Parole de cinéastes : Etienne Chaillou et Mathias Théry

A propos de La sociologue et l’ourson

Etienne Chaillou. Juste après l’élection de François Hollande, Irène Théry a beaucoup discuté avec Mathias de son travail. Comme elle est sociologue spécialiste de la famille depuis plus de trente ans, elle savait que le projet de loi sur le mariage de même sexe allait faire du bruit. Petit à petit, nous avons senti qu’il y aurait matière à réaliser un film, que le sujet allait toucher beaucoup de gens. En revanche, ni elle ni nous ne pouvions imaginer tout ce qui se passerait par la suite.

Mathias Théry. Irène nous suggérait d’aller voir du côté des familles homoparentales, parce qu’elle y voyait un sujet peu traité et très intéressant dans l’étude de la famille contemporaine. Mais au fur et à mesure de l’avancée du projet, nous nous apercevions Etienne et moi, que ce qui nous intéressait surtout c’étaient les discussions que nous avions avec Irène…Bien que pour elle, il était hors de question que nous fassions un film sur son travail ou sur elle-même.

EC. Alors nous avons rencontré des responsables d’associations homoparentales, des couples d’homosexuels élevant des enfants, des familles ayant pratiqué la GPA, une somme d’expériences souvent passionnantes mais que nous ne parvenions pas à mettre en images. Mathias étant le fils d’Irène, il avait une longueur d’avance sur moi ne serait-ce que par la connaissance de son travail. Je le voyais revenir souvent enflammé de longues discussions avec elle. Et puis je me souviens du jour où je l’ai vue revenir d’un rendez-vous avec la Ministre de la Famille qui préparait la loi. Je revois son état d’hyper excitation. Elle sentait que les choses allaient enfin se faire. Nous avons parlé du projet de loi mais j’ai surtout gardé en mémoire sa passion. Et j’ai enfin vu le personnage que nous allions par lasuite essayer de filmer.

MT. Une phrase d’Irène nous avait marqué : « Le problème des économistes, c’est que les gens croient qu’ils ne pourront jamais rien comprendre à l’économie. Celui des sociologues de la famille, c’est que les gens croient qu’ils ont déjà tout compris d’avance à la famille, juste parce qu’ils en ont une. » Le travail du sociologue est de nous faire redécouvrir ce que l’on croit déjà connaitre. C’est un enjeu excitant pour des cinéastes ! Aux côtés d’Irène, nous avons compris que le monde ne peut pas se regarder uniquement de façon linéaire, comme une simple succession d’événements. En réalité les individus sont au cœur d’un tissage d’éléments qui sont le quotidien, la politique, mais aussi l’histoire collective, l’héritage d’un droit très ancien, la lente évolution des mœurs, un passé disparu et qui pourtant influence nos façons de parler, de penser. Cette absence de linéarité rend cela très compliqué à raconter. L’enjeu du film est donc devenu de trouver un équivalent cinématographique à cette complexité.

EC. Filmer la famille demande des temps longs. Pour comprendre comment elle fonctionne, il faut plusieurs semaines, plusieurs mois. Choisir l’angle d’une sociologue condense ce temps. Le rend plus lisible.

MT. Nous avions l’envie de faire un film qui soit un document historique, un morceau d’histoire. Il était important qu’il se déroule pendant les événements, qu’il respecte la chronologie.

EC. C’était aussi pour structurer un débat qui nous semblait partir dans tous les sens… Ça avait une telle intensité… Parfois on ne savait plus si la France était pour le mariage pour tous ou contre !

MT. Mais c’est aussi un film sur le changement. De la loi, des mœurs, de la société, des individus et des mentalités. Puisque nous suivions l’actualité de ce sujet de près, nous avons noté que le sujet du débat se modifiait au fil des mois : d’abord le mariage homo puis l’adoption, les enfants puis la PMA, la GPA… Nous avons voulu retranscrire ce mouvement. Il y a eu une vraie violence homophobe, on la sent monter dans le film, mais ces affrontements ont aussi amené des gens à mieux connaître l’homoparentalité, à comprendre pourquoi plus de droits étaient nécessaires. La réalité, c’est que ce débat a été pour tout le monde l’occasion d’évoluer.

