C COMME CENSURE.

            La censure n’a jamais épargné le cinéma, qu’il soit documentaire ou de fiction. On pourrait penser que la fiction a plus de moyens pour passer entre les mailles du filet. Des stratégies de diversion, de contournement des pouvoirs. Pourtant la liste des films qui furent interdits en France, que ce soit pour des raisons politiques ou en regard aux « bonnes mœurs », est longue, trop longue. Parmi les plus connus citons, Zéro de conduite de Jean Vigo, Le Rendez-vous des quais de Paul Carpita, Les Sentiers de la gloire de Stanley Kubrick, Le Petit soldat de Jean-Luc Godard, Suzanne Simonin la religieuse de Diderot de Jacques Rivette, La Bataille d’Alger de Gillo Pontecorvo, Massacre à la tronçonneuse

Avec le documentaire, les attaques contre les pouvoirs établis se font directes, frontales et d’autant plus inacceptables pour les autorités qu’elles jouent la carte de l’objectivité et savent apparaitre comme irréfutables. Interdire un documentaire, ou lui imposer des coupes ou des modifications, passe plus facilement inaperçu aux yeux du public. Du coup l’exercice de la censure s’est toujours fait brutal vis-à-vis du cinéma documentaire, qu’elle soit le fait d’une dictature qui musèle systématiquement la liberté d’expression comme en Iran, ou qu’elle soit la marque d’une démocratie qui tente coute que coute d’étouffer la montée d’idée qui remettent en cause des pans entiers de son fonctionnement, comme ce fut le cas en France à propos du colonialisme et de la guerre d’Algérie. L’histoire de l’exercice de la censure à propos du cinéma documentaire est toujours significative de l’état de la liberté d’expression dans une société donnée. En France, l’interdiction d’un film n’a que rarement entrainé l’emprisonnement de son auteur. Ce n’est pas une raison pour fermer les yeux. Il n’y a pas de liberté d’expression tant qu’il y a un film interdit.

            Alain Resnais est un des cinéastes français ayant eu le plus de soucis avec la censure durant sa carrière de documentariste, de l’interdiction pure est simple d’un de ses films aux tracasseries administratives concernant Nuit et Brouillard. Tourné en 1953 en collaboration avec Chris Marker, Les Statues meurent aussi est consacré à « l’art nègre ». La première phrase du commentaire est restée justement célèbre : « Quand les hommes sont morts, ils entrent dans l’histoire. Quand les statues sont mortes, elles entrent dans l’art. Cette botanique de la mort, c’est ce que nous appelons la culture. ». Le film analyse la façon dont l’occident se penche avec condescendance sur l’art venu d’Afrique et constitue une dénonciation implacable du colonialisme. Le film reçu le prix Jean Vigo en 1954 et sera interdit pendant 8 ans !

            Le cas de Nuit et Brouillard est caractéristique de la façon dont un gouvernement peut voir dans le cinéma une source d’ennuis diplomatiques qu’il faut éviter à tout prix. Pressenti pour la sélection officielle au festival de Cannes 1955. le film en est exclu sur pression du ministère de la culture sur motif qu’il pourrait froisser la délégation Allemande et entraver le rapprochement avec les ennemis d’hier. Le film sera cependant projeté hors compétition. La commission de censure avait de son côté exigé la suppression d’une photo montant un gendarme français surveillant un convoi de déportés à Pithiviers. Cette allusion claire à la collaboration ne pouvait pas être acceptée par le pouvoir. Resnais refusa de couper le plan, mais il dut, pour obtenir l’autorisation de diffusion du film, supprimer le képi sur la tête du gendarme pour ne pas mettre en évidence le rôle peu glorieux de l’Etat français sous l’occupation.

            Si Resnais du, comme Chris Marker, attendre trois ans après l’interdiction des Statues meurent aussi pour retrouver de travail dans le cinéma, il ne fut pas poursuivi par la justice. Ce ne fut pas le cas pour René Vautier, à propos de son premier film, Afrique 50, reconnu comme le premier film ouvertement anticolonialiste et qui valu à son auteur trois inculpations et une condamnation à un an de prison. Un cas de censure extrême pour un film exemplaire, qui a bien failli être à jamais perdu.

