E COMME ENTRETIEN – JUSTE DOC, Mélanie Simon-Franza. Deuxième partie.

 Les films que vous distribuez peuvent être considérés comme des documentaires de création. Quel sens donnez-vous à cette expression ?

Documentaire de création, c’est un peu une phrase toute faite, ça veut tout et rien dire, comme quand on dit film militant. On peut mettre énormément de chose dans cette case-là. On se sent obligé d’avoir des cases, donc on garde cette case mais on ne sait pas quoi mettre derrière. Documentaire militant ça ne veut pas dire grand-chose. Documentaire de création, c’est un documentaire qui a une particularité originale forte, une authenticité, et surtout une esthétique. C’est important. On distribue le documentaire mais on veut préciser qu’on distribue le documentaire dans le cinéma. On fait très peu de télé, ce n’est pas notre priorité. Nos premières compétences ne se situent pas dans la télévision. En disant documentaire de création, on distingue très concrètement le documentaire du reportage. Même si aujourd’hui, la distinction, je pense qu’elle est faite. En tout cas le public concerné il le sait. Le grand public c’est un peu difficile. Une anecdote : on rencontrait un comédien (je ne citerai pas le nom) dans une soirée, il y a pas très longtemps. Il me dit « tu distribues du documentaire…est-ce que tu distribues du documentaire genre sur les oies sauvages, qui migrent, etc… » Ah d’accord, le documentaire ça reste encore le documentaire animalier. Non, le documentaire de création c’est un documentaire qui va traiter un sujet, qui porte un regard poétique sur le monde. Un sujet qui va nous transmettre un savoir, un savoir réel, un contexte, une histoire qui existe, mais avec un regard cinématographique et esthétique fort. Tous les films qu’on distribue sont des films qui sont esthétiquement fantastiques, dans le sens sublimes. Et c’est pour ça que c’est difficile. Plus le documentaire est beau, plus c’est difficile à distribuer parce qu’il devient une œuvre d’art. On évite les films trop pédagogiques, ou pamphlétaires, dont l’ambition esthétique est peu mise en avant. C’est pour cela qu’on fait du documentaire de création. On crée véritablement quelque chose. On ne va pas prendre un sujet et le décalquer simplement grâce à la caméra. Le documentaire il crée, à chaque fois. Un réalisateur palestinien Kamal Aljafari, dont on n’a distribué aucun film, mais je l’avais interviewé pour un média pour lequel je travaille qui s’appelle Balast. Il m’avait dit tu sais,  le documentaire crée, moi je crée à chaque fois. Ce n’est parce que ce sont des images du réel, que ce sont des images que je filme de choses qui existent – je ne donne pas la réplique – que je ne crée pas quelque chose. Même si on pique les images des autres, qu’on les monte (c’est un peu ce que fait Kamal Aljafari dans ses films), même si on fait ça, au montage on apporte quelque chose,  on crée toujours, on apporte une partie de soi. Nous on distribue des documentaires de création dans lesquels le réalisateur, le chef opérateur, le Sound designer, apportent une partie d’eux. C’est ça je pense, le documentaire de création.

Comment choisissez-vous les films que vous distribuez ?

