E COMME ECOLE – en Irlande.

A kind of Magic, Naesa Ni Chianain, David Rane, Irlande-Espagne, 2017, 99 minutes.

Une école privée, l’internat de Deadfort, au centre de l’Irlande. Une école pas comme les autres bien sûr. Sinon ça ne vaudrait pas la peine d’en faire un film.

Les cinéastes vont nous y immerger pour une année scolaire. Depuis l’arrivée des nouveaux et leur installation jusqu’aux séparations déchirantes au moment des vacances, pour les plus grands qui intègreront une autre école l’année suivante.

Une année dont nous ne verrons pas la totalité des activités qui s’y déroulent (scolaires et non scolaires) ou des événements qui s’y produisent (était-ce possible ?). En fait les cinéastes ont fait des choix, peut-être pas des choix préalables ou préconçus, mais qui se sont certainement imposés à elle au fur et à mesure des jours passés à observer, puis à filmer, la vie de cette école (le titre anglais du film est School life).

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Le premier choix, qui constituera le cœur du film, concerne deux des enseignants de l’école, John et Amanda, un vieux couple qui a vécu pratiquement toute leur vie – toute leur carrière professionnelle en tout cas – ici, et qui arrivés à l’âge de leur retraite se demande au début du film si cette année qui commence est leur dernière année à Headfort. Ils se posent la question dans le pré-générique, mais le film se termine sans que cette retraite, si redoutée en fait, soit effectivement célébrée. Elle, est enseignante de littérature anglaise et lui, de mathématiques et de musique. Nous le verrons une seule fois écrire une équation au tableau. Par contre la musique et surtout le rock’n roll, occupera une bonne partie du film

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Deuxième choix, parmi les élèves cette fois, un garçon (Ted) et une fille (Elisa), deux personnalités bien différentes, mais si attachant l’un et l’autre…

Enfin troisième choix, deux activités particulière dans la vie de l’école : la préparation d’une pièce de théâtre sous la direction d’Amanda – Hamlet, pas moins. Nous verrons quelques moments du spectacle que ces jeunes acteurs donneront devant leurs camarades. Et d’un autre côté, les répétitions d’un groupe de musique, avec deux chanteuses qui se produira en concert lors d’une soirée festive à l’école.

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Le film est donc d’abord un portrait des deux enseignants. Nous les suivons dans les deux activités qu’ils pilotent et nous les retrouvons dans des moments d’intimité privée, dans leur bureau, où ils évoquent leur travail (leurs satisfactions, leurs doutes, leurs erreurs) et surtout leur vision des élèves (en particulier Ted et Elisa). Car le film ne se propose pas de tenir un discours pédagogique. Il y est très peu question des apprentissages formels. Même si bien sûr ils sont bien présents dans l’activité théâtrale et dans le groupe de musique. Mais l’essentiel, c’est bien plutôt l’action éducative telle qu’elle est présente dans la relation quotidienne des enseignants et des élèves. Et c’est là que la « magie » de cette école éclate vraiment. Une magie due entièrement à nos deux professeurs – sans qui Headfort aurait bien moins d’intérêt.

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Amanda et John semblent être toujours en représentation devant ce public que sont les élèves. Elle mime souvent avec force grimaces les moments de la pièce. Et lui, toujours pince sans rire, a des remarques, parfois sarcastiques, qui font réfléchir les élèves. Mais on comprend vite qu’ils ne jouent pas un rôle écrit pour le film. Quelle que soit l’importance du moment, la caméra est totalement oubliée. Et le montage, faisant se succéder des moments, souvent courts, prélevés dans le flux du quotidien, souligne surtout l’atmosphère de sincérité et de connivence qui prédomine dans l’ensemble du vécu scolaire.

Deux enseignants, dévoués corps et âme, à leur mission éducative. Un vécu scolaire marqué par des relations adultes-adolescents dont le monde anglo-saxon peut s’enorgueillir. Un film particulièrement distrayant, surtout par le maniement d’un humour très britannique. Une école qui sait faire aimer l’école et qui rend ses élèves heureux. Ceux qui la fréquentent ont bien de la chance.

