Numéro 3 aout 2026
Périodicité aléatoire
Le doc à voir en salle
Les Madeleines. Arthur Dreyfus, France, 2024, 83 minutes
Le doc à revoir (dvd ou vod)
Sans soleil, Chris Marker, France, 1982, 104 mn.
Le titre est emprunté à Moussorgski. Sa première image, trois enfants qui marchent sur une route en Islande, est désignée comme « l’image du bonheur ». Le commentaire est constitué de lettres d’un cameraman-voyageur fictionnel, Sandor Krasna, lues par sa destinatrice, une femme dont on ne connaîtra que la voix. Le film propose des séquences tournées au Japon et d’autres tournées en Afrique, en Guinée-Bissau et au Cap-Vert. Tous ces éléments sont bien présents dans le film, mais aucun, ni leur déroulement linéaire, ni même leur somme abstraite, n’en épuise le sens. Sans soleil est un documentaire qui n’est pas vraiment un documentaire. Lorsqu’il faut trouver une manière de le qualifier, on parle d’essai cinématographique ou de documentaire de création, des termes qui ont certes du sens, mais qui ne constitue pas vraiment une explication du film. Ce film est par excellence un film insaisissable, un film qu’on redécouvre à chaque visionnage et dont on découvre chaque fois de nouveaux aspects, de nouveaux détails, un mot, une phrase, un objet, l’image d’un visage ou d’un chat. « Une composition musicale, avec thèmes récurrents, contrepoints et fugues en miroir : les lettres, les commentaires, les images recueillies, les images fabriquées, plus quelques images empruntées. » lit-on dans le livret accompagnant l’édition DVD présenté comme un extrait du texte de présentation de Sans soleil à Tokyo. Il ne reste plus qu’à voir et revoir le film.

La présence du Japon est nettement majoritaire dans Sans soleil. Pourtant, c’est presque les quatre coins du monde que parcourt le film sur les traces de la mémoire de l’auteur des lettres. Il y a l’Islande, dès la première image, celle des trois enfants, que l’on retrouvera dans la clôture du film, alors que le village du séjour est enseveli sous les cendres du volcan qui s’est réveillé. Il y a l’Amérique, une Amérique de cinéma, non Hollywood mais le San Francisco de Vertigo pour un pèlerinage sur les lieux du tournage du film d’Hitchcock. Il y a l’Afrique, la Guinée-Bissau et le Cap-Vert, la jetée d’embarquement sur l’île de Fogo, le Sahel et sa sécheresse, le carnaval à Bissau et l’escale à l’île de Sal. Un itinéraire décousu, sans ligne directrice, qui nous ramène toujours à Tokyo.

