F COMME FOLIE

Les cliniques de Saint-Alban et de Laborde, respectivement filmées par Mario Ruspoli et Nicolas Philibert, sont les hauts lieux de la psychiatrie institutionnelle auxquels restent attachés les noms de François Tosquelle et Jean Oury et que le cinéma documentaire nous a donnés à voir. A l’opposé, l’asile de San Clemente filmé par Raymond Depardon ou la prison de Bridgewater où se déroule le Titicut Follies de Frederick Wiseman (sans oublier le dernier film en date de Wang Bing diffusé en France sous le titre de A la folie), nous font ressentir l’horreur de l’enfermement asilaire que les films de Ruspoli et de Philibert servaient à dénoncer. Tous ces films montrent bien que filmer la folie n’est pas possible sans prendre parti sur la question de la place que réserve la société à ceux qu’elle qualifie de fous.

Le cinéma documentaire s’est intéressé à la santé mentale en traitant d’abord de la folie et plis récemment de l’autisme de façon spécifique. <pourtant, malgré les différences de centration du regard cinématographique, on retrouve les mêmes interrogations : comment présenter ces individus que l’on qualifie ou qu’on ne veut plus étiqueter de fous ; qu’en est-il de l’hôpital psychiatrique ; comment la société accueille-t-elle, ou laisse-t-elle à sa marge, ceux qu’il reste bien difficile de ne pas considérer comme des êtres à part ?

         Un des premiers films documentaires consacré à la folie est Regards sur la folie : la fête printanière (1962) de Mario Ruspoli, un film qui peut être considéré comme fondateur et particulièrement représentatif du cinéma direct qui se développa en France et au Québec en particulier dans les années 1960 (Rouch, Perrault, Brault…). Michel Brault est d’ailleurs l’auteur des images du film de Ruspoli et l’on reconnaît parfaitement son style : caméra à l’épaule, au plus près des sujets qu’il filme sans donner l’impression de les déranger ou de modifier leur comportement en quoi que ce soit. Le film est tourné dans l’hôpital de Saint-Alban en Lozère (un ancien monastère qui avait été transformé en prison avant d’être consacré à l’accueil (ou à l’enfermement) de malades psychiatriques. Comme on le verra dans des films plus récents (Depardon, Wang Bing) Ruspoli nous montre les couloirs filmés dans de longs travellings, il nous montre aussi les lits où les malades sont allongés, silencieux. Le film porte une attention particulière à certains de ceux qui vivent dans ce lieu plutôt vétuste marqué par la promiscuité et l’impossibilité d’une quelconque intimité, C’est par exemple une vieille femme qui dit s’appeler Blanche, filmée en plans fixes, allongée sur son lit. Le médecin se tient à ses côté, tout près d’elle. Il y a aussi cet homme que l’on retrouve à plusieurs reprises et qui tient toujours le même discours critique sur l’hôpital, sa nourriture infecte et ses murs qui en font une prison.

         Le film ne prétend pas proposer une explication des méthodes utilisées à l’hôpital. Mais il met en évidence une relation particulière entre médecins et malades. Des médecins très attentifs aux critiques que les malades et leurs parents peuvent faire de leur travail et du contexte hospitalier dans lequel il se déroule.

         Le titre du film évoquait une fête, ce qui peut paraître contradictoire avec l’omniprésence des murs qui nous rappellent sans cesse que nous sommes dans un lieu d’enfermement. Et pourtant, le film se termine par une longue séquence tournée lors de la kermesse du village et dans laquelle les pensionnaires de l’hôpital et son personne se mélangent tout à fait avec les habitants et participent aux mêmes jeux et aux mêmes danses. Le film nous rappelle que les fous sont avant tout des êtres humains, et que s’ils peuvent être considérés comme malades, ce n’est pas une raison pour les rejeter. Le film de Ruspoli, dans sa dimension humaniste, est à l’évidence une dénonciation de l’asile et s’inscrit parfaitement dans le courant de la psychiatrie institutionnelle. Un de psychiatres travaillant à Saint-Alban, François Tosquelle, en est d’ailleurs un des instigateurs en France.

         Ce regard porté sur l’enfermement dans l’hôpital psychiatrique, nous le retrouvons dans le film de Depardon tourné en Italie, San Clemente, un asile situé sur une île près de Venise. Quelle vie peuvent avoir ceux qui sont là comme des prisonniers ? Le cinéaste n’est pas très bien accueilli. « Vous n’avez pas honte, lui dit-on…Foutez le camp. » Ou bien « vous devriez chercher un travail honnête » et une main essaie de lui prendre le micro. Une femme se cache le visage derrière son sac à main. Beaucoup de violence, d’agressivité et de rejet de cette caméra vécue comme un intrus. Pourtant, un homme demande au cinéaste de lui offrir une cigarette et un autre l’appelle par son prénom. Mais cela ne signifie pas qu’il y ait une véritable rencontre entre le cinéaste et ceux qu’il filme.

         Depardon précise à la fin de son film qu’il a pu le réaliser dans ce lieu totalement déshumanisé grâce à l’intervention de Franco Basaglia, l’antipsychiatre le plus connu en Italie, luttant pour obtenir la suppression des « asiles de fous ». Le film de Depardon peut alors être compris comme un témoignage irréfutable du scandale humain que représente l’asile.

         L’opposé absolu de San Clemente, c’est la clinique de Laborde, filmée par Nicolas Philibert dans La moindre des choses. Laborde, clinique fondée en 1953 par Jean Oury, considérée comme une alternative à l’hôpital, pratique des méthodes thérapeutiques n’ayant de sens que parce que la plus grande liberté est laissée aux patients. A Laborde, il n’y a pas de fous, et on ne parle pas de malades, même s’il est évident dans bien des plans du film qu’ils relèvent de lourdes pathologies. Mais le film de Philibert ne nous montre pas une pratique de la psychiatrie. Il nous montre la vie quotidienne d’hommes et de femmes qui deviennent tout au long du film de moins en moins anonymes. C’est aussi la barrière entre soignants et « pensionnaires » qui est abolie, même s’il reste entre eux des différences qu’il ne s’agit pas de nier.

         Le film fait une grande place à la préparation de la fête annuelle réunissant les familles et les amis des pensionnaires. C’est l’occasion de monter une pièce de théâtre, Opérette de Gombrowicz. Les répétitions montrent toutes les difficultés qu’éprouvent ces « acteurs » improvisés pour apprendre et retenir le texte et pour interagir avec leurs partenaires de théâtre. Bien sûr, même si cela n’est jamais dit dans le film, il s’agit là d’une forme de thérapie. Comme tout ce qui se passe à Laborde. Même si cela porte sur les choses les plus insignifiantes de la vie quotidienne. Mais justement, c’est dans les petits riens vécus au jour le jour, dans la moindre des choses qui les entoure, que ces personnes en grande souffrance peuvent retrouver des raisons de continuer à vivre.

A suivre (Titicut Follies et A la folie)

Regards sur la folie : la fête printanière Mario Ruspoli (1962)

San Clemente Raymond Depardon (1980)

La Moindre des choses Nicola Philibert (1996)

san clemente 3San Clemente

moindre des choses 2 La Moindre des choses

Auteur : jean pierre Carrier

Auteur du DICTIONNAIRE DU CINEMA DOCUMENTAIRE éditions Vendémiaire mars 2016. jpcag.carrier@wanadoo.fr 06 40 13 87 83

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