E COMME ENTRETIEN – THOMAS JENKOE

 

3 questions à propos de Souvenirs de la Géhenne, Thomas Jenkoe, 2015, 56 minutes.

 Quelle a été l’origine de votre film? Quelle a été sa genèse?

À l’origine du projet, il y a mon désir de filmer le complexe industriel situé en bord de mer, entre Grande-Synthe et Dunkerque. Je suis né dans le Nord de la France et j’avais de la famille qui vivait à cet endroit. Je me souviens, petit, avoir été saisi, la nuit, par les usines, que je voyais comme des cathédrales de feu, de lumière et de fumée défiant les cieux, et c’est tout naturellement que j’ai souhaité les mettre en scène. Elles étaient d’emblée au cœur du projet, sans que je sache au début vraiment quel serait celui-ci. Je suis donc parti faire des repérages, et, un matin, dans un café de Grande-Synthe, un habitué m’a raconté l’histoire de cet homme, J.D, qui, un soir d’octobre 2002, a décidé de prendre son 4×4 et son fusil de chasse afin de sillonner la ville et de faire un carton sur toutes les personnes d’origine étrangère qu’il croisait. Son odyssée s’est terminée par le meurtre d’un jeune maghrébin de 17 ans. Ce qui m’a convaincu qu’il y avait un film, ce sont les réactions des autres clients, plus empathiques envers le tueur qu’envers sa victime. J’ai alors découvert la violence latente qui gangrenait la ville – une violence à laquelle les flux migratoires nés des politiques d’industrialisation massives du littoral n’étaient pas étrangèrs. Cette histoire me ramenait, sans que je le cherche, à mon point de départ : les usines. C’est ainsi que j’ai décidé de refaire plus de dix ans après les faits, le parcours de J.D dans la ville, en confrontant ce qu’elle était devenue, au discours du meurtrier, en voix off, reconstitué d’après le dossier d’instruction de son procès. Formellement, je souhaitais faire un film de paysage, un peu dans la veine de ceux que réalise James Benning, où la rudesse du son viendrait se frotter à la douceur des images. C’est pourquoi je voulais absolument tourner l’été, au moment où le littoral nordiste est ensoleillé, afin de m’éloigner des représentations stéréotypées que l’on peut en avoir. J’aime l’idée que c’est sous un soleil de plomb que naissent les horreurs, comme on peut le lire dans L’Etranger de Camus, avec lequel le film entretient des liens. D’un point de vue audio, le son est souvent désynchronisé et il est travaillé à la manière d’une partition bruitiste et sérielle, suivant alors les préceptes du compositeur américain Morton Feldman, dont on entend la pièce Triadic memories. Enfin, je désirais réaliser un film qui puisse être vécu par le spectateur comme une expérience sensorielle. Il fallait pour cela ménager des pauses dans une construction narrative dense, et c’est comme cela que m’est venue l’idée des plans plus abstraits qui m’ont été inspirés par la peinture de Rothko. À plusieurs reprises, le figuratif disparaît au profit d’une image qui n’est plus qu’un souvenir du réel – comme la séquence liminaire : c’est la lumière intérieure, qui provient du reliquat de couleurs, le rouge le plus souvent, qui permet au spectateur de s’immerger dans la conscience brumeuse qui observe le monde et d’ainsi s’extraire de la narration pour s’octroyer une pause méditative.

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Avez-vous eu des conditions de réalisation, et de production, particulières pour mener à bien ce projet?

