Parole de cinéaste : Marc Faye

A propos de Sem, le Caricaturiste incisif

’ai découvert l’artiste SEM grâce à la lecture de l’un de ses textes dans une revue de l’époque. Il illustrait une série de photos de la Belle Époque où l’on pouvait découvrir des turfistes allant aux courses. La comparaison de son travail de caricaturiste avec celui du photographe m’avait alors frappé. J’ai été surpris par la qualité de son style d’écriture nerveux, vif et très vivant. Il me donnait à sentir et à réfléchir sur la question de l’acuité de perception d’un artiste et l’instantanéité de ses émotions visuelles. Voici un extrait de ce texte : « Mon homme passe, se livrant sans défense à mon regard embusqué. Instantanément, j’ai fait jouer le déclic de mon œil, comme si je tenais vissée sous l’arc tendu de mon sourcil une invisible lentille Zeiss. Sur ma rétine, impressionnée comme une plaque de lumière, j’abaisse en rideau de châssis mes paupières que je maintiens hermétiquement closes, pendant que, dans la chambre noire de mon œil, s’opère inconsciemment toute une cuisine de photographe. Alors, vivement, le regard en dedans, pesant sur ma main, arc-bouté sur mon crayon, je sens l’image encore chaude et vacillante s’inscrire, presque malgré moi, sur mon papier frémissant au creux de ma main, en quelques traits décisifs rageusement gravés». Il ajoutait plus loin en guise de conclusion : « Toute ma vitalité se concentre dans ma vision». Lorsque plus tard j’ai découvert son œuvre graphique je me suis souvenu de cette comparaison. Elle m’est apparue comme limpide. Son œuvre fonctionnait telle une photographie, un sismographe sensible d’une époque. Puis j’ai découvert un personnage attachant et son obsession pour le diorama. J’ai pris la mesure de la vie et de l’œuvre de SEM, qui m’accompagne maintenant depuis cinq ans et reste à mes yeux toujours aussi mystérieuse. Cela a fini de me convaincre de lui consacrer un film.

Je perçois aujourd’hui deux périodes et deux styles. La Grande Guerre est un moment charnière dans son œuvre. Il traduit avec une grande justesse l’atmosphère des tranchées et l’horreur de la Guerre. Sa conscience sociale s’affirme et son style atteint une forme de maturité après celle-ci. Son trait se libère des sujets propres à la société en représentation de la Belle Époque. Cette construction du personnage par son style me plait beaucoup et la construction du film en témoigne. Je concentre mon attention sur ces trois périodes : la Belle Époque, la Grande Guerre et les Années folles sans oublier son enfance et son apprentissage à Périgueux et Bordeaux qui me paraissent fondatrices à la fois de son rapport au monde et de son tempérament. SEM témoigne à son niveau d’un pan de notre Histoire et il nous aide à une meilleure compréhension de cette époque. La structure du film accompagne l’évolution du personnage au fil du récit. Le Maxim’s, dont il est l’auteur du menu, est une porte d’entrée de son univers et intervient comme une borne témoin de la Belle Époque. Le diorama, en 1909, est le point d’orgue de son œuvre. Il apparaît comme le témoignage d’une époque révolue tel que l’écrivain Proust le décrit dans son chef d’œuvre « À la recherche du temps perdu ». En même temps qu’il fait le deuil de cette période de sa vie, il se libère et accède à une forme de conscience où la Grande Guerre intervient, comme pour beaucoup d’artistes à l’époque, comme un point de bascule dans son évolution artistique. Des extraits de ses correspondances et de textes qu’il a écrit me permettent d’incarner la vision du personnage sur son époque et son entourage. Le film accompagne ce parcours.

Au final, ce portrait permet de déclencher la curiosité du spectateur pour un artiste méconnu mais dont l’œuvre, le style et la destinée donnent à ressentir les grandes périodes de notre Histoire du début du XXème Siècle

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Par jean pierre Carrier

Auteur du DICTIONNAIRE DU CINEMA DOCUMENTAIRE éditions Vendémiaire mars 2016. jpcag.carrier@wanadoo.fr 06 40 13 87 83

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