Soit on va les chercher, soit ils viennent nous chercher. Beaucoup viennent nous chercher, il  y a beaucoup de documentaires qui se font. Ils viennent nous chercher donc ils nous contactent parce qu’ils ont entendu parler de nous, certains réalisateurs des films qu’on a distribués parlent de nous à d’autres… Soit on va les chercher. On a des lieux fétiches, des festivals qu’on aime beaucoup et dans lesquels on a choisi certains de nos derniers films. Je pense notamment à Visions du réel le festival qu’on attend chaque année, que  j’aime appeler le Festival de Cannes du documentaire. On a choisi le prochain film qu’on va distribuer là-bas, on a choisi Ouaga girls là-bas, Taste of Cement,  et aussi  Un Paese de Calabria. Il y a aussi l’IDFA, le festival international du film documentaire d’Amsterdam, nos derniers films étaient là-bas aussi. Il y a d’autres festivals dans lesquels on chine un peu. Il y a Karlovy Vary, Rotterdam, il y a Lussas évidemment. On est là-bas chaque année. Et puis autrement, au-delà de l’amour du documentaire, et du fait qu’on choisit nos films avant tout sur des coups de cœur, il faut savoir qu’on a tous un droit de vote sur l’acquisition dans la société. La majorité l’emporte toujours, mais on essaie de faire en sorte, on fait en sorte que tout le monde ait la même appétence pour les documentaires qu’on distribue. C’est important. Notre stratégie c’est la communication. S’il y a un de nous qui n’aime pas le film ou qui a des problèmes avec le sujet, ou avec les orientations politiques ou autres du réalisateur, on n’arrivera pas à le distribuer correctement parce qu’on n’arrivera pas à avoir assez de passion pour le distribuer. Il faut être passionné. Au de-là de cet amour du documentaire il y a des conditions techniques, malheureusement, disons des priorités. Par exemple, pour bénéficier du soutien automatique au CNC, qui nous est très très cher et qui conditionne beaucoup de nos stratégies, il faut que le documentaire soit agréé en distribution. Pour être agréé en distribution il faut qu’il soit agréé en production et pour qu’il soit agréé en production il faut qu’il ait 50% de production française. Donc on va s’intéresser en priorité aux films qui ont 50% de production française. Ça ne veut pas dire que ce soient des films français forcément. Ils peuvent être étrangers mais il y a cette condition.  Si ce n’est pas le cas, on va se pencher sur les films dont les 50% de production minimum proviennent d’un pays qui bénéficie d’un soutien à l’exportation. C’est le cas, j’espère ne pas en oublier, de la Suisse, c’est le cas de l’Allemagne, du Brésil, du Danemark, bref certains pays permettent d’avoir cette aide à l’exportation. Avec certaines exceptions. Par exemple le soutien à l’exportation qui nous aurait permis d’avoir un soutien de l’ordre de 30 000 euros pour Taste of Cement, sur lequel on comptait et qui à la dernière minute  nous ont dit non, nous ne vous le donnerons pas. La condition minimum, la seule condition en fait, c’était que le film ait 50% de production allemande, ce qui était le cas pour Taste of Cement. Et bien au dernier moment ils ont changé et décidé que les seuls films qu’ils allaient aider à la distribution à l’étranger ça allait être les films qui parlent de l’Allemagne. Ça a été la douche froide. Savoir qu’on distribue un film sur la Syrie, sur un sujet aussi important, traité de manière aussi esthétique, aussi cinématographique, dans une société de production 100% allemande qui est pavée de compétences exceptionnelles…et bien non, il fallait que le sujet soit  allemand, ce qui est très nationaliste pour le coup et cela nous a beaucoup déçus. Il y a d’autres critères, par exemple sur Ouaga girls on peut bénéficier de l’aide automatique du CNC parce qu’il a bénéficié de l’aide au cinéma du monde, ce qui nous ouvre cette porte là, ce qui est très bien. Ce qui est le cas pour le film qu’on distribue maintenant, Amal, qui n’a pas du tout 50% de production française, qui a une production ultra éclatée, on pensait que les portes étaient fermées. Moi j’avais découvert de film via toute l’équipe de Taste of Cement qui m’avait parlé de ce film, et je m’étais dit  mince, il a l’air bien, mais malheureusement il n’y a pas de porte d’entrée pour ce film parce que il a été produit par le Liban, le Danemark, la Norvège, la France, mais les pourcentages sont tellement éclatés qu’on peut se raccrocher à rien. Quand on a su qu’il allait avoir l’aide au cinéma du monde, on s’est dit ok on peut se lancer. Donc voilà, ce sont des choix de priorité. Après quand on a un véritable coup de cœur, comme c’était le cas pour Taste of Cement, on prend, parce qu’on sait qu’avec un film comme ça, aucun autre distributeur se risquerait à le distribuer. Donc on a penché sur notre coup de cœur. C’est très très rare. Parce que c’est très dur. On a des budgets très serrés, on ne peut pas se permettre de fonctionner autrement que comme ça. On est trois en postes fixes, mais attention on est deux salariés à avoir un CDI. On ne peut pas se permettre de prendre des films sans filet de sécurité. Notre filet de sécurité ça reste le CNC quand on a l’aide automatique. Il y a l’aide sélective aussi, on l’a obtenu sur Taste of Cement mais on ne l’obtient pas à chaque fois. Parce qu’on fait tout de manière artisanale, qu’on ne fait pas de promotion par la publicité massive et on ne dépense pas beaucoup. Moins on dépense, ça c’est la loi finalement de tous les métiers de la culture, moins on va dépenser, moins on va recevoir d’argent, c’est le serpent qui se mord la queue, mais c’est comme ça dans tous les milieux, ce n’est pas exclusif au cinéma. C’est comme ça dans le théâtre, dans la musique. Nous on dépense très peu d’argent, parce qu’on fait tout de manière artisanale. Donc voilà comment on choisit nos films. On ne ferme pas la porte aux films 100% étrangers, mais ce n’est pas notre priorité, malheureusement, et ceci avec une grande grande frustration. C’est important de dire ça. J’ai participé aux journées professionnelles du festival Cinépalestine l’année dernière et j’ai insisté en disant pitié vous réalisateurs et réalisatrices de cinéma palestiniens, on aimerait distribuer vos films, mais … armez-vous assez en amont d’une boite de production française, pour avoir 50% de production française pour pouvoir bénéficier de l’aide en production, faites les démarches assez tôt et je vous jure que vous aurez plus de possibilités de distribuer vos films. On insiste parce qu’il y a beaucoup de réalisateurs qui ne se rendent pas comptent de ça. Et c’est normal. Ce n’est pas leur métier, c’est le nôtre. C’est à nous aussi à un moment donné d’aller à leur rencontre pour leur dire, faites les démarches très très vite, bientôt il sera trop tard.  C’est important pour le documentaire.

