A propos de Adolescentes
Au départ, je pensais plutôt à un garçon, parce que je suis un homme et que j’imaginais un peu bêtement qu’un regard masculin sur une jeune fille serait perturbant pour elle, surtout à un âge où le corps change autant. Mais en faisant les castings et lors de la préparation du film, tout a changé et mon intérêt s’est soudain porté non pas sur une, mais sur deux filles !
Le casting fut d’abord un casting de ville. Il y a un archétype, pour beaucoup figé par la télévision, qui fait coïncider adolescence et banlieue. Pour m’éloigner de ce cliché, je me suis mis à chercher une ville de province, un peu neutre et dormante. Brive, sous-préfecture de la Corrèze, s’est imposée d’évidence. C’est une ville moyenne d’environ 50.000 habitants, où la délinquance est anecdotique, et qui présentait l’avantage majeur pour mon projet de posséder une dizaine de collèges-lycées qui drainent tous les enfants des alentours. En plus, Brive est une ville où le passage des saisons est très marqué. Il peut faire très chaud en été et assez froid en hiver. Cette incarnation des saisons était une part importante du projet : filmer le passage du temps.
J’ai contacté tous les proviseurs des collèges de la ville qui tous ont été intéressés par l’idée qu’on prenne le temps pour accompagner une adolescence au long cours, dans ses passions, ses doutes, ses métamorphoses, et aussi les pressions subies, y compris à l’école. Mais tous mes interlocuteurs me posaient la même question : Pourquoi un garçon ? Pourquoi pas une fille ? Car tous m’ont fait observer, suite à leurs années d’expérience, que les filles avaient particulièrement changé depuis une quinzaine d’années. Alors que les garçons d’aujourd’hui ne sont finalement pas si différents de ce qu’ils étaient 15 ans auparavant. Un peu nigauds, un peu immatures, des enfants qui n’en finissent pas d’être des enfants. A l’opposé, ils avaient le sentiment que les adolescentes d’aujourd’hui sont plus libres, plus indépendantes, plus sensibles aussi à une certaine égalité de traitement, moins soumises qu’on veut bien le dire. Même si la question de la réputation reste pour les filles très importante, à Brive comme ailleurs, dès lors qu’elles rentrent pleinement dans la sexualité. Lors des castings, cette consistance des filles était évidente : plus intervenantes, plus drôles, plus parlantes
A priori, on ne pouvait pas imaginer plus antagonistes que Emma et Anaïs, tant au niveau social que psychologique. L’une vient d’un milieu bourgeois et instruit, l’autre d’un monde plus populaire. Et un beau jour, j’apprends non seulement qu’Emma et Anaïs fréquentent le même collège mais qu’en plus, elles sont très copines. Donc, le portrait s’est dédoublé et le film a dérivé bénéfiquement vers la chronique d’une amitié à l’épreuve du temps. Anaïs et Emma, si dissemblables et si complémentaires, sont devenues, à la marge de Jacques Demy, mes demoiselles de Brive !
Ce fut une expérience un peu folle. Comme si j’avais deux vies, une à Paris et l’autre à Brive. J’ai appris à me démultiplier tout en gardant le cap d’une absolue disponibilité. Pendant le temps long du tournage d’Adolescentes, je faisais d’autres documentaires, je préparais des livres, des expositions et une rétrospective au Centre Pompidou, je voyageais. Ces parallèles étaient à la fois étrangers les uns aux autres et complémentaires. Courant 2015, ma tête était tout autant occupée à filmer deux jeunes filles débordantes d’énergie et une vieille dame, Thérèse, dans les Vies de Thérèse, alors en fin de vie, dont le portrait clôturait ce que j’avais amorcé avec elle dans les Invisibles. Le contraste était parfois vertigineux. Pour en revenir à Emma et Anaïs, le contrat était simple : on se voit de temps en temps, et dans ces moments, on est beaucoup, voire tout le temps ensemble. Et quand on ne se voit pas, on se téléphone, on reste en contact. Au départ, j’avais organisé à Brive des cessions de quatre jours. C’était beaucoup trop long. Les filles en avaient marre, elles étaient pressées de me voir repartir à Paris. J’ai donc corrigé notre protocole en le ramenant à deux ou trois jours.
