurait du travail à faire : dans le film, le français n’est pas bien maîtrisé et c’est un facteur de dissension. Mais ce n’est pas parce que les gens ont du mal à exprimer ce qu’ils pensent qu’ils ne pensent pas.
