E COMME ENTRETIEN – THOMAS JENKOE

 

3 questions à propos de Souvenirs de la Géhenne, Thomas Jenkoe, 2015, 56 minutes.

 Quelle a été l’origine de votre film? Quelle a été sa genèse?

À l’origine du projet, il y a mon désir de filmer le complexe industriel situé en bord de mer, entre Grande-Synthe et Dunkerque. Je suis né dans le Nord de la France et j’avais de la famille qui vivait à cet endroit. Je me souviens, petit, avoir été saisi, la nuit, par les usines, que je voyais comme des cathédrales de feu, de lumière et de fumée défiant les cieux, et c’est tout naturellement que j’ai souhaité les mettre en scène. Elles étaient d’emblée au cœur du projet, sans que je sache au début vraiment quel serait celui-ci. Je suis donc parti faire des repérages, et, un matin, dans un café de Grande-Synthe, un habitué m’a raconté l’histoire de cet homme, J.D, qui, un soir d’octobre 2002, a décidé de prendre son 4×4 et son fusil de chasse afin de sillonner la ville et de faire un carton sur toutes les personnes d’origine étrangère qu’il croisait. Son odyssée s’est terminée par le meurtre d’un jeune maghrébin de 17 ans. Ce qui m’a convaincu qu’il y avait un film, ce sont les réactions des autres clients, plus empathiques envers le tueur qu’envers sa victime. J’ai alors découvert la violence latente qui gangrenait la ville – une violence à laquelle les flux migratoires nés des politiques d’industrialisation massives du littoral n’étaient pas étrangèrs. Cette histoire me ramenait, sans que je le cherche, à mon point de départ : les usines. C’est ainsi que j’ai décidé de refaire plus de dix ans après les faits, le parcours de J.D dans la ville, en confrontant ce qu’elle était devenue, au discours du meurtrier, en voix off, reconstitué d’après le dossier d’instruction de son procès. Formellement, je souhaitais faire un film de paysage, un peu dans la veine de ceux que réalise James Benning, où la rudesse du son viendrait se frotter à la douceur des images. C’est pourquoi je voulais absolument tourner l’été, au moment où le littoral nordiste est ensoleillé, afin de m’éloigner des représentations stéréotypées que l’on peut en avoir. J’aime l’idée que c’est sous un soleil de plomb que naissent les horreurs, comme on peut le lire dans L’Etranger de Camus, avec lequel le film entretient des liens. D’un point de vue audio, le son est souvent désynchronisé et il est travaillé à la manière d’une partition bruitiste et sérielle, suivant alors les préceptes du compositeur américain Morton Feldman, dont on entend la pièce Triadic memories. Enfin, je désirais réaliser un film qui puisse être vécu par le spectateur comme une expérience sensorielle. Il fallait pour cela ménager des pauses dans une construction narrative dense, et c’est comme cela que m’est venue l’idée des plans plus abstraits qui m’ont été inspirés par la peinture de Rothko. À plusieurs reprises, le figuratif disparaît au profit d’une image qui n’est plus qu’un souvenir du réel – comme la séquence liminaire : c’est la lumière intérieure, qui provient du reliquat de couleurs, le rouge le plus souvent, qui permet au spectateur de s’immerger dans la conscience brumeuse qui observe le monde et d’ainsi s’extraire de la narration pour s’octroyer une pause méditative.

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Avez-vous eu des conditions de réalisation, et de production, particulières pour mener à bien ce projet?