 Le film a été produit par Triptyque Films, ce qui a été d’une grande aide car c’était la société que j’avais créée en 2010 avec deux associés, et je pense que sans cela il n’aurait jamais vu le jour. Sur le papier, certains éléments pouvaient rebuter – le thème bien sûr, puisque le point de vue adopté était celui d’un tueur raciste, et la forme, qui pouvait sembler un peu austère. D’ailleurs, le parcours de financement s’est fait dans la difficulté : il s’est écoulé une année entière avant que de premières aides n’arrivent. Le projet a d’abord essuyé des refus avant de trouver les moyens matériels d’exister. Il a fallu remanier le dossier à plusieurs reprises afin de parvenir à une formulation acceptable. Pendant toute cette phase, je me suis senti fragilisé car j’étais persuadé – à tort ou à raison – que si je ratais le film après que l’on m’ait eu accordé des subventions, je n’en ferais probablement plus jamais. Heureusement, mes doutes ont été levés après le montage : nous avons candidaté aux aides en postproduction et nous les avons obtenues, ce qui venait récompenser tout le travail accompli. Concrètement, nous n’étions que deux sur le tournage, l’ingénieur son Pierre Bompy et moi-même. C’était important de travailler en toute petite équipe car l’espace à quadriller était étendu et il fallait pouvoir se mouvoir rapidement et simplement. De plus, même si j’avais beaucoup repéré et que je connaissais les lieux par cœur, j’avais besoin de temps au moment des prises de vues pour réfléchir à la manière de mettre en scène : le film n’est constitué que de plans fixes, comme des photographies, et il fallait « sentir » la scène avant de déclencher. À deux on peut se permettre de patienter sans que la gêne ne s’installe. Chacun savait ce qu’il devait faire et pouvait ainsi être relativement autonome. Nous avons tourné ainsi pendant 14 jours, dans une liberté totale.

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 Quel a été le parcours du film et son accueil public?

Peu de temps après avoir été fini, le film a été sélectionné en compétition Française au festival Cinéma du Réel, en 2015. Cette sélection et le prix obtenu (Prix de l’Institut Français – Louis Marcorelles) ont considérablement accéléré sa diffusion. Films de Force Majeure a décidé de prendre le film en distribution et il a ensuite été montré dans différents festivals : Jihlava IDFF, IFF Rotterdam, Rencontres européennes du Moyen Métrage de Brive, Côté Court à Pantin, le FIFIB à Bordeaux, Doc Fortnight au MoMA à New York… J’ai également bénéficié de projections ponctuelles que ce soit en Région PACA, grâce au travail de Luc Joulé et d’Image de Ville, en Nouvelle Aquitaine sur des propositions de Raphaël Gallet qui s’occupe de la diffusion pour ALCA et en Seine-Saint-Denis par l’entremise de Léa Colin qui œuvre pour Cinémas 93. Le film a bien circulé et je me réjouis d’avoir pu l’accompagner dans des lieux divers, ce qui m’a permis des débats passionnants. Les rencontres avec le public ont permis au film de s’accomplir pleinement. En effet, comme il se situe sur une ligne de crête, dans une position dégagée de tout jugement moral, il n’a pas toujours suscité une pleine adhésion. Mais c’est précisément ce que je souhaitais provoquer chez le spectateur : je voulais vraiment que chacun puisse vivre l’expérience de la projection à sa manière, en se frayant son propre chemin à travers les images et le son. J’ai trouvé intéressant et fécond les discussions d’après séances que j’ai eues la chance de vivre. Des regards différents ont pu se confronter, et m’ont permis d’enrichir, a posteriori, ma réflexion. C’est à ce moment-là que j’ai eu le sentiment de parvenir à accomplir le but que je recherchais, hors du consensus.

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Sur quoi travaillez-vous actuellement?

Je travaille actuellement sur deux projets très différents. Mon projet principal, This Land of mine, est assez avancé. Il s’agit d’une co-réalisation que je mène depuis plusieurs années déjà avec Diane Sara Bouzgarrou. Ce film est produit par Films de Force Majeure, et se déroule dans le sud des États-Unis. En voici le résumé : « Au cœur des Appalaches, l’Eastern Kentucky est un de ces territoires que le reste des États-Unis semble avoir oubliés. Au fil du temps, ses habitants ont développé un fort sentiment d’insularité et d’indépendance vis-à-vis du reste du pays ainsi qu’un attachement viscéral à leur terre. Leur Land. Endossant le qualificatif de « hillbillies », ils y mènent une existence fondée sur une liberté individuelle radicale, dans un rapport étroit avec la nature environnante. Parmi eux, Brian Ritchie, notre personnage principal. À travers sa subjectivité, le film explorera le rapport singulier que ces femmes et ces hommes entretiennent avec leur terre, qu’ils définissent autant qu’elle les définit. ». Depuis quelques temps, je mène en parallèle un autre projet, que j’ai commencé à écrire seul cette fois. Il est encore très embryonnaire mais il prendra plutôt la forme d’un essai. Comme dans Souvenirs de la Géhenne, il explorera la thématique du paysage, dans une perspective cependant plus globale.