C COMME CHINE – Éducation.

La bonne éducation, Gu Yu, France / Chine, 2017, 30 minutes.

Le portrait d’une adolescente chinoise. Une écolière, comme il doit y en avoir une multitude en Chine. En Chine et ailleurs.

Une adolescente pas très attachante en fait. Le film ne cachant pas ses défauts. Ou plutôt il montre beaucoup ce que les autres pensent d’elle. Et elle n’est vraiment pas la coqueluche des filles de sa classe. Quand elles ont dit qu’elle sent mauvais, elles ont tout dit ! C’est sans appel. Et elle de trainer cette réputation sans pouvoir s’en dépêtrer. Pas très positif, à cet âge où il faut essayer de construire son identité. Mais du coup, on finit presque par la trouver sympathique, dans son rôle de victime. De bouc-émissaire. De souffre-douleur. D’enfant délaissée même par sa famille. Dans sa solitude désespérée, que l’aspiration pour l’art (Peipei est élève dans une classe artistique d’un lycée)  n’arrive pas vraiment à combler. En France on parlerait sans doute de harcèlement. Difficile de savoir ce qu’il en est en Chine.

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Donc un portrait pour le moins classique. L’adolescence avec ses difficultés relationnelles. Avec les camarades d’école et avec la famille. Et ce sentiment si fort d’être incomprise. De ne pas être aimée. Le portrait d’une adolescente chinoise, mais qu’on doit retrouver presque à l’identique aux quatre coins du monde. L’adolescence est bien un âge universel.

Mais il s’agit quand même d’un film tourné en Chine, par une cinéaste chinoise. Du coup la dimension portrait du film s’efface presque au profit de l’appréhension de la réalité chinoise. D’une certaine réalité chinoise. Le lycée surpeuplé. Les séances de lecture collective à haute voix dans une cacophonie totale. Et puis, surtout, dans les quelques plans où Peipei revient chez sa grand-mère, la Chine de la campagne. Bien loin des buildings de Shanghai. Bien loin du développement de la richesse qui profite à certains. Loin de tout en fait. Une plongée dans cette Chine ancestrale, que rien décidément n’a pu faire bouger -ne peut faire bouger – ni la révolution maoïste, ni le boum capitaliste. La Chine des laissés pour compte du développement, comme le cinéma documentaire chinois de plus en plus connu en Europe, Wang Bing en tête, nous la montre avec éclat.

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La Bonne éducation est un film court (30 minutes). Sans atteindre les 9 heures de A l’ouest des rails (Wang Bing), il aurait facilement pu être un vrai long métrage. Il aurait suffi de montrer plus longuement la vie scolaire de Peipei. Et sa vie familiale aussi. Et son lycée. Et le village de sa famille. Et ainsi de suite. Certes, n’est pas Wang Bing qui veut. Et La Bonne éducation est le premier film de cette jeune cinéaste. Aurait-elle pu obtenir les moyens financiers  – techniques- d’un long métrage ? Mais il n’y a là rien à regretter. Dans sa concision, le film dit tout de son sujet. Et son propos n’en est que plus percutant.

Ce film a obtenu le Grand Prix du Festival International du film d’éducation 2017.

 

P COMME PATERNITÉ

La plume du peintre de Marie Ka.

L’histoire d’une relation père-fils, filmée comme en continu au fil des saisons, à partir d’un l’hiver enneigé. Un vécu rural, dans une maison de village qui a dû être une ferme, loin de la ville en tout cas. Un vécu de vacances, ou de week-end, puisqu’on ne va jamais à l’école. Mais il faut bien faire quelques devoirs quand même.

Le père est chasseur et bricoleur. On n’en saura pas plus. Visiblement il aime son enfant. Il s’occupe vraiment de lui, avec patience. Il lui propose des activités manuelles. Il l’amène à la chasse, les battus organisées par le village, au sanglier ou au Chevreuil. Il montre à son fils comment ouvrir le ventre de la bête qui vient d’être abattue. Comme il lui montre la petite plume dans l’aile de l’oiseau, une plume toute fine dont se servaient les peintres lorsqu’il n’y avait pas de pinceau.  A la maison, il lui apprend à utiliser une scie pour découper un morceau de bois.