Le Japon de Sans soleil est un Japon riche. En dehors du clochard filmé à Namidashi en train de diriger la circulation dans un carrefour, on n’y voit que des gens bien habillés. Un Japon surpeuplé le plus souvent, avec ses gratte-ciel, ses néons, ses trains (comme chez Ozu), ses grands magasins et ses petites filles. Un Japon moderne avec ses marchés de composants électroniques et ses jeux vidéo, qui passionnent les jeunes japonais avant d’envahir le monde en suivant Pac Man. Cette modernité se retrouve dans la présence récurrente des images bidouillées électroniquement par le synthétiseur de l’ami Hayao Yamaneko, créateur de sa « zone » à lui, plus colorée mais tout aussi inquiétante que celle de Tarkovski.
Les lieux visités n’évitent pas toujours le pittoresque, comme ce temple consacré aux chats où un couple vient prier pour l’âme de leur petite Tora qui s’est enfuie de la maison. Ou le temple du renard au sommet du grand magasin Mitsukoshi. Ou encore cette cérémonie du 25 septembre pour le repos de l’âme des poupées cassées que l’on brule en public. Les rites renvoyant au surnaturel, mais toujours issus d’une lointaine tradition, semblent ponctuer la vie quotidienne. En regardant Sans soleil, on se prend d’envie de dresser une liste à la manière de Sei Shonagon, dame d’honneur d’une princesse du début du xie siècle. Non la liste des choses « qu’il ne vaut pas la peine de faire » ou celle des choses « qui font battre le cœur », simplement celles des choses qui nous surprennent et nous émerveillent dans le film. Un Japon qui peut être déroutant dans sa dimension historique abordée sans complaisance, des kamikazes à la colline d’Okinawa pendant la guerre du Pacifique. Mais aujourd’hui, il y a aussi un Japon plus trivial, celui de la télévision, regardée du matin au soir. Est-ce que cela rend analphabète comme le veut la rumeur publique ? « Moi, je n’ai jamais vu autant de gens lire dans la rue ». Les images de ce flux ininterrompu se succèdent à un rythme particulièrement rapide, des élections, la Pologne, les tremblements de terre. Marker a aussi inventé le Zapping !
Sans soleil est enfin le film d’un cinéaste qui réfléchit sur le sens et la portée des images. À côté de celles qu’il tourne lui-même il en intègre à son film, comme des cadeaux faits par d’autres cinéastes, la mort de la girafe de Danièle Tessier en particulier, ou les archives montrant Amilcar Cabral pendant sa guérilla. La seule guérilla victorieuse, dit le commentaire, mais qui, comme bien d’autres aventures politiques qui ont pu soulever l’espoir, a fini par mal tourner. La réflexion sur les images est aussi, comme toujours chez Marker, une réflexion politique.

Reste la question fondamentale pour le cinéaste : comment filmer les dames de Bissau ? La séquence qui leur est consacrée est une véritable leçon de cinéma. Gros plan sur un visage de femme qui joue explicitement avec le regard de la caméra. («Je la vois. Elle me voit. Elle sait que je la vois. » ). Tout un jeu de séduction, fait d’offrande et de refus, qui se termine par l’image « vraie », celle où la femme accepte d’être filmée, où donc elle ne joue plus, une image qui dure ce que durent les images au cinéma, un vingt-cinquième de seconde.
Le festival du moment
Les Etats Généraux du film documentaire
Lussas – France. Du 16 août 2026 au 22 août 2026. 300 ROUTE DE MIRABEL 07170. Lussas
Un festival non compétitif !
Une thématique : Le commentaire.
Ceux de Chris Marker sont inoubliables !
Des exemples.
– « Quand les hommes sont morts, ils entrent dans l’histoire. Quand les statues sont mortes, elles entrent dans l’art. Cette botanique de la mort, c’est ce que nous appelons la culture. »
Les statues meurent aussi (1953)

– « Rien n’est plus beau que Paris sinon le souvenir de Paris. Rien n’est plus beau que Pékin sinon le souvenir de Pékin. Et moi à Paris, je me souviens de Pékin, je compte les trésors. Je rêvais de Pékin depuis trente ans sans le savoir. J’avais dans l’œil une gravure de livre d’enfance sans savoir où c’était exactement. C’était exactement aux portes de Pékin, l’allée qui conduit au tombeau des Ming. Et un beau jour, j’y étais. C’est plutôt rare de pouvoir se promener dans une image d’enfance. »
Dimanche à Pékin (1956)

– « Je vous écris d’un pays lointain. On l’appelle Sibérie. A la plupart d’entre nous, il n’évoque rien d’autre qu’une Guyane gelée, et pour le général tsariste Andréievitch, c’était « le plus grand terrain vague du monde. » Il y a heureusement plus de choses sur la terre et sous le ciel, fussent-ils sibériens, que n’en ont rêvées tous les généraux. Tout en écrivant, je suis des yeux la frange d’un petit bois de bouleaux, et je me souviens que le nom de cet arbre, en russe, est un mot d’amour : Biriosinka. »
Lettres de Sibérie (1957)