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Pour voir Souvenirs de la Géhenne :

http://www.films-de-force-majeure.com/boutique/

G COMME GUYANE

Rencontres en Guyane de Xavier Gayan.

Au printemps 2017, la Guyane s’est brusquement rappelée au bon souvenir de la métropole ; en pleine campagne électorale présidentielle. Sortie ainsi de l’oubli, ou de l’indifférence, les Français allaient devoir s’interroger. Et d’abord, c’est où la Guyane ? Et c’est quoi ? Un département ou un territoire d’outre-mer ? Sur quel continent ? Les Guyanais, eux , ont le sentiment d’être considérés un peu comme des « sauvages », de lointains descendants d’esclaves venus d’Afrique et vivant sur une île au milieu des océans… Et effectivement, il y a tant de choses que les Français ignorent à son sujet, qu’il est presque d’utilité publique d’y aller voir de plus près.

Et d’abord, qui sont ceux qui vivent en Guyane ? Comment vivent-ils ? Que pensent-ils de leur pays, de la France et des Français ? Quelles sont les relations sociales et les rapports entre les différentes communautés qui composent cette population particulièrement cosmopolite ?

Le film de Xavier Gayan a été tourné avant les événements qui ont fait l’actualité récente de la Guyane. Il ne peut donc pas être soupçonné d’instrumentaliser les discours de la contestation. Xavier Gayan connaît bien la Guyane pour y avoir séjourné à plusieurs reprises. C’est donc parce qu’il a déjà beaucoup de contacts avec les Guyanais qu’il peut recueillir leur parole de façon simple et directe, sans langue de bois, sans cliché ou formule convenue. Une parole toujours significative d’un vécu, d’une pensée, d’une prise de position.

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Xavier Gayan pratique l’interview avec un grand sens de la communication. Il pose des questions, mais il ne se contente pas d’enregistrer des réponses. IL établit véritablement un dialogue avec ses interlocuteurs, qu’il rencontre soit individuellement, soit en petits groupes de trois ou quatre. Il demande des précisions, essaie toujours de faire approfondir le propos. Bien sûr, certaines de ces rencontres n’ont pas besoin d’être «relancées ».  On sent le besoin de parler, d’être écouté et le cinéaste sait parfaitement s’effacer lorsque c’est nécessaire. Au montage alors de couper les répétitions trop évidentes.

Le film est tourné pendant la longue période du carnaval, la grande affaire pour l’ensemble de la population. Sauf peut-être pour un brésilien qui lui trouve que ce n’est pas vraiment « populaire ». Il critique les prix élevé des entrées et des consommations dans les salles de bal. Pourtant les défilés dans les rues connaissent un grand succès et le cinéaste nous les montre en plans de coupe des interviews, mobilisant tous les âges, débordant de couleurs et de musique, particulièrement inventifs dans les déguisements et toujours sur des pas de danse. Car bien sûr, ces Guyanaises dont plusieurs intervenants dans le film soulignent à quel point elles sont « chaudes », ont le rythme qui leur colle à la peau.

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L’autre grande affaire que met en avant le film – bien avant les problèmes économiques ou la situation de l’emploi – concerne les relations intercommunautaires. Bien sûr personne ne s’affiche ouvertement raciste et cette jeune fille noire affirme même qu’il est en régression ces derniers temps. Pourtant beaucoup affirment ne pas trop aimer les étrangers et même détester les immigrés, surtout les pauvres. Bref les problèmes de couleur de peau ne sont plus vraiment au centre des préoccupations. Mais cela n’empêche nullement le développement d’un certain communautarisme qui, s’il n’engendre pas vraiment des actes de violence, reste porteur de risque de conflits.

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Le film  nous propose donc une série de portraits particulièrement diversifiée : des « vrais » Guyanais (ceux qui sont nés ici), des immigrés (un brésilien et un laotien qui se sent avant tout français), des jeunes (garçons et filles filmés séparément), un couple mixte, un ex-toxicomane handicapé qui profite de la situation pour demander un peu d’argent au réalisateur, un enseignant métropolitain qui bien évidemment critique l’administration locale, une commerçante qui pouffe de rire à propos de la vie sexuelle des femmes, un métis que le réalisateur tutoie, un Guyanais âgé qui n’est pas loin de vouloir expulser tous les immigrés, bref un échantillon  de population dont la représentativité ne fait guère de doute. Et les choix effectués par le réalisateur restent pertinents, hier comme aujourd’hui.