Le fils, Antoine, doit avoir entre 6 et 7 ans. Lui aussi aime bien son père, qu’il craint et respecte, même s’il lui arrive de lui désobéir. Il a de bonnes relations avec ses copains du village avec qui  il vadrouille dans la campagne. Mais c’est aussi un enfant coléreux, assez têtu et rouspéteur. Une des séquences importantes du début du film en dit long sur sa personnalité et sur le sens du film. Antoine vient de recevoir un cadeau (est-ce son anniversaire ?). Il déchire précipitamment le papier qui l’enveloppe. Déception : c’est un livre. Déception immense, insupportable. Il explose de colère, quitte la table en pleurant, sans jeter un œil au contenu du livre. La femme qui l’a offert (on peut supposer que c’est sa mère ; c’est la seule séquence où il y a une présence féminine) s’efforce de le calmer en lui montrant l’intérêt du livre, un livre animé où on  peut entendre des bruits d’animaux en appuyant sur une image. Un livre qui aurait pu l’intéresser.

A partir de cette séquence, on peut comprendre le film comme une mise en opposition entre deux types d’éducation.

D’un côté, une éducation masculine (incarnée par le père), rurale, proche des traditions (la chasse), valorisant le manuel et ses savoir-faire. Une éducation qui se veut simple et proche de la nature. Une éducation qui ne peut cependant être qualifiée de naturelle, tant la place des jeux vidéo et des jouets de guerre y est grande. D’ailleurs à la séquence de la colère à propos de livre fait suite la découverte par Antoine de son cadeau de Noël, une sorte de mitrailleuse plus grande que lui !

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De l’autre côté, l’éducation de type scolaire, féminine puisque qu’Antoine a une maîtresse en classe, celle qui s’appuie sur les livres et la lecture. Un monde culturel que le père ne prend guère la peine de valoriser. Pire, il en fait une punition. Antoine a fait une bêtise : deux livres à lire, et la prochaine fois ce sera quatre… Sans commentaire.

Dans sa volonté de laisser au spectateur le soin de donner un sens au film, la cinéaste ne prend aucune distance par rapport à la manière dont le père éduque son fils. Du coup c’est cette éducation « rurale » qui est valorisée, mettant quasiment à l’écart l’éducation culturelle. L’école, les livres, la lecture, sont donnés comme une obligation, dont on se passerait bien. A la chasse, par contre, Antoine aura appris comment on ouvre le ventre à un sanglier pour le vider  de ses entrailles. Du moins, il l’aura vu faire. Et si l’épisode de la plume du peintre a bien une dimension culturelle (historique), elle ne peut renvoyer qu’à une acquisition faite par hasard, comme à la télévision. Est-ce que cela lui servira plus tard dans la vie ?

Cinéma du réel 2017, Compétition française.

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H comme Hamadi (Dieudo)

Son dernier film Maman Colonelle vient de recevoir le Grand Prix de la compétition internationale au festival Cinéma du réel, 2017. Une bonne occasion de revenir sur ses films précédents, qui d’ailleurs ont eux aussi été primés dans ce festival. Un cinéaste qui nous montre avec une grande perspicacité les réalités de son pays, le République Démocratique du Congo : la politique, l’éducation, la guerre

Atalaku

Prix Joris Ivens au festival Cinéma du réel, Paris, 2013.

Le film est centré sur le pasteur Gaylor qui va devenir le temps de la campagne électorale (pour les élections de 2011, des élections libres, ce qui est rare en RDC puisque ce sont seulement les seconde depuis l’indépendance en 1960) « Atalaku », c’est-à-dire « crieur ». Il met ses compétences de tribun, habitué à haranguer les foules, au service du candidat le plus offrant. Il parcourt alors les rues de Kinshasa muni d’un porte-voix pour drainer le plus de monde possible au meeting tenu par un des candidats pour lequel il travaille. Il va dans les marchés et distribue quelques billets de banque qui ne servent pas officiellement à acheter des votes. Il fréquente, et le cinéaste avec lui, les « observateurs » ou les membres de la NSCC (Nouvelle Société Civile Congolaise), des femmes surtout dont le teeshirt proclame clairement leur programme. « Un autre Congo est possible avec la femme ».