 Le film a été produit par Triptyque Films, ce qui a été d’une grande aide car c’était la société que j’avais créée en 2010 avec deux associés, et je pense que sans cela il n’aurait jamais vu le jour. Sur le papier, certains éléments pouvaient rebuter – le thème bien sûr, puisque le point de vue adopté était celui d’un tueur raciste, et la forme, qui pouvait sembler un peu austère. D’ailleurs, le parcours de financement s’est fait dans la difficulté : il s’est écoulé une année entière avant que de premières aides n’arrivent. Le projet a d’abord essuyé des refus avant de trouver les moyens matériels d’exister. Il a fallu remanier le dossier à plusieurs reprises afin de parvenir à une formulation acceptable. Pendant toute cette phase, je me suis senti fragilisé car j’étais persuadé – à tort ou à raison – que si je ratais le film après que l’on m’ait eu accordé des subventions, je n’en ferais probablement plus jamais. Heureusement, mes doutes ont été levés après le montage : nous avons candidaté aux aides en postproduction et nous les avons obtenues, ce qui venait récompenser tout le travail accompli. Concrètement, nous n’étions que deux sur le tournage, l’ingénieur son Pierre Bompy et moi-même. C’était important de travailler en toute petite équipe car l’espace à quadriller était étendu et il fallait pouvoir se mouvoir rapidement et simplement. De plus, même si j’avais beaucoup repéré et que je connaissais les lieux par cœur, j’avais besoin de temps au moment des prises de vues pour réfléchir à la manière de mettre en scène : le film n’est constitué que de plans fixes, comme des photographies, et il fallait « sentir » la scène avant de déclencher. À deux on peut se permettre de patienter sans que la gêne ne s’installe. Chacun savait ce qu’il devait faire et pouvait ainsi être relativement autonome. Nous avons tourné ainsi pendant 14 jours, dans une liberté totale.

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 Quel a été le parcours du film et son accueil public?

Peu de temps après avoir été fini, le film a été sélectionné en compétition Française au festival Cinéma du Réel, en 2015. Cette sélection et le prix obtenu (Prix de l’Institut Français – Louis Marcorelles) ont considérablement accéléré sa diffusion. Films de Force Majeure a décidé de prendre le film en distribution et il a ensuite été montré dans différents festivals : Jihlava IDFF, IFF Rotterdam, Rencontres européennes du Moyen Métrage de Brive, Côté Court à Pantin, le FIFIB à Bordeaux, Doc Fortnight au MoMA à New York… J’ai également bénéficié de projections ponctuelles que ce soit en Région PACA, grâce au travail de Luc Joulé et d’Image de Ville, en Nouvelle Aquitaine sur des propositions de Raphaël Gallet qui s’occupe de la diffusion pour ALCA et en Seine-Saint-Denis par l’entremise de Léa Colin qui œuvre pour Cinémas 93. Le film a bien circulé et je me réjouis d’avoir pu l’accompagner dans des lieux divers, ce qui m’a permis des débats passionnants. Les rencontres avec le public ont permis au film de s’accomplir pleinement. En effet, comme il se situe sur une ligne de crête, dans une position dégagée de tout jugement moral, il n’a pas toujours suscité une pleine adhésion. Mais c’est précisément ce que je souhaitais provoquer chez le spectateur : je voulais vraiment que chacun puisse vivre l’expérience de la projection à sa manière, en se frayant son propre chemin à travers les images et le son. J’ai trouvé intéressant et fécond les discussions d’après séances que j’ai eues la chance de vivre. Des regards différents ont pu se confronter, et m’ont permis d’enrichir, a posteriori, ma réflexion. C’est à ce moment-là que j’ai eu le sentiment de parvenir à accomplir le but que je recherchais, hors du consensus.

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Sur quoi travaillez-vous actuellement?

Je travaille actuellement sur deux projets très différents. Mon projet principal, This Land of mine, est assez avancé. Il s’agit d’une co-réalisation que je mène depuis plusieurs années déjà avec Diane Sara Bouzgarrou. Ce film est produit par Films de Force Majeure, et se déroule dans le sud des États-Unis. En voici le résumé : « Au cœur des Appalaches, l’Eastern Kentucky est un de ces territoires que le reste des États-Unis semble avoir oubliés. Au fil du temps, ses habitants ont développé un fort sentiment d’insularité et d’indépendance vis-à-vis du reste du pays ainsi qu’un attachement viscéral à leur terre. Leur Land. Endossant le qualificatif de « hillbillies », ils y mènent une existence fondée sur une liberté individuelle radicale, dans un rapport étroit avec la nature environnante. Parmi eux, Brian Ritchie, notre personnage principal. À travers sa subjectivité, le film explorera le rapport singulier que ces femmes et ces hommes entretiennent avec leur terre, qu’ils définissent autant qu’elle les définit. ». Depuis quelques temps, je mène en parallèle un autre projet, que j’ai commencé à écrire seul cette fois. Il est encore très embryonnaire mais il prendra plutôt la forme d’un essai. Comme dans Souvenirs de la Géhenne, il explorera la thématique du paysage, dans une perspective cependant plus globale.

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Pour voir Souvenirs de la Géhenne :

http://www.films-de-force-majeure.com/boutique/