A COMME AUTISME

Elle s’appelle Sabine, Sandrine Bonnaire.

A ciel ouvert, Mariana Otero.

Cap aux bords, François Guerch

 

Les débats sur l’autisme et son traitement qui agitèrent le monde de la santé mentale autour de l’année 2012 sont-ils aujourd’hui apaisés ? Il faut l’espérer tant ces débats prirent la forme d’une véritable guerre où tous les coups étaient permis. Le cinéma n’y échappa pas, comme le montrent les différents procès que provoqua un film, Le Mur de Sophie Robert. Il est vrai que le dispositif du film pose problème au niveau déontologique. Il utilise en effet des entretiens réalisés auprès de psychanalystes pour les retourner contre eux et en faire des arguments de démonstration de l’incurie de la psychanalyste par rapport à l’autisme et de sa totale inefficacité thérapeutique, voire de sa dangerosité vis-à-vis des familles d’enfants autistes. Est-ce que c’était une raison pour interdire le film ? La justice a tranché, après bien des hésitations semble-t-il.

Heureusement, il existe des films qui abordent le problème de l’autisme dans une perspective bien moins polémique, même s’ils peuvent prendre position sur la question de l’accueil des « autistes » dans des institutions, hôpital psychiatrique ou petites structures ouvertes. Ils ont le grand mérite de nous montrer des enfants et des adolescents dans leur vie, dans leurs souffrances, et d’être ainsi une manière indispensable de nous aider à essayer de les comprendre et surtout de les accepter.

 

Elle s’appelle Sabine, premier film réalisé par Sandrine Bonnaire, connue jusqu’alors comme actrice, est d’abord le portrait d’une jeune fille, la sœur de la réalisatrice, dont le parcours de vie est caractéristique de ces personnes dont la différence n’est jamais vraiment acceptée par la société, et dont la famille se révèle, malgré toute sa bonne volonté, bien souvent tout aussi incapable que la médecine de trouver une solution adéquate aux difficultés qu’elles rencontrent. Mobilisant des images familiales, Sandrine Bonnaire nous montre sa sœur jeune, à 18 ans. Sabine y est jeune, belle, souriante, pleine de vie et profitant pleinement de la vie, comme lors de ce voyage à New York, en Concorde, avec Sandrine. Au moment de la réalisation du film, Sabine a 48 ans. Elle a beaucoup grossi, elle sourit très peu, elle est lente dans ses mouvements et son langage très répétitif est hésitant et très pauvre. Le contraste est frappant. Que reste-t-il de la première Sabine ? Est-ce bien la même personne que l’on voit dans ces images si opposées. Que s’est-il passé ? La réponse de la réalisatrice nous est donnée dans le récit de vie qu’elle fait de sa sœur.

elle s'appelle sabine

Sabine a toujours été perçue comme différente, voire anormale, par ses camarades de classe qui l’appelaient « Sabine la folle ». Elle est déscolarisée dès 12 ans suite à des excentricités insupportables pour le système scolaire ; un jour elle se déshabille dans la cour du collège ! Ses bouffées de violence sont de plus en plus nombreuses et elle semble de plus en plus en porte à faux avec le monde qui l’entoure. La médecine se révèle vite impuissante, incapable de donner même un diagnostic. Quant à la famille, malgré ses efforts, en particulier ceux de Sandrine, elle est bien obligée de constater qu’il n’est plus possible de garder Sabine avec elle, de s’en occuper constamment.la seule solution qui s’offre alors est l’hôpital. Un séjour de 5 longues années au cours desquelles la dégradation de l’état de santé global de Sabine est lente mais régulière. Et lorsque Sandrine intervient pour la faire sortir, il est déjà trop tard.

Pour Sandrine Bonnaire, fortement engagé dans la critique de l’hôpital psychiatrique (elle a été marraine en 2001 des journées de l’autisme), il s’agit de revendiquer la création de la part des pouvoirs publics de structures adaptées au cas de ces personnes que l’hôpital prive de liberté et qui n’a souvent d’autres actions thérapeutiques que le recours massif aux médicaments. Des structures de petite taille, comme celle en Charente où Sandrine a pu faire héberger sa sœur : quatre résidents accompagnés en permanence de deux éducateurs. Une structure où il est possible de retrouver la possibilité de vivre.

Film de Sandrine Bonnaire 2007 1 H 25

A ciel ouvert. Alysson, Jean-Hugues, Evanne, Amina, des enfants diagnostiqués psychotiques ou autistes, choisis parmi les 250 enfants et adolescents vivant dans cette institution, un IMP (Institut médico-pédagogique), le Courtil, situé à la frontière franco-belge. Mariana Otero y a passé plus d’une année en repérage, ce qui était nécessaire pour qu’elle se fasse accepter, elle et sa drôle de machine (la caméra qu’elle porte seule), par eux et aussi par les membres de l’équipe soignante, qu’elle ne pouvait pas ne pas filmer.