Aux plans sur le carnaval s’ajoute un certain nombre de plans de coupe réalisés sous la pluie d’orage. Des images qui en disent long sur l’atmosphère propre à la région.

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V COMME VOL SPECIAL

Vol Spécial de Fernand Melgar, Suisse 2011.

            Il y a souvent des avions dans le ciel de Frambois. La caméra de Melgar n’hésite jamais à les cadrer. Ce sont pourtant de bien mauvais augures. L’évocation de l’expulsion prochaine.

            Frambois est un centre de détention administrative à côté de Genève comme il en existe 27 autres en Suisse. Les étrangers en situation irrégulière y sont internés dans l’attente de l’exécution d’un jugement d’expulsion. Ces étrangers n’ont pour la plupart jamais été condamnés auparavant. Certains sont en Suisse depuis une vingtaine d’années parfois. Ils peuvent être mariés, avoir des enfants, un travail, un domicile. Mais un jour, ils ont été soumis à un contrôle policier qui a révélé leur situation irrégulière. La politique de contrôle des flux migratoires s’est fortement durci ces dernières années en Suisse, pays traditionnel de la neutralité et du droit d’asile. L’asile est de plus en plus difficile à obtenir, ce qui était le sujet du précédent film de Melgar (La Forteresse). Les expulsions vers le pays d’origine deviennent de plus en plus nombreuses.

Le séjour à Frambois est plus ou moins long et peut aller jusqu’à une bonne année. De longs mois d’incertitude vécus dans l’angoisse. Lenteur administrative, notamment en cas de dépôt de recours. Mais l’expulsion est inévitable pour presque tous ceux qui sont détenus là. La procédure « vol spécial » est obligatoirement employée lorsque l’expulsé refuse de regagner « librement » son pays dans le cadre d’une « procédure normale ». Le film ne montre qu’un cas de « libération » d’un africain dont on imagine facilement la joie et le soulagement. Pour les autres, ils ont le choix, si l’on peut parler de choix, entre deux procédures. La première est dite normale. L’expulsé regagne son pays « librement »sur un vol régulier où une place lui est réservée. Il peut refuser légalement cette expulsion. Est mise alors obligatoirement la deuxième procédure dite « vol spécial ». L’expulsé est conduit contre son gré dans un avion par la police. Jambes entravées et mains menottées il sera porté assis sur une chaise à laquelle il aura été attaché. Il sera « accompagné » tout au long du voyage jusqu’à destination. Le film de Melgar, restant à l’intérieur du centre de Frambois, ne filme pas la mise en œuvre totale de la procédure. Mais le cinéaste filme toutes les étapes de sa préparation, de l’annonce de la décision administrative à l’équipe de direction, jusqu’aux fouilles et menottage des expulsés par la police, en passant par la réunion du personnel chargé de faire que tout se passe pour le mieux, c’est-à-dire sans résistance et sans violence. Le film se termine par l’annonce en ouverture du journal télévisé du soir de la mort par étouffement (on lui avait mis un masque et du sparadrap sur la bouche) d’un détenu d’un autre centre de détention. Ce jour-là, cinq des détenus de Frambois faisait partie du même vol spécial Au centre, l’émotion est grande. La colère des détenus aussi.

Le film montre la vie quotidienne au centre. A l’arrivée, l’accueil du détenu auquel le directeur présente les règles à suivre pour que tout se passe bien. La vie du centre est réglée par les clés qui tournent dans les serrures, les repas pris en commun, les parties de ballon dans la cour entre les grillages ou le travail dans l’atelier du bois. Le personnel a visiblement une grande expérience, ce qui n’empêche pas certain, comme Denis, d’entretenir des relations cordiales avec les détenus. D’ailleurs, Denis préfère parler de pensionnaires plutôt que de détenus. Il joue au foot avec eux et écoute avec plaisir le chanteur reggae qui décrit la vie des étrangers dans ses textes. Lors de la préparation des détenus au vol spécial, ils essaient tous, directeur en tête, de les réconforter, de leur manifester quelques marques de sympathie. Mais l’essentiel reste que tout se passe bien, sans complication.

