A propos de Notturno
Ce film est né d’une intuition : j’ai pensé qu’en totale immersion au Moyen-Orient, j’allais pouvoir raconter l’histoire de cette région, tragiquement incomprise et marquée par de nombreux préjugés, comme cela n’avait jamais été fait auparavant.
Au cours des années que j’ai passées au Liban, en Irak, en Syrie et au Kurdistan irakien, ma vision a évolué. Elle s’est éclairée, en quelque sorte. Car avant de partir, j’avais imaginé ne filmer que de nuit. Comme si, en me plongeant dans l’obscurité avec les personnages et, bien sûr, les spectateurs, j’allais signifier quelque chose de notre ignorance. D’un point de vue formel, l’idée paraissait séduisante, mais après les repérages, j’ai compris qu’il fallait y renoncer. Au cours de ce voyage, j’ai rencontré ceux qui vivent dans des zones de guerre : des chiites, des alaouites, des sunnites, des yézidis, des Kurdes. Ils vivent d’un côté ou de l’autre des frontières parce qu’ils y sont nés, ou parce qu’ils ont été obligés de s’y exiler. Ils sont tous victimes de guerres issues de conflits ancestraux et nourries par la convoitise des puissants. J’ai eu la chance d’apercevoir une partie de la vie dans ces zones de front et de vivre une certaine « normalité ». C’est cette vitalité que je voulais saisir, et pour ce faire, il me fallait la lumière du jour. Notturno est un film politique, qui ne prétend pourtant pas faire de la politique. Ce film ne cherche pas à déterminer les causes des conflits ni démêler les innombrables questions religieuses et territoriales en jeu. Je voulais simplement rester au plus près des hommes, des femmes et des enfants, dont la lutte métaphorise ce qui m’émeut absolument le plus : la vie des êtres humains.
Je voulais gommer la perception des frontières, même si les histoires que je raconte se situent précisément le long de frontières qui sont perçues par les populations locales comme une succession de trahisons, car elles bougent au gré des revendications politiques. Elles nourrissent la haine et la vengeance. Elles fabriquent des minorités, qui deviennent rapidement des boucs émissaires. Elles représentent un pouvoir qui ne tient pas compte des individus. Je ne peux évidemment pas les abolir, mais je peux les franchir. Ce voyage a été pour moi l’occasion de découvrir la normalité qui existe malgré tout, alors que les coups infligés par la guerre nous poussent à croire que la seule normalité qui existe encore, c’est la mort.
Je n’ai pas essayé de raconter la guerre intestine entre les sunnites et les chiites, ni le rôle de l’Occident, ni le renversement constant des alliances. Je me suis tenu à distance des discriminations qu’appliquent entre eux les Kurdes, Irakiens, sunnites, chiites ou yézidis. Ils se sentent tous victimes les uns des autres. Ils ont tous leurs raisons. Au-delà du conflit, je voulais que remontent à la surface les histoires et les personnages. Je me suis tenu à l’écart des zones de front et je n’ai pas suivi l’exode des réfugiés. J’ai plutôt cherché à les rencontrer là où ils tentent de refaire leur vie. L’écho de la guerre s’est répercuté dans les territoires où j’ai filmé. On entend sans cesse sa présence oppressante, tellement pesante qu’elle empêche toute projection dans l’avenir. J’ai tenté de raconter la vie quotidienne de ceux qui vivent au bord de frontières qui marquent la séparation entre la vie et l’enfer.
La tragédie du Moyen-Orient, c’est la tragédie de son peuple.
Je suis parti à la recherche de la normalité et de la vie quotidienne, et ces recherches m’ont mené au bord du volcan, dans les régions frontières du Liban, de l’Irak, du Kurdistan et de la Syrie, où se déploie cette grande guerre funeste, disputée entre sunnites et shiites, entraînant avec eux leurs instables alliances respectives.
En franchissant les lignes ennemies j’ai rencontré des soldats et des croyants, des pêcheurs, agriculteurs, chasseurs, et bien d’autres personnes encore, des hommes et des femmes de tous âges et de tous milieux. J’ai rencontré un nombre incalculable d’enfants et d’adolescents, qui sont marqués par la guerre à tout jamais. Certains d’entre eux sont les protagonistes de mon film. J’ai voulu raconter la vie ordinaire des personnes qui vivent aux frontières de l’enfer, et non pas celle des puissants.
Ce voyage a été l’occasion d’explorer une région et la vie de ses habitants, enfermés dans d’anciennes frontières coloniales, qui divisent les peuples et les groupes ethniques qui composaient autrefois le vaste empire ottoman. Des peuples et des groupes ethniques qui s’entretuent aujourd’hui, persuadés de ne pouvoir survivre qu’en massacrant les autres. À chaque poste frontière, flotte le drapeau des vainqueurs du moment sur un paysage en ruine.
DOSSIER DE PRESSE NOTTURNO