La relation des enfants au fait d’être filmés devient au cours du film un point central et il sera d’ailleurs pris en compte par les soignants comme contribuant au travail thérapeutique. Une relation très affective avec une cinéaste qu’ils acceptent comme faisant partie de leur monde. Une cinéaste qui ne mène pas d’entretien. Elle ne les questionne pas non plus. Mais elle leur parle, elle leur répond, et ce qui se vit dans ces échanges est tout à fait fondamental pour la vie de ces enfants, mais aussi pour le cinéma.

a ciel ouvert

Côté adulte, le film insiste sur le travail d’équipe des soignants. Une équipe où il ne semble pas y avoir de hiérarchie. On assiste à une « supervision », où un intervenant évoque son action dans le cadre de son travail et écoute les conseils qui lui sont proposés. Dans une conférence réunissant une bonne partie du personnel, une intervenante donne connaissance du rapport qu’elle a rédigé à propos d’un enfant. A côté d’elle, un des fondateurs de l’institut, qui sera d’ailleurs présenté vers la fin du film comme un des « responsables » du Courtil en tirera des perspectives pour l’action à venir.

Qu’il existe des solutions alternatives à l’enfermement de l’hôpital, c’est aussi ce que montre le film de François Guerch, Cap aux bords. Il le fait sans polémiquer, sans agressivité d’aucune sorte donc, simplement en montrant la vie de trois adolescents, leur quotidien pendant un été, un été qui pourrait très bien être une année, une vie.

Le film est tourné dans une colonie de vacances bien particulière. Il n’y a là que 3 à 5 enfants accompagnés d’un animateur chacun. La caméra les accompagne dans leurs longues promenades en forêt où le seul « événement » est la difficulté éprouvé par Matéo pour sauter d’un pas par-dessus un petit fossé. De la même façon le cinéaste suit ce petit groupe dans les rues d’une petite ville un jour de marché. A la solitude et au calme presque vide de la forêt succède ainsi l’animation de la foule et l’on imagine que le ressenti de Mateo en particulier doit être bien différent. C’est peut-être pour cela que nous le retrouvons en pleine crise dans la séquence suivante. L’animateur pourtant beaucoup plus grand et costaud que lui a bien du mal à le maîtriser, de l’immobiliser pour éviter qu’il ne commette sur lui ou les autres des actes de violence, pour essayer de le ramener au calme.

Dans toutes ces séquences, le cinéaste n’intervient pas. D’aucune façon. Il n’a donné aucune information sur ces enfants, ni leur âge, ni leur passé, ni leur traitement s’ils en ont. Le pari est ici qu’il n’y a rien à savoir d’eux pour que le film nous parle vraiment d’eux, de ce qu’ils sont réellement, en dehors de toute référence biographique et surtout médicale. De même le film ne donne aucune indication sur l’institution où il est réalisé, sur son fonctionnement et ses références théoriques. Nous ne savons rien des adultes qui accompagnent les enfants, même pas leur nom ! Mais nous les voyons agir et interagir avec ceux dont à l’évidence ils ont la charge. Un cinéma de pure observation donc, où la caméra est totalement oubliée, comme la mouche en haut du mur dont parlait Leacock. Une caméra totalement neutre qui se limiterait à enregistrer le réel devant elle ? Le cinéaste n’est pas si naïf pour le croire. Et il le dit de la façon la plus forte qui soit, c’est-à-dire par les seules images qu’il nous propose. La dernière séquence du film en est la démonstration lumineuse. Au cours d’une balade en forêt, le cinéaste suit le petit groupe d’enfants et d’adultes filmé devant lui dans la profondeur de champ du chemin. Matéo s’attarde. Il se retrouve seul devant le cinéaste et sa caméra portée à l’épaule. Se met alors en place un étrange jeu de cache-cache. Matéo entre et sort du cadre. La caméra le retrouve avant qu’il ne disparaisse à nouveau lorsqu’elle s’immobilise. Et le cinéaste lui parle. « Mateo…où es-tu ? Matéo…je te vois ». Matéo ne répond pas mais son regard suffit à dire qu’il joue le jeu, que c’est lui qui dirige la situation. Etre vu, disparaître, réapparaître, pour finalement fixer la caméra, la voir en étant vu, en gros plan frontal. Le temps d’une séquence de film, Matéo existe dans ce regard caméra, il existe pour le cinéaste, pour le spectateur futur, mais surtout il existe pour lui-même.

 

 

 

 

Auteur : jean pierre Carrier

Auteur du DICTIONNAIRE DU CINEMA DOCUMENTAIRE éditions Vendémiaire mars 2016. jpcag.carrier@wanadoo.fr 06 40 13 87 83

2 réflexions sur « A COMME AUTISME »

  1. Je n’ai malheureusement pas vu les films « Elle s’appelle Sabine » et « A ciel ouvert ». Par contre, j’ai vu le film de F.Guerch « Cap aux bords » ; l’article de JP.Carrier traduit bien le travail du réalisateur qui filme les enfants, discrètement mais sans les lâcher d’une seconde, notamment Matéo dont le regard intense vous dévisage à en être gênant, dont les réactions violentes sont impressionnantes mais aussi le sourire qui montre qu’il peut être heureux.
    L’ensemble de ces trois articles est passionnant et font découvrir ce monde étrange qu’est l’autisme. Merci.

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