E COMME ÉGYPTE

La révolution Egyptienne est-elle aujourd’hui renvoyée définitivement aux oubliettes du passé ? Pas pour le cinéma.

Après les films réalisés « à chaud » comme Tahrir, place de la libération de Stefano Savona, voici venu le temps de la prise de distance, ce que réussi parfaitement Je suis le peuple de Anna Roussillon.

Stefano Savona a filmé la révolution en marche, l’insurrection de tout un peuple, son aspiration à la liberté, ses revendications de justice sociale, sa lutte contre un régime jugé tyrannique et corrompu. Il place sa caméra au cœur des manifestations, pendant l’occupation de la place Tahrir. Il en suit tous les épisodes. Le discours de Moubarak annonçant qu’il ne partira pas et la réponse sans équivoque de la place : « Dégage, Dégage » et les chaussures tendues au bout des poings. Les affrontements avec les « vandales » du pouvoir, ces condamnés sortis de leur prison et que l’on paye pour combattre les insurgés. Dans beaucoup de plans ultérieurs, on croisera des blessés, pansements sur la tête ou sur le visage. Et bien sûr l’annonce de la démission de Moubarak et l’explosion de joie qu’elle suscite. Dans tout cela ce qui est au cœur des images, ce sont les visages mais aussi les voix, les cris, les chants, la reprise interminable des slogans. « Nous ne partirons pas d’ici. C’est Moubarak qui doit partir ». « Repose toi tu es vieux ». « La place Tahrir est notre patrie ». « Moubarak game over ». « Dieu est grand, la révolution continue ». « Voilà les égyptiens ». La libération ici, c’est d’abord celle de la parole. Et puisqu’il y a une caméra et qu’elle est prête à écouter tous en profitent pour dire ce qu’ils ont sur le cœur. Les espoirs aussi. La révolution de tout un peuple.

Malgré son titre, nous ne voyons pas le peuple dans le film d’Anna Roussillon. Mais c’est bien du peuple qu’il s’agit dans ce film qui oscule l’Egypte et sa révolution, ou plutôt le devenir de l’un et l’autre. La première spécificité du film est de ne pas se situer au Caire, là où la révolution a pris naissance, là où l’Histoire est censée se dérouler. Ici plus de manifestation ou d’occupation, mais la vie de tous les jours, le travail dans les champs, les soirées en famille. La cinéaste instaure ainsi une distance fondamentale. L’Histoire de la révolution, ses événements, n’est plus filmée en direct. Elle n’est donnée à entendre que par l’intermédiaire de la télévision. Mais ce qui compte alors ce n’est pas ce que dit la télévision, mais la façon dont elle est reçue. Dans ce décalage, le film met concrètement en œuvre la différence entre reportage et documentaire. C’est bien sûr une question de durée. Il est banal de dire que documentaire prend son temps, qu’il nous laisse le temps de penser parce qu’il laisse le temps de vivre à ceux qu’il filme. Il leur laisse le temps de se forger une position, d’avoir des doutes et des incertitudes, de changer d’avis. Mais la différence entre reportage et documentaire (celle entre télévision et cinéma), c’est aussi une question d’engagement. Pas plus que le film de Savona, celui d’Anna Roussillon n’est pas un film militant. Mais ce sont des films engagés. Par leur positionnement, auprès du peuple précisément, que ce soit la foule des manifestations du Caire ou la famille de paysans du sud de l’Egypte. Ce sont des films qui ne laissent pas indifférents ceux qui les regardent parce qu’ils ne filment pas l’indifférence. Ceux qu’ils filment ont une position, un engagement qu’il ne s’agit pas de justifier mais dont il importe de montrer la force et la sincérité. La façon de filmer n’est alors rien moins qu’indifférente. Il s’agit bien sûr d’un cinéma politique. Mais dire cela est encore bien trop faible. Le reportage aussi fait de la politique. Mais il le fait sans être engagé dans la politique. Le documentaire engagé lui, donne toujours le sens de son engagement, aussi bien sa signification que sa direction, sa finalité. Il n’existe que par son engagement. Et c’est bien pour cela que le-la cinéaste ne peut être que présent-e dans son film. Je suis le peuple est justement un film où la cinéaste est totalement immergée dans le monde qu’elle filme. Comme Emmanuelle Demoris fait partie intégrante de l’univers de Mafrouza, Anna Roussillon n’est plus une étrangère en Egypte, dans la famille Egyptienne qui l’accueille avant même d’être filmée. Le cinéma engagé n’est pas un regard extérieur. Sa position n’est jamais le point de vue de Sirius, même s’il lui arrive de prendre de la hauteur. Même s’il peut atteindre l’universel. Mais ce n’est jamais en renonçant au particulier, au quotidien, à la banalité en somme. Filmer des personnes dans la plus grande proximité possible, sans que la caméra soit une barrière, c’est le meilleur moyen, le seul moyen, de leur donner la parole, de leur donner la possibilité d’être eux-mêmes, de vivre leur engagement de façon authentique. Le titre « Je suis le peuple » est d’ailleurs parfaitement adéquat au film. Par l’emploi de la première personne surtout.

je suis le peuple 2

Auteur : jean pierre Carrier

Auteur du DICTIONNAIRE DU CINEMA DOCUMENTAIRE éditions Vendémiaire mars 2016. jpcag.carrier@wanadoo.fr 06 40 13 87 83

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