La violence est omniprésente dans la politique. La nuit, dans un groupe de jeunes, une bagarre éclate. Le cinéaste filme une partie de la scène dans le noir et le lendemain il montre les visages couverts de pansements évoquant les coups de couteau. Dans la séquence filmée deux mois après le scrutin, les manifestants s’opposant par jets de pierre à l’armée sont filmés au ralenti, sans son. Le film se termine par la retransmission en off du serment prêté par le président élu (Kabila). Le cinéaste ne donne pas sa position personnelle sur le résultat de l’élection. Mais la façon dont il a filmé les Congolais tout au long de la campagne montre clairement son engagement politique, auprès du peuple.

Examen d’Etat

Prix international de la SCAM, prix des éditeurs/Potemkine. Festival Cinéma du réel, Paris, 2014

.Pendant une année, le cinéaste va suivre la préparation par un groupe de garçons et de filles de l’examen national, l’équivalent du baccalauréat. La préparation, ou plutôt le parcours du combattant que doivent affronter ces jeunes lycéens pour pouvoir passer l’examen et espérer être reçu à ce diplôme qui représente pour eux l’avenir, l’espoir d’un avenir meilleur. Réussir à l’examen n’est certes pas facile. Mais c’est surtout les conditions de la préparation qui vont poser problème pour la majorité des élèves. Arriver jusqu’à la salle d’examen est déjà un exploit. Réussir est alors presque plus une question de chance que de compétence. De chance, et d’argent. Car les cours de préparation sont payants et l’administration opère une chasse à ceux qui n’ont pas acquitté la « prime aux professeurs ». Une bonne partie des élèves sont alors expulsés de la salle de classe et un recourt auprès du proviseur ne servira à rien. Ces exclus devront essayer de s’organiser entre eux pour préparer l’examen par leurs propres moyens, trouver un local où se réunir et se mettre au travail. Une prise en main de sa destinée certes, mais des conditions de travail bien difficile.

Alors il faut mettre toutes les chances de son côté. Faire appel à un marabout par exemple.. Chaque soir un de ces élèves qui travaille comme manutentionnaire au marcher prendra une douche avec de l’eau dans laquelle auront macéré des herbes. Il fera pourtant partie de ceux qui échoueront, ce qui est dramatique pour lui, puisque l’examen est la seule possibilité qu’il peut avoir d’échapper à sa condition actuelle. Mais peut-être n’a-t-il pas fait le bon choix ? D’autres font apparemment plus confiance aux pouvoirs d’un prédicateur qui récolte les dons en espèces dans son église et bénit les stylos-billes pour assurer la réussite à l’examen. Face à la religion et à la superstition, il y a pourtant un autre moyen de s’assurer du succès : l’achat des réponses aux questions des épreuves. Les fuites sont en effet généralisées, mais multiples et la difficulté est alors de se procurer les bonnes.

Le filmage de l’épreuve ne manque pas d’humour. Le réalisateur insiste sur les moyens de protection des sujets (valises fermées par plusieurs serrures, enveloppes qu’il faut découper à la lame de rasoir) alors que nous savons que les réponses sont connues de tous à l’avance. Pourtant, les visages en gros plans des candidats qui attendent le début de l’épreuve sont marqués par l’angoisse.

Deux mois après les épreuves, les résultats tombent. C’est par téléphones portables qu’ils sont accessibles. Toute la ville est envahie par les jeunes klaxonnant à qui mieux mieux sur leurs motos. On a du mal à imaginer que l’obtention du diplôme provoque une telle explosion d’enthousiasme à la limite du délire. Ceux qui sont reçus sont recouverts de farine, de lait ou de toute autre substance blanche. Assurément le plus grand moment de leur vie.