Comment voyez-vous la situation actuelle du cinéma documentaire ?

Je pense qu’il faudrait faire un grand bilan de l’évolution de ces dernières années sur le cinéma documentaire. Je vais essayer de faire un bilan assez condensé et très synthétique. Il y a de plus en plus de documentaires qui sont distribués en salle. Durant la deuxième moitié des années 90, chaque année il y a une trentaine de documentaires qui bénéficient d’une sortie. Et vers 2004, ce cumul d’une trentaine de documentaires annuel passe à une soixantaine et de 2004 à 2010 c’est à peu près stabilisé. Le nombre de séances va se stabiliser de 2004 à 2010 autour de la soixantaine. Et à ce moment-là le nombre de séances par films s’établit à 2000 séances par film. Ce qui est un niveau très flatteur à l’époque. Mais, ce qui est un avantage et un inconvénient, la présence de documentaires dans les salles de cinéma connait une nouvelle augmentation fulgurante en 2011. Pourquoi ? Tout simplement parce qu’on passe du 35 mm au numérique, au DCP. Et depuis 2014 c’est plus de 100 documentaires qui sortent chaque année. Soit 2 par semaine. Donc environ 15% des premières exclusivités au cinéma. Et du coup le nombre de séances par film chute pour s’équilibrer autour de 1200 séances par film. On passe de 2000 séances par film à 1200 séances par film. Pour la diversité et vitalité des écritures documentaires, c’est super, c’est génial. Les réalisateurs ont plus de possibilités de créer du documentaire, ont plus de possibilités d’accéder à ce milieu-là,  et de créer. C’est super. Mais pour nous distributeur de documentaires, on va faire un bilan beaucoup plus nuancé. Depuis 2004, le nombre de documentaires distribués a été multiplié par deux. Le nombre de séances dévolues aux documentaires reste stable, et le nombre de séance par film baisse de 80%. Et la baisse ne cesse de se multiplier depuis 2004. Pourquoi aussi ? On a de plus en plus de films, puisque le numérique débarque, c’est ouvert à tous. Certes ça coute de l’argent, mais ça coute quand même moins cher qu’à l’époque du 35 mm. Mais le nombre de cinémas n’augmente pas. Au contraire. Il diminue même quand on voit toutes ces salles qui ferment, qui ont des problèmes, qui sont sur la corde raide parce qu’elles n’arrivent pas à tenir leur budget. On a vu l’exemple du cinéma La Clef, qui était un cinéma dans lequel on pouvait distribuer du documentaire. On a sorti Ouaga girls là-bas. On a fait énormément de séances débat là-bas. Eh bien, le cinéma La Clef a fermé boutique, non pas parce qu’il était sur une corde raide. C’était différent. C’était une question de propriété malheureusement. Mais voilà. On a de plus en plus de documentaires, de moins en moins de cinémas, donc de moins en moins de séances. C’est terrible.