MT. L’actualité des débats sur le mariage pour tous possédait déjà une forme de théâtralité. Il y avait des rebondissements tous les trois jours

Nous voulions regarder tout cela avec distance, les marionnettes permettent de prendre du recul.

EC. Le paradoxe de la loi sur le mariage pour tous, c’est qu’à la fois c’était écrit d’avance et que personne n’aurait imaginé les mois qu’on a vécus en France. En s’appuyant sur le précédent du PACS, et avant même que les débats commencent, Irène nous avait annoncé pas mal de choses qui allaient se passer. Comme un dramaturge qui écrirait une pièce de théâtre. Pourquoi alors filmer quelque chose qui est déjà écrit ? Et c’est là que l’idée de la théâtralisation, puis de la marionnette, est née… D’autre part nous voulions illustrer ce que nous appelions les « histoires d’Irène », de manière très simple, juste pour donner de l’image. Mais nous nous sommes rendu compte qu’en filmant des personnes réelles, cela semblerait bizarre. Faire réinterpréter des réalités sociologiques par des gens avec en arrière fond la voix off d’une sociologue nous gênait. Cela aurait un côté « rats de laboratoires analysés par une intellectuelle ». Et lorsque l’idée de la marionnette est survenue, cela a tout de suite collé, car, un peu comme au théâtre, les personnages devenaient alors des symboles. Des symboles du citoyen, de l’enfant, de la femme au fil des générations, du couple homosexuel… mais sans se désincarner pour autant.

MT. Nous avons pensé le récit comme des rencontres inattendues de deux univers : celui du fils et celui de la mère, celui des marionnettes ludiques et celui de la sociologie sérieuse, celui du présent en couleur et du passé en noir et blanc, celui de la narration très découpée des marionnettes, proche de la fiction, et celui du cinéma du réel en plans séquences caméra épaule. Ainsi le film est devenu un dialogue. Rien que le choc des esthétiques raconte quelque chose.

EC. Une fois l’idée de la marionnette posée, nous sommes passés par différentes étapes : des marionnettes très abouties, de vieilles chaussettes… et rien ne fonctionnait. Et l’idée de la peluche, du doudou, qui ramène à l’enfance, nous a semblé plus pertinente.

MT. Que fait le fils ? Il écoute sa mère, puis retourne dans sa chambre et avec ses anciens jouets rejoue les histoires qu’elle vient de lui raconter. C’est peut être cela la transmission : on apprend ce que l’on sait à ses enfants et ils s’en emparent pour en faire leur propre récit.

EC. Nous avons infantilisé le fils. Nous avons fait de ce garçon de 35 ans un candide. Et l’univers de la chambre d’enfant allait avec cette idée. La marionnette permet de donner plusieurs sens à l’image. Et je crois que, de cette manière-là, on entend mieux ce qui est dit. Si on voit une personne connue parler à la télévision, on écoute « l’avis de… » et moins le fond des arguments. Le débat sur Europe 1 qui se situe à la fin du film et qui vire au Muppets Show, si on l’entend dans sa voiture, il fait sourire un moment puis il nous indiffère. Alors que là cela devient un petit spectacle de l’absurde

EC. Le réel représente le temps présent. Il est filmé en plan séquence car nous voulions des morceaux du présent. Qu’il ait du sens. En revanche, les séquences en marionnettes sont beaucoup plus montées comme si nous avions voulu prendre une distance temporelle sur les choses. Comme si nous les regardions dans cinquante ans et choisissions ce que nous souhaitions en garder.

MT. C’est le moment où nous pouvions nous permettre de prendre en main l’écriture. Comment faire exister Frigide Barjot ? Quelle entrée dans le débat allions nous choisir pour elle… nous l’avons croisée sur le tournage deux ou trois fois. Nous savions ce que nous avions envie de garder certains de ces moments-là. Mais comment faire pour qu’elle existe déjà dans le film ?