Le film joue sur le contraste entre cette vision parfaitement lisse de la vie du centre où tout semble se passer sans la moindre anicroche et le vécu des détenus, leur angoisse, leurs peurs, leurs souffrances, leur ressentiment pour ce pays auquel ils sont venus demander de l’aide et qui les rejette sans grande considération en dehors des apparences. La procédure du vol spécial atteint un sommet d’inhumanité et ceux qui risquent fort d’y être soumis la dénoncent avec véhémence. Le directeur du centre et son personnel sont d’ailleurs particulièrement mal à l’aise à l’annonce de « l’accident ». Sans doute leur tristesse et la honte qu’ils disent éprouver vis-à-vis de la politique de leur pays sont-elles sincères. Cela n’empêche que l’événement révèle de façon éclatante l’hypocrisie générale de la politique officielle. Cette hypocrisie est particulièrement sensible dans les séances de parloir où les détenus ont le droit de voir, une dernière fois, leur femme et leurs enfants. Avant tout, il faut respecter le temps officiel qui leur est accordé.

On sait que ce film a suscité en Suisse un bon nombre de polémiques, l’accusant tour à tour de déformer les faits pour soutenir la cause des étrangers ou au contraire de complaisance envers une politique de plus en plus intolérante. Chacun jugera en voyant le film de la pertinence ou du caractère excessif des arguments des uns et des autres ? Toujours est-il que ce film ne peut pas laisser indifférent. Son mérite est certainement de mettre les citoyens et les responsables politiques des pays riches face à leurs responsabilités et à leur conscience morale. Jusqu’où une pratique et un discours d’exclusion peuvent-ils aller sans risquer de développer le racisme et une haine généralisée entre les hommes ?

Un film à voir sur la plateforme Tënk.

N COMME NÈGRE

Je ne suis pas votre nègre, de Raoul Peck

L’histoire des afro-américains aux Etats Unis n’est pas particulièrement une belle histoire. Et il n’est pas inutile de rappeler, comme le fait avec éclat le film du cinéaste haïtien Raoul Peck, le racisme, la haine et la violence qui ont constamment marqué les relations entre les blancs, dominateurs et tout puissants, et les noirs dont les luttes pour la conquête des droits civiques et la simple reconnaissance de leur humanité est souvent exemplaire. Des images souvent connues, mais qui n’ont rien perdu de leur force de dénonciation, bien au contraire, depuis les lynchages et pendaisons orchestrés par le Ku Klux Klan jusqu’aux violences policières souvent gratuites, en passant par cette séquence insupportable où une haie de jeunes blancs crachent leur haine au visage de cette jeune noire qui prétend entrer dans un lycée tout simplement pour suivre les cours.

Peck organise le film de cette histoire à partir de l’écrivain James Baldwin, dont il a retrouvé un manuscrit inachevé datant de 1979, lu dans la version française en voix off par JoeyStarr. Un texte lui-même centré sur trois personnages, trois amis de Baldwin, Medgar Evers, Malcom X, Martin Luther King, qui ont tous trois été assassinés pour faire taire leur voix. Le récit des jours  où Baldwin apprend ces morts est particulièrement chargé d’émotions dans son texte, ce que le film sait parfaitement faire ressortir.

Le travail de recherche d’archives originales de Peck est précis et efficace. Nous retrouvons Baldwin dans de nombreuses interventions, sur des plateaux de télévision, dans des universités. Chaque fois nous ne pouvons qu’admirer la clarté de sa pensée et la richesse de son argumentation. Visiblement ses interlocuteurs sont tous fascinés.

Mais le travail de Peck va bien au-delà du personnage de Baldwin. Son film fourmille d’extraits de films, surtout hollywoodiens, où  nous est donnée à voir la représentation dominante des noirs dans le cinéma américain. Baldwin souligne en particulier le rôle important qu’a joué Devine qui vient diner ce soir de Stanley Kramer avec Sidney Poitier. Un film qui se démarque nettement de la production de l’époque.

Le racisme existe-t-il toujours aux Etats Unis ? Les noirs ont-ils toute leur place dans la société américaine ? L’élection du premier président noir avait suscité beaucoup d’espoirs. Baldwin pas mal d’années auparavant ne se faisait pas d’illusion. Pour lui cela ne suffirait pas. La succession d’Obama lui donne en grande partie raison.