Autre chose, sur l’augmentation de sorties documentaires. Cette augmentation elle s’explique aussi par l’évolution des rapports entre producteurs de documentaires et chaines de télé. Dans les années 80 le législateur impose aux télévisions nationales d’acheter leurs documentaires à des producteurs indépendants. Les réalisateurs, les producteurs et les acheteurs de télévision travaillent collectivement à la réalisation de beaux documentaires. La création documentaire connait un âge d’or pendant la première moitié des années 90. Il y a plusieurs talents qui apparaissent, Claire Simon, Mariana Otero, Nicolas Philibert, etc. et peu à peu les acheteurs tv vont reprendre le pouvoir perdu. Dans la seconde moitié des années 90, les producteurs indépendants se voient forcé de céder à ces télés l’initiative de la création documentaire. Ils sont dépités et vont se tourner vers des chaines locales. Et pendant les années 2000 du coup les producteurs indépendants vont renforcer leurs liens avec les chaines locales, ils vont travailler avec leur appui éditorial. Et l’apport des chaines se limitant souvent en industrie, les collectivités locales, les régions et le CNC sont finalement les principaux financeurs de la création documentaire indépendante. Mais  la filière s’appauvrit. Elle va s’intéresser à d’autres relais de diffusion. Ceci explique en grande partie le doublement de sorties en salle vers 2004. Seuls les grands réalisateurs de documentaires tv comme Claire Simon, Mariana Otero, Nicolas Philibert passent à ce moment-là au cinéma. Et quand il y a cette migration, les producteurs rêvent de voir leurs documentaires sortir en salle, et c’est là qu’ils doublent le nombre de documentaires sortis en salle pour atteindre la centaine. D’un côté la reconnaissance du genre documentaire, elle est indéniable. D’exceptionnel c’est-à-dire 4 à 9 % des sorties en première exclusivité, à la fin des années 90, la présence du documentaire s’établit depuis 2011 environ à 15 % des nouvelles sorties en salle. C’est une part importante des spectateurs qui est maintenant habituée à voir du documentaire en salle. Et en même temps le nombre de séances dévolues au documentaire reste stable. Mécaniquement le nombre moyen de séances par film va chuter, et le box-office moyen par film s’en ressent. Alors qu’il se maintenait à environ 26 000 entrées, en moyenne, entre 2004 et 2006, le box-office moyen tourne depuis  autour de 13 000 entrées par documentaire. C’est une moyenne. Pour une moyenne de 13 000 entrées, la médiane s’établit autour de 7200 spectateurs. Résultats de toutes ces évolutions, même si c’est bien pour le documentaire, en distribution le bénéfice moyen par documentaire distribué s’écroule. Que fait le CNC, avec l’appui de l’AFCAE et des gros producteurs et distributeurs, ils vont certes nous aider en distribution, avec les aides automatiques et sélectives, l’AFCAE va aussi soutenir certains films, mais encore une fois, il y en a de plus en plus, on peut pas soutenir tous les films, il y a de moins en moins de cases, il n’y a pas de plus en plus d’employés à l’AFCAE, il n’y a pas non plus de plus en plus de cinéma, on ne peut plus tout caser au même endroit. Comme je le disais le CNC ne va pas nous apporter plus d’aides. L’aide automatique est relative à une fiche technique qui bloque un peu la diversité. Il y a l’aide au cinéma du monde, c’est sûr, mais elle n’est pas donnée à tout le monde. Il y a l’aide sélective, mais encore une fois il faut dépenser beaucoup pour recevoir beaucoup. Finalement