 

C COMME COLLEGE (GHEERBRANT)

         Filmer l’école, c’est d’abord choisir le niveau auquel on va s’intéresser. Car il est sans doute impossible (mais peut-être qu’un cinéaste intrépide pourrait bien un jour relever de défi) de prendre pour sujet l’ensemble du système éducatif, de la petite section de maternelle à la terminale des lycées, à moins d’en rester à une approche superficielle ou de développer une série documentaire, mais il s’agirait alors de tout autre chose.  Dans ce choix initial, les différents niveaux du système éducatif ne sont pas à égalité, quantitativement s’entend. Les films entièrement consacrés à l’école maternelle sont rares (malgré les réussites incontestables que constituent Récréations de Claire Simon et Dis Maîtresse de Jean-Paul Julliand). Beaucoup moins nombreux certainement que ceux situés aux autres niveaux de la scolarité, de l’école élémentaire au lycée. C’est qu’il doit être beaucoup plus difficile de filmer les enfants de moins de six ans, perçus comme plus imprévisibles. Et puis, les cinéastes et les producteurs ne pensent-ils pas généralement que le public s’intéresse surtout aux situations de difficulté contenant une charge dramatique immédiate ? D’où la nette domination quantitative des documentaires consacrés au collège. N’est-ce pas d’ailleurs le niveau qui a longtemps été considéré comme le maillon faible de notre système éducatif. A quoi on peut ajouter que les adultes ou plutôt les parents, se sentent immédiatement concernés par le vécu des adolescents et leurs « difficultés psychologiques », alors que la petite enfance, plus lointaine, reste considérée comme une affaire de spécialiste.

         Le collège ? Des élèves entre 12 et 16 ans, pour ceux qui sont « à l’heure ». La fin de la scolarité obligatoire, que certains ont vraiment hâte d’atteindre. Le début de l’adolescence ou la fin de l’enfance. Les élèves y découvrent-ils la vie, la vraie vie, ou s’y préparent-ils, ou se réjouissent-ils de ne pas y être encore vraiment entré ?

         Les films sur le collège et les collégiens, en France, ne sont pas des teen movies. De toute façon le choix du documentaire oriente immédiatement le cinéaste dans une direction qui n’a pas grand-chose à voir avec les fictions américaines, ou à l’américaine, que l’on désigne généralement par cette étiquette, genre Cluless ou La Boum.

         Comme film documentaire consacré au collège et aux collégiens, je retiens Grands comme le monde de Denis Gheerbrant, un film de 1998, mais qui reste d’actualité à plus d’un titre et qui en tout cas nous fait entrer dans la vie, et l’intimité, d’un petit groupe de jeunes de 12 à 14 ans, élèves dans un collège de banlieue parisienne mais qu’on pourrait très bien retrouver dans d’autres régions de notre pays. Ils sont élèves en cinquième, une classe où il n’y a pas encore d’enjeu d’orientation. La vie de la cité a bien de l’influence sur leur vie personnelle, essentiellement par la violence qui y règne, mais pour l’instant ils arrivent à faire face. Ils ne sont pas encore entrés dans la vraie vie. Leur âge les protège. Le collège les protège aussi, du moins lorsqu’ils sont à l’intérieur de ses murs. Visiblement, Gheerbrant  a tissé des liens forts avec eux. Il ne se positionne pas comme un père, il est plutôt dans la posture d’un grand frère, il est en tout cas un adulte qui cherche à les connaître, à les comprendre, mais qui ne les juge pas et qui n’intervient pas dans la conduite de leur vie. Une méthode particulière, caractéristique du cinéaste. Car le travail de Gheerbrant en tant que cinéaste n’est évidemment pas de servir de preuve ou de démonstration du déterminisme social ou autre handicap socioculturel. Il regarde vivre ces garçons et ces filles. Il discute avec eux tout simplement. Et ce qu’ils nous disent, au-delà de la banalité apparente, nous éclaire plus que bien des thèses de sociologie.