Ça pouvait être des jours « évènementiels », un anniversaire, un spectacle. Mais aussi des jours plus ordinaires, les jours d’ennui, d’attente, du rien, qui est un des sujets récurrents de l’adolescence. Et puis, il y a aussi eu les jours littéralement imprévisibles comme par exemple les premières vagues d’attentats en France. Moments terribles qui sont venus s’immiscer dans la relative quiétude de leur vie de province, auxquels se sont ajoutés les drames de leur vie personnelle que nous devions filmer aussi délicatement que possible.
L’équipe technique était réduite : un chef opérateur, un ingénieur du son, un assistant et moi. Les filles étaient équipées de micros HF auxquels elles se sont vite habituées jusqu’à les oublier. Au début, la caméra se tenait à distance. J’étais tétanisé à l’idée de trop m’approcher et de venir perturber la situation que nous étions en train de filmer. Il y a eu un apprivoisement réciproque et après quelques mois, je me suis aperçu que je pouvais venir plus près et même bouger la caméra pendant les prises pour changer d’axe. Rien ne semblait perturber ce qui se jouait entre les personnes. Les situations étaient souvent incisives et dépassaient le dispositif. Avec les années, j’ai continué à m’approcher davantage pour faire corps avec les filles et sortir de cette neutralité descriptive de départ. La caméra épaule et les longues focales se sont imposées au bout de deux ans. J’étais comme arrivé au cœur de leur intimité. La confiance et l’abandon était total. J’étais ouvert à tous les devenirs, les hasards que la réalité pouvait m’amener. Je suis toujours stupéfait par la générosité des « gens » que je filme, qui non seulement acceptent la perturbation que j’induis dans leur vie mais parviennent aussi à en profiter. Toutes ces rencontres de cinéma sont pour moi des rencontres essentielles qui m’ont changé et m’ont fait grandir. L’adolescence d’Emma et d’Anaïs, c’est aussi la mienne qui fut pourtant, en tous points de vue, totalement différente.
Toute mise en scène de la réalité vient rompre le réel. Devant l’objectif, les deux filles vivaient un fantasme puissant d’être actrices. Elles m’offraient d’abord une image fantasmée d’elles-mêmes. Je laissais faire, il fallait que ça sorte. Et puis, généralement, au bout de deux heures, le « show » s’arrêtait et elles redevenaient elles-mêmes. C’est là que le film pouvait commencer pour moi. Ce désir de vouloir faire l’actrice a été en même temps essentiel. Je crois que c’est ce qui les a aidé, au début, à vivre une telle expérience. Il fallait qu’il y ait une part ludique. Elles aimaient être regardées, elles aimaient la caméra et jouer avec. Elles ont compris que la caméra pouvait devenir une véritable alliée, un instrument tout puissant qui les protégeait et les encourageait, par exemple pour poser à leurs parents des questions qu’elles n’auraient peut-être jamais osées leur poser autrement.
Adolescentes se termine peu après les résultats du Bac…C’était le pacte que nous avions avec les filles. Arrêter le film à ce moment de leur vie. Elles ont 18 ans, elles ont réussi ou non leur bac, décoller vers d’autres horizons, abandonner leur famille, quitter leur ville natale parce qu’à Brive la perspective d’éventuelles études supérieures passe par les facs de Limoges, de Clermont-Ferrand ou de Toulouse. Rarement Paris. Le bac, reste toujours un grand moment dans la vie d’un adolescent. Il vient valider un futur possible et toutes ces années d’études secondaires. C’est la fin d’un âge. Quelle libération ! Mais c’est aussi un instant très puissant de mélancolie : qu’est-ce qui m’est arrivé ? Qu’est-ce qui va m’arriver ? Leur manière d’envisager l’avenir est un mélange de provoc et de crainte : « Et si on devenait comme nos mères ? Mariées, avec des gosses et un chat !