EC Il fallait donner des indices au spectateur pour qu’il apprécie au maximum les morceaux de réel choisis. Lorsque Irène et Frigide se rencontrent dans la loge, il faut préparer cette séquence pour lui conférer toute sa teneur. Ce fut l’une des fonctions des marionnettes. Nous leur donnons presque une fonction pédagogique à l’intérieur d’un débat souvent complexe.

EC Les débats évoluaient très vite. Mois après mois tout changeait. Comme si l’ensemble de la société se nourrissait de l’expérience acquise. Du coup, cette structure du « fur et à mesure » est aussi devenue celle du film.

MT. Il était important que le film se fasse au présent. Qu’il ne soit pas rétrospectif. Les coups de fils que l’on entend dans le film correspondent très précisément à la chronologie réelle. L’idée est de prendre de la distance sur un débat alors qu’on a le nez dedans. Irène, grâce à son recul et à son travail, nous permet cela à chaque instant. Etienne et moi étions dans la découverte des sujets, du débat, et nous avions besoin de son regard, de son analyse.

EC. La démocratie en marche, c’est une des toutes premières envies. C’est ce qui a motivé le film, avec un côté presque scolaire. Quel est le parcours d’une loi ? Comment ça se passe ? Quelles sont les différentes étapes ?

MT. Ce fonctionnement législatif demeure une inconnue pour pas mal d’entre nous. Quand vient la loi ? Quel rapport entre loi et mœurs ? Et comment une loi peut faire bouger les mœurs ?

EC. Disons que nous avons voulu peser les arguments. Même si nous ne cachons pas notre position pour le mariage pour tous, nous avons voulu débarrasser les propos de la couche de communication ou de propagande qui brouillait le débat et cela de part et d’autre. Nous avons voulu garder des arguments qui nous paraissaient valables pour ceux qui les émettaient, mais aussi pour nous d’une certaine manière.

MT. Peut être que nous préférons l’engagement à la militance… Plutôt que d’asséner nos vérités nous préférons affronter le débat, mettre en scène la discussion pour mieux convaincre ou changer d’avis. Notre militance à nous, c’est de faire des films qui ne sont pas du prêt-à-penser mais qui réfléchissent pendant la projection, avec le spectateur.

EC. Jusqu’ici, pour tous nos films nous discutons, et surtout nous débattons beaucoup. Le principe est de chercher à convaincre l’autre. C’est vraiment du ping-pong. J’ai une idée, je te la passe, l’autre s’en empare elle revient…

MT. Il n’y a pas de poste attitré. On se passe le bébé en permanence. Et on ne conserve que ce qui est vraiment bien structuré, bien échafaudé. Idem au montage puisque nous montons nous-mêmes.

EC. Le seul inconvénient, c’est que nous n’allons pas chercher des choses instinctives ou inconscientes car nous sommes toujours contraints de justifier nos idées face à l’autre. Mais pour La sociologue et l’ourson, ce fut différent de par la proximité de Mathias avec le sujet principal du film : sa mère. Jusque-là, nous ne nous étions jamais mis en scène.

MT. Cette fois, l’un est exposé, l’autre dans l’ombre. Étienne m’envoyait en mission. Et nous avons utilisé ce double statut au service du film.

EC. Un exemple concret : lorsque j’étais présent, le ton d’Irène changeait. Ce n’était plus celui qu’elle pouvait employer lorsqu’elle se retrouvait seule avec son fils. On a donc alterné, parfois Mathias filmait seul, parfois nous étions en équipe.

MT. Je rencontrais ma mère, rapportais les rushes à Étienne qui avait le recul et l’esprit critique nécessaire pour les regarder. Une distance que vous ne pouvez pas avoir lorsque vous débarquez chez vos parents, un matin, caméra à la main. C’est violent. On ne sait pas gérer les silences, les blancs dans la conversation. Alors qu’Etienne, qui me demandait de ne pas faire de coupes, de filmer dans la longueur en plans séquences me disait au contraire que telle ou telle gêne pourrait être utile au film. C’est là où notre double cerveau était indispensable.

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Par jean pierre Carrier

Auteur du DICTIONNAIRE DU CINEMA DOCUMENTAIRE éditions Vendémiaire mars 2016. jpcag.carrier@wanadoo.fr 06 40 13 87 83

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