         Que nous disent ces collégiens ? Des choses banales bien sûr, mais sincères et toujours en prise avec leur vécu quotidien. Sur la scolarité ? Le bon élève croit à la vertu du travail et des diplômes. « Sans diplôme, t’as rien, pas de travail, pas d’argent. » Il sait que s’il travaille, il réussira. Un optimisme qui n’est pourtant pas partagé par la majorité. Sur l’adolescence. Les réponses sont plus qu’hésitantes. S’ils ne sont plus des enfants, ils ne sont pas encore des adultes. Ils ne savent pas très bien définir leur situation actuelle. La religion. Un jeune musulman est catégorique : « Je crois tout ce qu’il y a dans le Coran » et il  fait déjà le Ramadan parce qu’il l’a choisi, même si ce n’est pas pour lui obligatoire. Sur la violence enfin, omniprésente et pas seulement dans les bousculades et les chahuts habituels des garçons de cet âge. La violence, c’est la nécessité de se battre, pour se défendre comme le dit l’un d’eux, car si on ne répond pas, c’est pire. Cela se passe de commentaire.

            Le film montre la vie du collège, l’agitation dans la cour, les entrées et les sorties, et même quelques cours où tout n’est pas toujours idyllique. En cours de maths un élève a lancé une boule puante. Le professeur principal menace de coller toute la classe si le coupable ne se dénonce pas. On ne sait pas s’il a été entendu. L’année scolaire se termine par le traditionnel conseil de classe. Pas de surprise, ceux qui redoublent sont parfaitement résignés.

Grands comme le monde, un film de Denis Gheerbrant, 1998, 91 minutes.

 

 

 

 

 

E COMME ECOLE MATERNELLE (LES SEMENCES DE NOTRE COUR)

Et à l’étranger, l’école pour les tout-petits, c’est quoi ?

Allons faire un tout au Brésil, à Sao Paolo, dans une école privée, fondée il y a une cinquantaine d’année par par Therezita Pagani et filmée par Fernanda Heinz Figueiredo dans un film qui porte un titre particulièrement éloquent : Les Semences de notre cour.

 C’est une école comme beaucoup rêvent d’en voir en France. Même si ce genre d’établissement voué à l’épanouissement de l’enfant, basé sur le rapport à la nature et à la créativité artistique, on peut en rencontrer chez nous, dans la mouvance de Maria Montessori et Françoise Dolto. Ce sont souvent des écoles privées, qui d’ailleurs ne revendiquent pas toutes une étiquette. Et dans le système éducatif officiel, bien des enseignants de maternelle pratiquent aussi une pédagogie qui repose globalement sur les mêmes valeurs. Voir ces valeurs s’incarner avec tant de force au Brésil ne peut que renforcer la conviction de les considérer comme universelles.

         Ce film est aussi un hommage à cette grande pédagogue, inconnue en France, qu’est Therezita Pagani. Elle est d’ailleurs omniprésente dans le film. Elle  accueille les enfants le matin ou tient avec eux des conférences lorsqu’il y a un problème. Des exemples ? Un premier concerne cet enfant qui a frappé l’oie du jardin. Le bec de l’animal est en sang. Les enfants s’alarment. Comment faire comprendre à l’auteur de cette agression qu’elle est tout autant inadmissible qu’un coup donné à un autre enfant ? Deuxième exemple, le cas de ce petit garçon qui refuse de manger parce qu’il n’aime pas le poisson. Son argument : il y a des arêtes. Pas du tout lui dit Therezita, et elle ne cédera pas. Puisqu’il n’y a pas d’arête dans le plat, il n’y a pas de raison de ne pas manger ce poisson. Elle finira par avoir gain de cause. Mais ce n’est pas pour elle une victoire affirmant son pouvoir sur l’enfant. Celui-ci a argumenté, allant jusqu’à essayer le chantage ; « je veux changer d’école ». D’habitude ce sont plutôt les adultes qui font du chantage ! De toute façon ça ne marche jamais. A l’école de Therezita Pagani encore moins qu’ailleurs.