on fait des dossiers CNC en tant que distributeur, on présente le film et notre stratégie. Je n’ai pas l’impression que c’est la stratégie distribution qui prime sur la qualité du film. Ce qui est gênant, en tout cas ce qui me gêne avec ces histoires de subventions CNC c’est que à un moment donné, nous on va créer un dossier avec une stratégie, mais ce n’est pas la stratégie qui est forcément mise en avant, c’est plutôt la qualité du film, alors qu’on prétend une aide à la distribution. Si on prétend une aide à la distribution, alors c’est la distribution qu’il faut juger, plus que le film. Évidemment si c’est un film complètement nul pour le CNC, oui, il ne faut pas l’aider bien sûr. Mais il faut avoir un regard sur la stratégie de distribution. Je pense que c’est important. Donc aujourd’hui, en 2018, quel constat on fait ? Il y a de plus en plus de documentaires, c’est génial ; mais il y a de moins en moins de place, donc il y a de moins en moins de séances, donc il y a de moins en moins de séance-débat possible puisqu’il y a moins de créneau. Or le documentaire  vit sur des séances débats. Il ne vit pas tout seul le documentaire. Quand on fait des séances sur Taste of Cement en débat on remplit des salles. Dans des séances de Taste of Cement seul, on peut faire 4 spectateurs. Il n’y a pas de communication, y a rien, il est tout seul. C’est des séances qui nécessitent des débats. C’est très compliqué. Après, on n’est pas là pour se plaindre totalement. On continue à distribuer des films. On est là, donc ça veut dire que quelque chose fonctionne, ça veut dire qu’on arrive à avoir des subventions. Grâce à l’ouverture de certaines aides qui nous sont précieuses comme une aide à la distribution pour les pays étrangers sur certains films. On va avoir ça pour le film Amal de Mohamed Siam. C’est du pain béni. C’est 30 000 euros. Il faut que le film ait 3 distributeurs dans 3 pays différents. C’est une aide très précieuse pour nous. Cela nous montre que le distributeur n’est pas mis à l’écart. C’est très important. Cela nous aide beaucoup. Grâce à certaines structures qui nous soutiennent comme Documentaire sur grand écran, etc. Mais ce sont des structures qui perdent leurs subventions aussi. Documentaire sur grand écran a perdu les avant-premières au MK2 quai de Loire quai de Seine, ils ont plus les moyens de le faire. Ils ont l’énergie. C’est ça, on a l’énergie mais on n’a plus les moyens. A un moment donné ça bloque. Après je parle des documentaire de niche. Je parle pas des documentaires de Michael Moore, je ne parle pas du Vénérable W non plus. Je ne parle pas de ces documentaires-là. Je parle des documentaires de niche, qui fonctionnent très très bien en festivals, qui sont sur-primés mais qui ont du mal à fonctionner tout seuls en salle. Les très bons documentaires fonctionnent très bien en festivals, multiplient les prix. Et tout le monde s’étonne : « mais pourquoi ils ne fonctionnent pas bien en salle ?  Ils fonctionnaient très bien en festivals. » Ce n’est pas le même public. Le public festivalier est un public qui sait où il va, il sait ce qu’il veut et il veut ces films-là, donc il y va. C’est un public déjà conquis, avant même la projection. Le public en salle, c’est un public différent. C’est un public qui a besoin de se détendre, c’est un public qui a besoin de découvrir, c’est un public qui a besoin de sélectionner, c’est un autre public. Le public festivalier c’est un public de cinéphiles, un public qui va faire du bouche à oreille, mais ça reste un festival.