            La censure sait aussi ne pas être aussi voyante, aussi directe. Mais se faisant économique, ou institutionnelle, elle est aussi efficace. Peut-être même plus. Un projet de documentaire qui ne trouve pas de financement parce qu’il apparaît trop dérangeant, a bien peu de chance de voir le jour, ou s’il est autofinancé, trouvera-t-il un distributeur ?

            Refuser de distribuer un film, ou s’opposer lorsque l’on en a les moyens à sa sortie, est une entrave à la libre expression qui s’apparente clairement à de la censure. La télévision française n’est pas toute blanche à ce niveau. Qu’il suffise ici de rappeler un cas tout à fait significatif, le refus de la télévision de diffuser Le Chagrin et la Pitié de Marcel Ophuls, alors même qu’elle avait contribué à son financement. Le film sorti alors dans une seule salle parisienne, mais son succès public fit qu’aussitôt d’autres salles le mirent à l’affiche. Un camouflet sévère pour la télévision qui se vit alors dans l’obligation de diffuser le documentaire.

            Autre cas Titicut folies, le premier film de frederik Wiseman. C’est l’exemple parfait d’une censure qui ne dit pas son nom, une censure qui n’est pas le fait du pouvoir politique mais qui, prenant la voie d’une attache juridique, est tout aussi efficace et constitue explicitement une atteinte à la liberté créatrice, beaucoup plus d’ailleurs qu’à la liberté d’expression. Cinq procès furent en effet intentés contre Wiseman. Il fut accusé d’avoir porté atteinte à la vie privée des prisonniers. Des gardiens le poursuivirent pour diffamation et il fut même accusé de pornographie. En 1967, un juge demande la destruction de la copie. Le procès en appel de 1969 autorise la diffusion du film, mais uniquement dans un cadre professionnel, médical ou juridique. En 1971, nouveau procès en dommages et intérêts intenté par le directeur de Bridgewater où est tourné le film, au nom des prisonniers. Il sera débouté. Mais toutes ces poursuites feront que le film ne sera pas visible par le grand public pendant 24 ans !

Plus grave encore, il y a encore des pays qui emprisonnent des cinéastes du fait de leur travail cinématographique, l’Iran par exemple. En décembre 2010 Jafar Panahi est condamné à 6 ans de prison, interdiction de tourner des films pendant 20 ans, de donner des interviews dans les médias et de quitter le territoire iranien. Sa faute : avoir voulu tourner un film sur les manifestants contre la réélection du président Abmadinejad en 2009. Assigné à résidence chez lui pendant le procès en appel de cette condamnation (elle sera confirmée), il tourne un film intitulé Ceci n’est pas un film. Il ne s’agit ni d’un documentaire ni d’une fiction, puisque ce n’est pas un film ! Il sera pourtant projeté au festival de cannes après être sorti d’Iran de façon clandestine, sur une clé USB cachée dans un gâteau selon ce qui est déjà devenu une légende. Panahi confie une caméra à un de ses amis chargé de le filmer tout au long d’une journée dans cet appartement qu’il ne peut quitter. Les seules actions, les seuls dialogues, seront des conversations téléphoniques et une rencontre avec un voisin dans l’ascenseur. Le cinéaste réalise ainsi un film sur l’interdiction de filmer, sur cette censure absolue qui veut l’empêcher de tourner. Sans qu’il se donne ouvertement comme un film de revendication, il s’agit bien d’un cri de révolte contre l’oppression. En même temps, preuve est faite que la dictature ne viendra pas si facilement que cela à bout de la soif de liberté des cinéastes.

Recensement des films documentaires qui ont eu affaire, d’une façon où d’une autre, à la censure française – des obstacles mis à la sortie du film, à l’interdiction pure et simple.

1974, une partie de campagne. Raymond Depardon

Afrique 50. René Vautier

Baise moi. Virginie Despentes

Le Chagrin et la Pitié. Marcel Ophuls

Histoire d’A. Charles Belmont et Marielle Issartel 

Histoire du soldat inconnu. Henri Stork

J’ai huit ans. Yann Le Masson

Nuit et Brouillard. Alain Resnais

Route 181 – Fragments d’un voyage en Palestine-Israël. Eyal Sivan et Michel Khleifi,

Les statues meurent aussi. Alain Resnais, Chris Marker.

Sucre amer. Yann Le Masson

La valise ou le cercueil. Charly Cassan

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