I COMME IMMIGRATION REUSSIE

Appellation d’origine immigrée, de Fanny Pernoud et Olivier Bonnet.

Oui, les exemples d’immigration réussie ne sont pas si rares que l’opinion publique aurait tendance à le croire. Bien sûr il est nécessaire de parler des drames fréquents en Méditerranée, des difficultés de toutes sortes rencontrées pour pénétrer en Europe et franchir des frontières qui deviennent de plus en plus des murs qui se veulent infranchissables, des conditions de survie plus que précaires que connaissent ceux qui arrivent tant bien que mal sur les côtes du Pas-de-Calais, à deux encablures de cette Angleterre qu’ils considèrent comme la terre promise. Les médias se doivent d’en rendre compte de ce qu’il est convenu d’appeler « la crise des réfugiés ». Le cinéma documentaire de son côté contribue depuis plusieurs années à sensibiliser les spectateurs, et à les faire réfléchir à ces situations qui ne devraient laisser personne indifférents. Mais il est tout aussi utile de montrer que la vie en France des femmes et des hommes d’origine étrangère n’est pas toujours marquée par le chômage et la misère. Que ce n’est pas parce qu’on est noir de peau ou qu’on porte un nom arabe qu’on est destiné à être enfermé dans le ghetto des banlieues. Que leur intégration est une chose possible, dans une France multiculturelle.

Le film de de Fanny Pernoud et Olivier Bonnet nous propose trois exemples d’intégration réussie. Laetitia, Gjibril et Alderrahim sont Français. Qu’ils soient nés en France ou en Afrique n’a pas d’importance. Ce qui compte, et que nous montre le film, c’est leur mode de vie en France, leur travail, leurs relations sociales et la façon dont ils ont obtenu une véritable reconnaissance, professionnelle, mais aussi personnelle. Car si le film choisit de montrer principalement leurs compétences professionnelles – chacun dans un domaine particulier, à priori surprenant – il met aussi en évidence leurs qualités humaines, leur dynamisme et leur optimisme fondamental.

Trois portraits, contrastés, même si au fond ils nous disent la même chose. Ils sont tous les trois passionnés par leur travail. Tous se sentent  français, mais gardent aussi en eux la marque de leur origine.

Laetitia, métis d’origine camerounaise, est vigneronne dans l’Hérault. Nous la suivons aux côtés de son mari dans toutes les épates de son métier, de la culture de la vigne, à la mise en bouteille et à la vente en passant par les vendanges et la vinification. Sa mère n’a qu’un regret, c’est de ne pas lui avoir appris la langue de son ethnie.

Alderrahim est, depuis 14 ans, fromager en Haute-Savoie et son reblochon artisanal est couvert de médailles. A la fin du film il retourne au Maroc pour créer de toutes pièces une fromagerie. Dans ses adieux, au maire ou  au curé, tous disent le regretter.

Gjibril est boulanger à Paris, du côté de Montmartre. La longue file d’attente sur le trottoir devant sa boutique en dit long sur sa réussite. D’ailleurs sa baguette a obtenu le premier prix de la baguette parisienne et à ce titre est servie pendant une année aux petits déjeunés de l’Elysée ! Le film nous montre son voyage au Sénégal où les retrouvailles avec sa famine sont particulièrement émouvantes.

Un film destiné en priorité à la télévision, mais qui peut surtout prendre place dans des rencontres-débats autour de l’immigration. Une occasion de dépasser les stéréotypes et les préjugés.

 

 

F COMME FRONTIERES

Entre les frontières d’Avi Mograbi, Israël, 2016, 1h24.

