A COMME ACTUALITÉ – AVORTEMENT (Irlande)

Histoires d’A, Charles Belmont et Mariette Issartel, 1973, 83 mn

Il faut resituer ce film dans son contexte de conception, de réalisation et de diffusion. 1973, l’avortement est encore considéré comme un crime puni par la loi, bien qu’il y ait en France chaque année 800 000 avortements clandestins, avec tous les risques que cela comporte pour les femmes. Mais cette année-là, les luttes féministes s’intensifient. Les mentalités changent. Une nouvelle loi est inéluctable. L’IVG sera légalisée en 1975.

Le film de Charles Belmont et Mariette Issartel a participé de ces luttes, dans la mouvance des films militants dans les usines, des luttes des Lips ou de la Rodiacéta filmées par les groupes Medvedkine. Histoires d’A a certainement contribué au changement législatif, en popularisant la lutte des femmes, en posant le problème de l’avortement en liaison avec celui de la contraception et surtout des inégalités sociales. En ce sens, c’est un film politique dont la diffusion dans des réunions organisées par le GIS (Groupe d’information santé) ou le MLAC (Mouvement pour la liberté de l’avortement et de la contraception) est un succès populaire. On estime que dans, ces réseaux, 200 000 personnes ont pu le voir, avant qu’un visa commercial lui soit enfin accordé en 1974 pour qu’il puisse être vu en salle de cinéma.

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Histoires d’A, film en noir et blanc, réalisé avec les moyens du bord, refuse tout effet spectaculaire, ce qui aujourd’hui pourrait signifier qu’il est platement didactique, c’est-à-dire ennuyeux. Pourtant, il n’en est rien. Les manifestations du MLAC sont filmées de façon très dynamiques, comme d’ailleurs les réunions organisées par le GIS ou le planning familial permettant à toutes les sensibilités de s’exprimer. Les entretiens avec de « simples » femmes abordent des sujets de la vie quotidienne (élever les enfants, travailler ou rester femme au foyer) peu traités dans les médias de l’époque et surtout pas à la télévision. Les montages de « Unes » de journaux et d’images publicitaires sont des contre-points efficaces. Et puis surtout, il y a cette longue séquence filmant, dans un style proche du cinéma direct, un avortement. Une séquence choc puisqu’à l’époque elle pouvait valoir des poursuites judiciaires à ses auteurs. Une séquence qui reste encore aujourd’hui un remarquable exemple de cinéma militant.

Son but explicite est de dédramatiser l’avortement, de montrer qu’il ne représente aucun risque, qu’il n’est pas douloureux et ne nécessite donc pas d’anesthésie. Il est effectué en 20 minutes environ et la femme peut repartir immédiatement chez elle. La séquence commence par un dialogue entre le praticien et la femme qui vient avorter. Il explique la méthode, dite par aspiration, montre les instruments qu’il va utiliser et décrit les actes qu’il va accomplir. Au début, la femme est assez tendue. Puis peu à peu on sent qu’elle prend confiance, elle sourit à son mari qui l’accompagne et la soutient du regard. Pendant toute l’opération, le praticien explique ce qu’il accomplit. On ne peut être plus pédagogique. Tout se passe pour le mieux. La séquence comporte quelques coupures mais les ellipses pratiquées sont à l’évidence réduite. Elle se déroule presque en temps réel. Il y a peu de mouvements de caméra. On passe seulement d’un cadrage en gros plan sur le visage de la femme à celui du praticien ou à ses mains effectuant les gestes qu’il décrit. Un filmage simple, rigoureux, efficace.

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Malgré deux avis favorables de la commission de censure, le film sera interdit par Maurice Druon, le ministre de la Culture. Il connaîtra alors une première diffusion clandestine où l’intervention de la police pour saisir les copies engendrera des heurts avec les femmes présentes. Puis il sera projeté dans des séances militantes organisées par le MLAC. L’interdiction ne sera levée qu’en octobre 1974, par le nouveau secrétaire d’État.

Film de lutte, Histoires d’A est aussi un remarquable témoignage sur la situation des femmes dans la France des années 1970. En particulier, les deux interventions, au début et à la fin du film, d’une femme handicapée en grève de la faim, Aïcha, lui donnent une dimension qui va bien au-delà du problème de l’avortement. Film lui-même illégal, il montre comment la désobéissance civique peut être un moyen d’infléchir le cours de l’Histoire.