R COMME ROSI (Gianfranco)

Couronné l’année dernière à Venise pour Sacro Gra, Gianfranco Rosi vient de recevoir l’Ours d’Or à Berlin avec Fuocoammare. Une bien belle consécration. En même temps qu’une reconnaissance de l’importance du documentaire dans le cinéma actuel. Les grands festivals généralistes le traitent enfin à l’égal des autres films.

Un fleuve, un désert, une chambre, une ville : une bonne occasion de revenir sur son œuvre.

Le Passeur (1993). Un fleuve, le Gange, une barque sur le fleuve, au milieu des cadavres. Sur la rive, ce sont les bains rituels. Sur le fleuve lui-même, une multitude de barques conduisent des groupes, surtout des hommes, qui sont autant de cortèges funéraires. Les Indous incinèrent les morts. Sauf que cela coûte cher. Beaucoup ne peuvent pas payer un bucher sur le bord du fleuve et une barque pour disperser les cendres dans l’eau sacrée. Il existe bien un feu « électrique », comme dit le passeur, un mode d’incinération moderne et très bon marché, mais peu en connaissent l’existence. De toute façon les mendiants et les hommes saints ne peuvent pas être incinérés. Les premiers sont simplement jetés dans le fleuve, depuis la rive. Les seconds eux, sont immergés dans le fleuve, solidement amarrés à une grosse pierre de façon à ce qu’ils ne remontent pas à la surface. Ici la religion peut devenir une source de revenus. Le film de Rosi aborde aussi cet aspect. Mais on sent surtout ses interrogations sur ce monde si différent du nôtre. Un film qui nous ouvre les portes de la réflexion philosophique.

Sous le niveau de la mer (2008). Un désert, qui culmine à 35 mètres au-dessous du niveau de la mer. Un désert qui devrait donc être recouvert par les eaux et dont l’existence est en soi un paradoxe. Mais ce qui intéresse Rosi, ce sont ceux qui vivent là, qui sous une tente, qui dans un bus aménagé ou dans n’importe quel autre véhicule pouvant contenir de quoi dormir. De toute façon, si le vent ne soulève pas trop le sable, ils vivent aussi dehors, dans de petits campements improvisés. Mais aucun de ces « SDF » ne cherche le confort. Avoir de quoi se déplacer et pouvoir joindre par téléphone un proche, un membre de la famille à qui laisser un message puisqu’il ne répond pas, est largement suffisant. En ville dormir dans un parc est illégal. Ici au moins, aucun policier ne viendra vous embêter. Ce type de revendication, quelque peu anarchisante n’est pourtant pas le leitmotiv de discours tenus à la caméra. Ici, chacun vit pour soi, dans son coin et ce qui compte c’est de ne pas être dérangé. Du coup le film se déroule comme une succession de portraits qui ne cherchent pas à établir des liens entre eux. Et c’est bien pour cela qu’ils ont accepté d’être filmés.

El Sicario, Chambre 164 (2010) : la vie d’un tueur, filmé masqué, assis face à la caméra. Il raconte comment il est devenu l’exécuteur de basses besognes, tout dévoué à un patron qui décide de tout, de la vie et de la mort de ceux qui ne paient pas leur dette ou qui ont un problème quelconque. Peu importe la raison. Le patron tout puissant a toujours raison, une bonne raison. El Sicario ne peut qu’exécuter. Sans discuter, sans se poser de question, sans essayer de comprendre. Lorsqu’il est recruté, El Sicario n’avait pas le permis de conduire. Comme il doit passer de la drogue en voiture, en deux jour on lui apprend à conduire et un permis lui est immédiatement fourni. Et cela se passe de la même façon pour son entrée à l’école de la police. Pas question d’examen, un simple entretien suffit où le directeur se contente d’affirmer que de toute façon il n’a pas le choix. Les techniques de torture, de mise à mort, El Sicario les connait parfaitement et les expose devant la caméra comme il exposerait n’importe quel travail. Un discours qui fait froid dans le dos. Car l’absurde vient s’insinuer dans l’horreur. El Sicario raconte comment, au milieu de son travail, le patron donne l’ordre au téléphone, de ne pas achever la victime. Il faut le ranimer, le remettre sur pied. Seulement, il est déjà pas mal en point. El Sicario n’arrive pas à lui redonner vie. Le patron envoie un médecin qui réussira tant bien que mal à le retaper au bout de trois jours. Le nouvel ordre du patron tombe alors : il faut l’exécuter. Qu’est-ce qui motive une telle confession ? Cherche-t-il à se faire aider pour ne pas être retrouvé par son ancien patron ? Cherche-t-il à se faire pardonner ses crimes ? Mais pardonner par qui ? Par Dieu ? A-t-il une conscience morale ? Mais alors, comment peut-il continuer à vivre avec le poids d’une telle culpabilité ? Il s’en remet semble-t-il à la justice divine, mais n’a-t-il aucun compte à rendre à la justice des hommes ?

Sacro Gra (2013). Le Boulevard périphérique qui entoure Rome sur 60 km. Le film pourrait être dédié aux voitures, à leur utilité et à leur nuisance. Il n’en est rien. La caméra de Rosi ne reste pas sur le bitume. Elle prend en compte la vie des gens qui résident sur le pourtour de l’autoroute, là où on entend encore (ou presque plus) la rumeur automobile, mais où la vie peut se dérouler sans en être perturbée. Comme ce biologiste, spécialiste des palmiers, des arbres menacés par des insectes qui les dévorent de l’intérieur. Les palmiers, l’homme les aime. Il fait tout pour les protéger. Le soir, chez lui, il consigne les données recueillies dans son ordinateur. Gagnera-t-il ce combat sans fin contre les insectes ? Ou encore ces prostituées se remaquillent en discutant dans leur camping-car sur une aire de stationnement. Un pécheur d’anguilles est filmé sur sa barque et chez lui en train de repriser ses filets. Un homme fait de la gym en fumant son cigare. Il habite un vieux château dont il loue le grand salon pour des réunions ou des spectacles. Il le transforme même en studio de cinéma lorsque des réalisateurs ont besoin de ce décor baroque. Un vieil homme discute le soir avec sa fille qui travaille sur son ordinateur. La pièce où ils vivent est si petite que Rosi n’a pas pu s’y installer pour tourner. Il filme la pièce de l’extérieur, en plongée, ce qui donne une dimension plutôt voyeuriste à la séquence. Toutes ces scènes sont emplies d’un grand calme, presque d’une sérénité, qui contraste bien sûr avec la furie du monde de l’automobile. Un film sur une ville, sans jamais y pénétrer. Une prouesse.

Voir le Trailer de Fuocoammare (HD) le dernier film de Gianfranco Rosi

Lire sur Rome dans le Dictionnaire du cinéma documentaire : Rome désolé de Vincent Dieutre.

 

 

Auteur : jean pierre Carrier

Auteur du DICTIONNAIRE DU CINEMA DOCUMENTAIRE éditions Vendémiaire mars 2016. jpcag.carrier@wanadoo.fr 06 40 13 87 83

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