Quel constat on peut faire en 2018 du cinéma documentaire en France. Je pense que ça pourrait être largement mieux. Je pense qu’on pourrait faire mieux. Je ne dis pas qu’il faudrait moins de documentaire. Je ne suis pas là pour faire du nettoyage et supprimer des réalisateurs, des réalisatrices. Je dis qu’il faut revaloriser le documentaire dans les aides au CNC, qu’il faut repenser la stratégie de distribution des subventions… ça a un petit côté Robin des bois peut-être, voler aux riches pour donner aux pauvres. Nous on a les stratégies. On a l’énergie. Quand on distribue un film, on l’accompagne partout. Mais à un moment donné il faut de l’argent. On ne peut pas faire ça tout seuls sans rien, et l’amour ça ne suffit pas… Le constat que je fais en 2018 c’est que je suis très contente personnellement de pouvoir découvrir tous les jours un documentaire différent, dans des structures différentes, avec des associations différentes, des réalisateurs que je ne connaissais pas. Mais on ne peut pas tous les distribuer. En moyenne on doit recevoir plus de 300 propositions par mois de gens qui veulent distribuer leur documentaire. On en distribue 3 par an. On ne peut pas faire plus. On n’a pas les moyens, ni humains, ni financiers. Donc élargir peut-être les conditions de subvention du CNC, pour que les films 100% étrangers puissent plus bénéficier, au-delà de l’aide au cinéma du monde. Je sais qu’elle existe…mais qu’ils puissent avoir plus de possibilités de distribution. Donc il y a ça, et puis, la confiance. Je pense qu’il y a un manque de confiance quelque part. Nous on a des relations de confiance avec beaucoup d’exploitants en France. On a Damien Truchot, de l’Archipel, qui nous fait confiance, qui a confiance dans le cinéma qu’on distribue, qui a les mêmes appétences que nous dans le cinéma documentaire et qui va à des moments donnés prendre nos films dans des séances débat. On a Peggy Valais des studios d’Aubervilliers qui nous fait confiance également. On a Emmanuel Vigne de Port de Bouc, Jean Pichon de Saint Etienne…On a plein d’exploitants qui nous font confiance et on aimerait que plus d’exploitants le fassent. Là j’en n’ai cité que quelques-uns, il y en a beaucoup plus. Mais on aimerait que plus de cinémas, plus de grands cinémas fassent confiance au documentaire. Et ça je pense que ça manque aussi. Je comprends, ils sont de plus en plus débordés, ils ont de plus en plus de films à voir, c’est normal, du fait de ce que j’ai évoqué précédemment, passage au numérique, passage de la télé au cinéma, mais il faut à un moment donné ouvrir une ou deux cases, parce que nous on accompagne vraiment, on ne laisse pas tout seul. On accompagne sur le terrain, c’est important.