– « Tant qu’il y aura de la misère, vous ne serez pas riches ; tant qu’il y aura de la détresse, vous ne serez pas heureux ; tant qu’il y aura des prisons, vous ne serez pas libres ».
Le joli mai (1962)

– «Avec ses quatre dromadaires Don Pedro d’Alfaroubeira courut le monde et l’admira. Il fit ce que je voudrais faire. Si j’avais quatre dromadaires.»
Si j’avais quatre dromadaires (1966)

– « L’année 1967 aura vu apparaître une race d’adolescents assez étranges, ils se ressemblaient tous, se reconnaissaient immédiatement entre eux, ils semblaient habités d’une connaissance muette mais absolue de certaines questions et sur d’autres, ne rien savoir. Leurs mains étaient incroyablement habiles à coller les affiches, à échanger des pavés, à écrire à la bombe des phrases courtes et mystérieuses qui restaient dans les mémoires, tout en cherchant d’autres mains qui transmettraient un message qu’ils avaient conscience d’avoir reçu sans le déchiffrer totalement. Ces mains fragiles nous ont laissé le signe de leur fragilité, elles l’ont même écrit en clair un jour sur une banderole : « les ouvriers prendront des mains fragiles des étudiants le drapeau de la lutte ». Et ça, c’était l’année suivante ».
Le fond de l’air est rouge (1977)

– « La première image dont il m’a parlé, c’est celle de trois enfants sur une route, en Islande, en 1965. II me disait que c’était pour lui l’image du bonheur, et aussi qu’il avait essayé plusieurs fois de l’associer à d’autres images – mais ça n’avait jamais marché. II m’écrivait : «… il faudra que je la mette un jour toute seule au début d’un film, avec une longue amorce noire. Si on n’a pas vu le bonheur dans l’image, au moins on verra le noir.»
Sans Soleil (1982)

– « Cher Alexandre Ivanovitch, maintenant je peux t’écrire. Avant, trop de choses devaient être tues. Maintenant, trop de choses peuvent être dites. Je vais essayer de te les dire, même si tu n’es plus là pour les entendre. Mais je te préviens, il me faudra plus d’espace qu’il n’y en a entre tes deux doigts. »
Le tombeau d’Alexandre (1993)