Les frontières dont il s’agit ici, ce sont celles qui séparent Israël de l’Egypte, c’est-à-dire de l’Afrique et du reste du monde. Une frontière qu’Israël s’efforce de rendre infranchissable. Pas encore de mur, mais des barbelés. Il s’agit de réduire le plus possible l’entrée de ceux qui fuient la guerre et qui viennent ici en tant que demandeurs d’asile. Des Soudanais, des Érythréens. Démunis de tout bien sûr. Une fois sur le sol Israélien, il n’est plus possible, en vertu des lois internationales sur les réfugiés,  de les renvoyer chez eux. Alors Israël ne les considère plus comme des demandeurs d’asile, mais comme des « infiltrés », et met en œuvre toute une stratégie pour les inciter à partir d’eux-mêmes. Donc de rendre leur séjour dans le pays insupportable. Par exemple en les envoyant dans un camp, en plein désert. Ce camp, Holot, n’est pas vraiment une prison. En principe. Il n’y a pas de barreaux. Ceux qui sont regroupés là peuvent aller et venir à leur guise. Sauf qu’ils doivent passer la nuit au camp et répondre présents à  l’appel trois fois par jour. Et s’ils ne répondent pas à ces exigences, c’est la prison immédiate. La mention de ces données dans le film vise bien sûr à dénoncer l’hypocrisie de la politique officielle. De la part de Mograbi on n’en attendait pas moins. Son film sera donc un cri de révolte. Mais un cri presque silencieux. Qui ne veut pas se voir qualifier de violence. Il lui suffit alors de filmer les détenus de Holot. De leur donner la parole. D’être présent à leur côté. Dans l’épreuve terrible qu’ils vivent.

Le début du film montre donc le camp de Holot et les éléments marquant de la situation qui est faite aux migrants. Mograbi filme en particulier la marche qu’ils organisent jusqu’à la ligne frontière où ils se heurtent bien sûr à l’armée israélienne. Une action de protestation collective, mais dont on devine que du fond du désert où elle se déroule, elle ne gêne guère le gouvernement israélien, ni ceux qui soutiennent ou partagent sa politique. Mais Mograbi est un cinéaste inventif et il va donner à son film une autre tournure, beaucoup plus originale.

Mograbi a fait appel à Chen Alon avec qui il va mettre en place, et filmer, un atelier de théâtre inspiré par le théâtre de l’Opprimé, cette technique particulière fondée par Augusto Boal dans les années 70. Il s’agit de faire « jouer » par un petit groupe de réfugiés leur propre histoire, et en particulier leur rapport avec les Israéliens, police ou simples citoyens. Le film devient alors de plus en plus prenant tant l’expression du vécu est directe et spontanée. Mograbi et Alon vont même rendre la situation encore plus poignante, en faisant intervenir avec les migrants un groupe d’israéliens, hommes et femmes, qui vont dans un premier temps jouer les réactions les plus courantes, réactions de rejet et très souvent racistes, de leurs compatriotes. Puis les rôles sont inversés. Les israéliens deviennent les migrants, les blancs deviennent les noirs, les opprimés deviennent les oppresseurs – et inversement. Des jeux de rôles où la tension est extrême, mais une tension que Mograbi filme avec beaucoup de retenu, introduisant toujours une distanciation en se filmant lui-même au milieu des « acteurs », avec la perche du preneur de son en mains.

Parmi les films récents consacrés aux problèmes des réfugiés (de Fuocoammare à La Mécanique des flux), le film de Mograbi occupe une place à part. Par l’introduction de la dimension théâtrale bien sûr, mais aussi du fait qu’il s’agisse d’Israël, un pays qui a été en grande partie construit à partir de phénomènes migratoires. Comme le dit Mograbi : « Que ceux qui ont survécu à un tel rejet avant de fonder Israël rejettent aujourd’hui des humains comme leurs parents ou leurs grands-parents ont été rejetés me paraît incroyable. »

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E COMME ETATS-UNIS (3)

Episode 3. Retour sur le problème noir, de la lutte pour les droits civiques à la dénonciation du racisme. Des films qui prennent positions.

Crisis, de Robert Drew, 1963

Le gouverneur de l’Alabama, George Wallace, Robert Kennedy, ministre de la justice, Vivian Malone et James Hood, deux étudiants noirs. Le gouverneur de l’Alabama, George Wallace, s’oppose à l’entrée des deux étudiants noirs dans l’université « blanche » d’Alabama malgré un ordre de la Cour fédérale que le ministre de la Justice, Robert Kennedy, est chargé de faire appliquer. L’enjeu politique est considérable pour l’avenir des États-Unis et pour l’égalité des Blancs et des Noirs dans le pays. C’est en même temps le sens général de la présidence de John Kennedy qui est en jeu. Va-t-il ou non s’engager en faveur de l’égalité raciale ? Une crise grave, déterminante pour l’avenir d’un pays bien au-delà de l’avenir personnel de celui qui le dirige. Le film est le récit de cette crise, minute par minute, jusqu’à son dénouement. « Behind a présidential commitment », dit le titre. Il montre que gouverner, c’est décider, s’engager. À quel prix ? À quelles conditions ? Comment un homme, fut-il président du plus grand pays du monde, peut-il prendre des décisions déterminantes pour le mode de vie de millions de personnes ?