En conclusion je dirai qu’il faut continuer à se battre. On va continuer à se battre.

Quels sont vos projets ? Quels films allez-vous distribuer prochainement ?

Des projets on en a plein. J’en ai toujours eu plein…Les films qu’on va distribuer prochainement, il y a un film, on n’en parle pas maintenant, malheureusement, c’est un film qu’on aime beaucoup. On n’a pas encore signé mais on y est presque. C’est un film sur le plaisir féminin. Un film très spécial sur le plaisir féminin, mais dont on aspire la distribution. J’en dit pas plus….Sinon on a Amal de Mohamed Siam qui est un film documentaire aux allures de fiction, dans lequel le réalisateur a suivi une jeune adolescente pendant 6 ans, au lendemain de la révolution place Tahir. Une jeune fille qui a 14 ans, complètement anti-flic, elle a perdu son père quand elle avait 10 ans. Elle est anti-flic. En manifestation elle les provoque. Elle est anti autorité en fait. Que ce soit l’autorité étatique ou l’autorité familiale, même l’autorité de sa mère, même si elle est très proche de sa mère. Et puis elle va évoluer pendant 6 ans. Elle va se demander s’il faut être dans le système, accepter d’être dans le système ou se battre et être exclue à jamais. Donc c’est une sorte de récit de vie complètement universel où tout le monde peut se retrouver. On est très fier de ce film. Ce film a fait l’ouverture de l’IDFA, il a fait 12 séances à l’IDFA toutes pleines. Il a fait l’ouverture à Lussas cette année. C’est un grand symbole pour nous, avec plus de 1000 spectateurs. Il a été à Vision du Réel, il a été à FIDADOC, à Doc Fest Sheffield, il a eu le prix jeune  public. Voilà c’est un film qui nous tient à cœur qu’on sort en salle en Février 2019. Afin de le travailler très bien on ne l’a pas sorti avant.

D’autres projets qu’on peut avoir. Comme tout distributeur on a évolué, on a d’autres projets. On veut s’intéresser plus à la télé qu’on a jusque-là un peu négligé…même si moi ça me fait un peu mal au cœur, je veux que les films ils restent au cinéma toute la vie, je ne veux pas les voir à la télé. Mais c’est une ressource financière de plus pour nous ou pour les réalisatrices et les réalisateurs. Elargissons notre stratégie de distribution. Par exemple j’aimerais bien qu’on fasse des nouvelles sorties, c’est-à-dire qu’on ressorte des films. C’est très ambitieux. J’aimerais bien pour Taste of Cement qu’on fasse une nouvelle sortie. On le ressort comme si on le mettait à l’affiche. Très ambitieux mais je pense que si on se bat très bien on peut y arriver.

D’autres projets, d’autres éventualités, c’est des projets de codistribution qu’on avait déjà évoqué par le passé avec Doc66 notamment. C’est l’idée d’avoir à un moment donné des films plus grands qu’on puisse distribuer ensemble, répartir nos compétences, les partager, pour pouvoir payer des MG (des minimum garantis) qu’on ne peut pas payer seul. Le minimum garanti c’est ce qu’on négocie soit avec le producteur, soit avec le vendeur international, c’est combien coutent les droits du film concrètement. Il y a certains films, on n’a pas pu y avoir accès parce qu’ils étaient trop chers pour nous. Avec la codistribution, on arrive avec deux sociétés spécialisées dans le documentaire, avec des compétences qu’on partage et qu’on multiplie surtout. Je pense que cela peut être une stratégie sympathique. Nos grands projets c’est partager nos compétences avec d’autres distributeurs. Je pense que c’est important. Autre projet, c’est aller de plus en plus à la rencontre des exploitants, physiquement, faire le tour des cinémas, aller les voir, les rencontrer. Ce sont des projets qui vont faire évoluer évidemment nos compétences et tout simplement nous faire grandir financièrement, mais qui surtout vont nous faire grandir nous en tant que personnes humaines, de pouvoir comprendre aussi où en sont les cinémas, ce qu’ils développent, ce qu’ils comptent faire et tout simplement de créer une grande famille du cinéma. Notre projet c’est ça, d’arriver à faire du cinéma documentaire une grande famille. On est content d’appeler Documentaire sur grand écran, d’appeler Hugo, Laurence et Hélène et savoir tout simplement comment ils vont. On est content de partager un verre avec eux, de discuter et de se soutenir et de se motiver. Je pense que c’est ce à quoi on aspire.

Il y a d’autres films qu’on aimerait distribuer, mais je ne peux pas en parler, parce que ce n’est pas acté.

Le projet initial c’est de grandir en permanence, d’affiner nos stratégies à chaque fois  et de persister là-dedans.

A LIRE :

O COMME OUAGA : OUAGA GIRLS

C COMME CALABRE : UN PAESE DI CALABRIA

LA MÉCANIQUE DES FLUX : F COMME FLUX (MIGRATOIRES)