         L’école accueille les enfants très tôt, dès 18 mois dans certains cas, et jusqu’à 6 ou 7 ans. Lorsqu’ils la quittent, ils sont prêts à affronter le monde. Quel que soit leur itinéraire, ils auront acquis l’énergie nécessaire pour faire face à toutes les situations. Ils se seront construits dans la plus grande liberté. Ils auront entre leurs mains tout ce qui est indispensable pour devenir maître de son destin. Que l’école puisse y contribuer, c’est ce que tout enseignant, tout éducateur, doit espérer.

Les Semences de notre cour, film de Fernanda Heinz Figueiredo, Brésil, 2012, 115 minutes.semences2semences 3

E COMME ECOLE PRIMAIRE (ETRE ET AVOIR)

Comment le cinéma documentaire rend-il compte de l’école ? Comment montre-t-il la pédagogie qui y est mise en œuvre sans pour autant faire un film didactique qui aurait pour seul but de soutenir un type de pédagogie (ou un courant) ? Comment est filmé aussi le travail des enseignants  et surtout comment les enfants vivent ce temps et cette espace, l’école, qui occupe presque toute leur vie d’enfant ?

Il est utile pour cela de revenir sur le célèbre (par son succès public) film de Nicolas Philibert, Etre et avoir, un film qui date de 2002 et qui reste sans doute le plus connu des films qui nous font entrer dans cette école que tous les adultes ont connue, mais aussi globalement oubliée, en dehors des stéréotypes les plus courants, ou de la mythologie que développe à son sujet notre époque.

Philibert filme une petite école rurale, une toute petite école même, puisque qu’elle ne comporte qu’une seule classe et n’accueille que treize enfants au total. Ils sont inscrits respectivement dans tous les cycles du premier degré de la scolarité, de la petite section de maternelle, jusqu’au CM2. Il s’agit donc d’une classe unique, selon la terminologie employée, un type de classe longtemps dominant dans les zones rurales les plus éloignée des centres urbains, et qui est en voie de disparition du fait des regroupements entre les communes et aussi de la désertification qui touche ces régions. Ici le maître n’a pas de collègue dans l’enceinte de l’école, et il doit assurer la scolarité des petits comme des grands, leur apprendre à lire au CP, les préparer au CM2 à entrer au collège, et tous les autres apprentissages qui sont inscrits dans les programmes de chaque niveau.

Être et avoir n’est pas un film pédagogique. Il ne défend aucune thèse sur le fonctionnement ou le devenir du système éducatif. Il ne critique ni ne fait l’éloge d’aucune méthode. Celle mise en œuvre par le maître, Monsieur Lopez, étant plutôt traditionnelle, mais caractéristique du type de classe où il doit prendre en charge des enfants d’âges si différents. Le film s’intéresse tout autant aux enfants, à leur vécu d’écoliers et à leurs problèmes d’enfants. Des enfants qui ont chacun leur personnalité, avec leur côté attachants mais aussi des défauts qui peuvent vite les rendre insupportables. Le maître n’est pas seulement celui qui pilote et organise des apprentissages (lecture, calcul ou autres  activités artistiques), il est là aussi pour les aider à grandir. Lorsqu’ils quittent l’école à la porte de l’adolescence ils pourront affronter une toute autre réalité scolaire, celle du collège, dans les meilleures conditions. Ce qui ne veut pas dire que leur réussite est déjà assurée. Le film montre la scolarité comme un cheminement, long, difficile, sinueux. Un chemin dans lequel tant d’enfants ont aujourd’hui tendance à se perdre.

Dans la classe de Etre et avoir, nous sommes bien loin de ces écoles, de banlieue ou d’ailleurs, dont on parle le plus dans les médias, ces classes qui sont quasiment représentées comme une jungle et vécues par les enseignants comme un enfer ! Il n’est certes pas inutile de rappeler qu’il existe en France des classes où les enfants peuvent à la fois apprendre et s’épanouir. Toute la  difficulté étant sans doute de faire l’un et l’autre en même temps…

Etre et avoir, un film de Nicolas Philibert, 2002, 104 minutes.