Portrait d’un cinéaste
Chris Marker. Cinéaste français (1921 – 2012)
Il y a dans toute présentation de l’œuvre de Chris Marker deux passages obligés : l’énumération de ses nombreuses activités tout au long de sa longue carrière créatrice et l’éloge de La Jetée. La Jetée est cette œuvre tout à fait à part dans l’histoire du cinéma. Film culte par excellence, d’une forme inédite au moment de sa réalisation (1961) et jamais égalée ni même imitée depuis, ce petit film de 20 minutes, réalisé au banc titre à partir de photographies (mais tout cinéphile sait qu’il comporte quand même un plan animé (mais un seul), mêlant science-fiction traditionnelle (l’après troisième guerre mondiale nucléaire) et paradoxe temporel, Sans oublier de le considérer comme un remake du Vertigo d’Hitchcock. La Jetée a en plus le prestige d’être la seule fiction réalisée par son auteur (ou du moins c’est ce qui est dit couramment, oubliant L’Ambassade !) Film unique donc, dont l’existence seule nous porte à nous interroger au-delà de sa place dans l’œuvre de Marker, sur la nature du cinéma dans son ensemble et en particulier sur sa dimension « documentaire ».
Si Chris Marker n’est certes pas qu’un « documentariste », et surtout pas un banal documentariste, il ne peut non plus être identifié seulement comme cinéaste. Il n’est donc pas possible d’échapper à l’énumération des multiples facettes du personnage, au risque d’oublis impardonnables, mais inévitables, qui seront autant de véritables hommages envers quelqu’un qui s’est plu toute sa vie à cultiver le secret et l’art de la diversion.
Chris Marker est donc connu pour avoir réalisé un nombre impressionnant de films documentaires et une fiction, mais il a aussi été écrivain, essayiste, éditeur, photographe, vidéaste, artiste multimédia…
Dans son œuvre « documentaire », Chris Marker n’est pas moins insaisissable par la diversité et le plus souvent l’originalité de son travail. Néanmoins certaines pistes, plus visibles que d’autres, sont repérables et peuvent donc servir de guide.
Marker est un cinéaste engagé. Du côté des révolutions. Il en suivra les espoirs, en Russie ou en Chine et jusqu’à Cuba (Cuba si, 1961), mais aussi les désillusions, du stalinisme à la bureaucratie soviétique. Marker n’a jamais été aveuglé et le pire pour un cinéaste est bien de devenir aveugle. S’il retrace dans Le Fond de l’air est rouge (1977) l’histoire des mouvements qui ont ébranlé le XX° siècle, c’est bien pour que n’en soit pas oublié le côté sombre. Comme il le dira dans Sans Soleil à propos de la Guinée Bissau, c’est quand la révolution est faite que tout commence.
Des engagements politiques de Chris Marker on retiendra son action contre la guerre du Vietnam qui se traduisit cinématographiquement parlant par la coordination et le montage du film collectif Loin du Vietnam, (1967), premier projet de la coopérative Slon qu’il vient de créer, puis par la réalisation d’un long métrage retraçant la contestation et les manifestations américaines, centrées sur la grande marche à Washington, contre cette guerre (La Sixième face du Pentagone, avec François Reichenbach, 1968). En France il sera très présent dans les luttes ouvrières des années 60-70, devenant un des instigateurs et le fer de lance des Groupes Medvedkine, à Besançon et Sochaux.
Cinéaste, Chris Marker est aussi écrivain, comme en témoigne l’ensemble des commentaires qui donnent à ses films ce ton inimitable. Inaugurée dans un de ses premiers films, Lettres de Sibérie, la forme épistolaire deviendra une de ses marques de fabrique avec Sans Soleil et Le Tombeau d’Alexandre. Une maîtrise de la langue qui justifie pleinement le bon mot attribué à henry Michaux ! « Il faut détruire la Sorbonne et mettre Chris Marker à la place. »
Chris Marker ne donnait pas d’interview et il n’existe pratiquement pas de photo publique du cinéaste. Sauf une, peut-être, qu’Agnès Varda nous montre sous le sceau de l’exclusivité dans Les Plages d’Agnès. Dans son feuilleton culturel, Agnès de ci de là Varda, elle entreprend une visite de l’atelier de Marker, montrant la profusion de machines électroniques et l’enchevêtrement des fils qui les relient. Nous entendons la voix de Chris, mais nous ne voyons que ses mains. Jamais son visage. Et la silhouette qui nous est présentée n’est que celle de son avatar dans Second Life. Chris Marker est bien le premier cinéaste virtuel. Un cinéaste passionné par les nouvelles technologies de son époque, comme en témoigne le film Level five et surtout le cdrom Immémory.
Tout ceci montre que la renommée de l’œuvre de Chris Marker dépasse largement le cercle plutôt étroit des spécialistes du cinéma documentaire. D’ailleurs, à sa disparition en juillet 2012, c’est toute la presse quotidienne qui lui a rendu hommage. Libération lui a même consacré sa Une et Le Monde deux pleines pages. Et comment ne pas mentionner l’étonnement qu’a pu susciter au promeneur parisien la vue d’un graffiti en lettres noires sur un mur blanc d’une rue du marais : Rip Chris Marker 2021 – 2012. A Tokyo, le bar « La Jetée » a dû lui aussi vibrer d’une sincère émotion.
Parmi les nombreux textes de Marker, nous ne retiendrons qu’une citation, indispensable : « Personne n’aime le mot documentaire. Le problème c’est que l’on n’a pas trouvé mieux pour désigner un ensemble de films dont on sent qu’ils ne sont pas tout à fait comme les autres. »
