P comme Photographie

leibovitz
Annie Leibivitz : life throught a lens

 

Il n’est guère étonnant que de nombreux films documentaires traitent de la photographie. Beaucoup de ces cinéastes ne sont-ils pas aussi des photographes, ou n’ont-ils pas été d’abord des photographes. Alors, photographie et cinéma ne peuvent faire que bon ménage. Le cinéma se retrouve être le moyen idéal pour présenter une œuvre photographique, la vie d’un photographe et ses méthodes de travail. Et quand le photographe, devenu cinéaste, filme lui-même son travail photographique, n’avons-nous pas l’occasion exceptionnelle de pénétrer au cœur même du processus de création ? Le cinéma au service de la photographie ? Certes ! Mais si les Wenders, Van der Keuken, Depardon, Chris Marker, William Klein ou Agnès Varda sont des cinéastes, c’est peut-être aussi parce qu’ils ont été et sont restés des photographes.

La photo dans le cinéma documentaire, ce sont d’abord des portraits de photographes. La vie et l’œuvre, l’œuvre inscrite dans une biographie donc, suivant pas à pas la réalisation de l’œuvre à chaque étape de la vie. Qui peut être le mieux placé pour réaliser un tel film que quelqu’un qui connait parfaitement l’artiste ? Sa sœur par exemple dans le cas d’Annie Leibovitz, ou le fils dans celui de Salgado.

         Annie Leibivitz : life throught a lens, ce titre dit bien la volonté de présenter une œuvre en l’inscrivant dans le déroulement d’une vie, une vie tout entière consacrée à la photographie. Exemple type, les célèbres photos des ROLLING Stones prises tout au long d’une tournée mondiale. La photographe nous est alors présentée comme se fondant en quelque sorte dans le groupe, au point de s’adonner avec eux à la drogue !

         Le Sel de la terre, film réalisé par Wim Wenders et Juliano Ribeiro Salgado est plus complexe dans la mesure où il entremêle de façon très subtile le portrait du photographe par son fils (portrait centré sur son travail de photographe) et une réflexion cinématographique sur son œuvre, sur ses photos, comme Wenders avait si bien su le faire à propos de l’œuvre chorégraphique de Pina Bausch. Il filme les photos de Salgado en gros plan, sans effet particulier en dehors de l’apparition en surimpression du visage du photographe qui commente son travail. C’est l’occasion de retrouver les photos les plus connues de Salgado, depuis les mines d’or à ciel ouvert du Brésil jusqu’à celles des puits de pétrole en feu lors de la première guerre d’Irak. Dans les deux cas les images de Salgado sont de magnifiques hommages au travail des hommes. Pour Wenders, Salgado est d’abord un témoin, comme lorsqu’il photographie la sécheresse et ses effets au Sahel. Des images choc, qui ont pu choquer. Une critique et philosophe des images comme Susan Sontag en ont dénoncé le côté voyeurisme et complaisance dans le morbide. Wenders n’évoque pas cette question. Ce silence doit suffire pour lui à réfuter de type de critiques.

         Autre exemple d’un cinéaste-photographe qui consacre un film à la photographie : Johan van der Keuken. Son film, To Sang Photostudio montre le travail d’un photographe qui n’est pas un artiste, ou du moins qui n’est pas reconnu officiellement comme tel et qui d’ailleurs n’en a pas la prétention. C’est un photographe « de quartier » pourrait-on dire, un quartier d’Amsterdam particulièrement cosmopolite. Le photographe réalise des portraits des habitants du quartier à la demande, à l’occasion d’un mariage ou d’une autre fête. Pour son film, c’est van der Keuken qui sollicite ces habitants, tous voisins, qui les mobilise pour venir les uns après les autres poser devant l’objectif du studio de To Sang. Un cérémonial cinématographique avant d’être photographique.

         Comment parler de la relation cinéma-photographie sans prendre en compte l’œuvre de Raymond Depardon ? Trois de ses films au moins, peuvent nous intéresser ici : Les Années déclics, Reporters et Journal de France.

         Dans Les Années déclics, Depardon se fait commentateur de son propre travail de photographe. Visiblement il aime évoquer les conditions de réalisations de tel ou tel cliché, revenant tout aussi bien sur la prise de vue que sur le tirage et même la publication et la diffusion. On n’est pas loin de la série Contacts, à laquelle d’ailleurs Depardon a participé et sur laquelle nous reviendrons plus en détail.

Reporters est tout entier tourné dans les rues de Paris. Où il ne se passe pas toujours des choses extraordinaires, mais où il faut bien trouver l’occasion de faire quand même des images pour alimenter la demande grandissante de la presse magazine. Pour cela, il y a bien sûr les passages obligés, la routine, le conseil des ministres du mercredi, les visites chez les commençants du maire de Paris, Jacques Chirac. La couverture de l’actualité, Depardon en connait toutes les contraintes, toutes les ficelles. Ses images ramenées d’Afrique, du Liban, de Berlin au moment de la chute du mur, pour ne citer que quelques-unes parmi les plus connues, n’ont pas grand-chose à voir avec les photos de stars du showbiz qui sont le plus souvent l’œuvre de ceux qu’on appelle, de façon très négative, des paparazzi, ces voleurs d’images à l’affut des moindres faits et gestes des célébrités qui peuvent faire vendre des journaux « people ». Pourtant ils font eux-aussi partie de la profession, dans laquelle ils n’ont pas toujours le beau rôle. Leur réputation sulfureuse doit-elle conduire à les ignorer, voire à les mépriser. Sans prendre ouvertement leur défense, sans justifier non plus leur existence, le film de Depardon aborde leur travail, comme celui de tous les photographes de presse, puisqu’il vise essentiellement à mettre en lumière toutes les facettes d’un métier dont il se sent si proche. Devenu cinéaste, Depardon, reste reporter dans l’âme. Ce dont il fait dans son film le reportage, c’est ce travail de photographe qui fut aussi le sien. Il peut le faire parce qu’il le connaît parfaitement, même si, au moment où il le fait, il n’est plus photographe de presse.

Journal de France a un petit côté testament professionnel, même si ce ne sera pas le dernier film réalisé par Depardon. Mais il revient sur son travail de photographe, ou du moins une partie de celui-ci, avec une grande sérénité. Il ne s’agit pas du photojournalisme, mais de cette œuvre particulière, concrétisée par une exposition à la Bibliothèque nationale sur la France profond, la France des sous-préfectures comme il dit, dont il film les boutiques des petits commerçants, des épiceries, des boucheries, des cafés. Ou bien il photographie un carrefour, une rue vide, une route, des lieux anodins mais qu’il a trouva photogéniques et significatifs des paysages des villages de notre pays à l’opposés des banlieues des grandes villes. Le film rend compte de la technique si particulière employée par Depardon, l’usage de la « chambre » photographique, un appareil encombrant et si contraignant (le temps de pose impose qu’il n’y ait aucun mouvement dans le cadre, pour éviter le flou) et totalement opposé au Leica, appareil favori des photoreporters. Ici Depardon ne photographie pas la vie avec son bouillonnement et son effervescence, mais l’immobilité, et le silence, de l’éternité.

A suivre…Si j’avais quatre dromadaires de Chris Marker et Salut les Cubains d’Agnès Varda

Auteur : jean pierre Carrier

Auteur du DICTIONNAIRE DU CINEMA DOCUMENTAIRE éditions Vendémiaire mars 2016. jpcag.carrier@wanadoo.fr 06 40 13 87 83

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