Free Angela Davis and all political prisoners, Shola Lynch, 2011.

Les années 70, en Amérique, sont les années de la contestation, contre la guerre au Vietnam et pour les droits civiques des Noirs. A travers le parti des Black Panters, à travers le parti communiste américain et le groupe Che-Lumumba Club auquel Angéla Davis adhère dès 1968, c’est la révolution qui est engagée, ou du moins espérée. « Le pouvoir au peuple », tel est le mot d’ordre sans cesse répété dans les meetings et les manifestations. Et la lutte armée apparaît comme le seul moyen d’y parvenir. Comme le dit le film, les Etats Unis, et principalement la Californie, sont en état de guerre.

Le film est centré sur le procès intenté à Angela Davis à la suite de l’évasion manquée en 1970 de trois militants noirs, les Frères de Soledad, qui se terminera par la mort d’un juge pris en otage. Les armes utilisées ont été achetées par Angela et elle militait effectivement pour la libération des prisonniers politiques noirs. L’occasion est trop belle pour le pouvoir de se débarrasser de cette brillante intellectuelle qui est déjà un symbole des luttes révolutionnaires. Elle est accusée de meurtre, séquestration et complot et encourt trois fois la mort.

Originaire d’Alabama, elle fait des études de philosophie à New York et surtout en Allemagne, ce qui lui permet d’obtenir un poste d’enseignante à l’université de Californie. Son adhésion au parti communiste est connue et dérange. Une femme, noire, communiste, peut-elle être acceptée dans cette fonction d’enseignant, d’autant plus que son chartisme attire une foule de plus en plus nombreuse d’étudiants. Son exclusion de l’université la rendra encore plus célèbre et sera l’occasion de manifestations de soutien qui préfigureront celles qui marqueront son procès.

En 2011, Angela Davis, si elle n’apparaît plus physiquement comme l’icône des afro-américains qu’elle fut, reste engagée dans une vigilance vis-à-vis des valeurs qu’elle a toujours soutenues.

Black Panthers, Agnès Varda, 1968.

A Oakland, en Californie, lors du procès d’un des leaders du parti des Black Panthers, Huey Newton. Sur la pelouse, devant le palais de justice, Varda va et vient. Elle filme les enfants, les femmes, les musiciens sur l’estrade où prendront la parole les orateurs. Elle filme aussi les groupes de Black Panthers dans leurs défilés militaires. Elle interroge ceux qui sont venus. Pourquoi sont-ils là ? Dans sa prison elle interroge le leader noir. Dehors ses porte-parole développent leurs positions politiques. Sur le procès de Newton, Varda ne prend pas position. Mais, dans le courant du film, elle ne cache pas qu’elle est plutôt du côté de la panthère, cet animal magnifique qui n’attaque pas l’homme mais se défendant toujours férocement, que du côté des « cochons » comme elle traduit la désignation de la police « brutale » d’Oakland. Lorsqu’elle ne filme plus les manifestations, c’est pour longer le ghetto où sont parqués les Noirs de la ville. Dans ce film de 30 minutes, très dense, Varda a réussi à capter l’ambiance de violence qui oppose les communautés. Il constitue aujourd’hui un document significatif de cette époque.

             Sud, Chantal Akerman, 1999

Voyageant dans le sud des États-Unis, Chantal Akerman va consacrer le film qu’elle tourne au Texas au crime raciste particulièrement odieux qui vient d’être commis à Jasper. James Byrd Jr, un Noir connu de tous, a été battu par trois Blancs qui l’ont ensuite attaché derrière leure camionnette et traîné sur la route pendant plusieurs kilomètres. La cinéaste se situe clairement du côté de ceux qui condamnent sans appel de tels actes. Mais son film, s’il dénonce le racisme, n’est pas un réquisitoire en bonne et due forme. Il ne cherche pas non plus à expliquer. Il rend simplement compte des faits. Ils sont suffisamment parlants en eux-mêmes.