W COMME WISEMAN

Wiseman est le cinéaste documentariste à la mode. Celui qui jouit d’une estime critique à nulle autre pareille : quel auteur de documentaires a eu l’honneur dans le passé de faire la couverture de Positif ? Chacun de ses nouveaux films bénéficie d’une diffusion en salle plus qu’honnête, surtout si l’on tient compte du handicap que constitue dans le contexte actuel la longue durée de ses films. Les documentaires de Wiseman ne sont peut-être pas ceux qui font le plus d’entrées en salle, mais des scores élevés comme ceux de Demain ou de Merci patron ! risquent d’être sans suite. Au fil des sorties, de film en film, Wiseman lui est toujours là. Une longévité créatrice qui fait penser à Manoel de Oliveira et dont on souhaite qu’elle se poursuivra de longues années encore.

Le succès de Wiseman s’explique d’abord par l’ampleur de son œuvre. Plus de quarante documentaires à ce jour et le décompte est d’année en année remis en cause par de nouvelles réalisations. Mais cette importance quantitative ne serait rien sans la rigueur extrême du travail du cinéaste, ce qu’on peut appeler en toute légitimité, la méthode Wiseman. Depuis son premier film, Titicut Follies, Wiseman est resté fidèle à quelques principes de base : pas de commentaire surajouté aux images, pas d’entretien ou d’interview, un montage précis qui donne un rythme particulier au film, une durée laissant à chaque situation filmée la plénitude de sa temporalité. Les films de Wiseman se veulent en outre exhaustifs (on sait qu’il filme énormément). Qu’il aborde une institution, ou un lieu déterminé (mais bien sûr les institutions sont toujours localisées) Wiseman nous en présente tous les aspects visibles, les plus évidents, mais aussi il va fouiller dans les recoins, parfois ceux qui sont véritablement cachés, ou du moins peu ou pas accessibles au public. Bref, chaque film de Wiseman est une totalité, fermée sur elle-même, à laquelle il semble impossible de rajouter des éléments, à moins de répéter, ou de reprendre avec quelques variantes, ce qu’il nous a montré.

L’œuvre de Wiseman a-t-elle de l’influence sur le cinéma documentaire actuel ? Bien sûr, il n’existe pas de disciple officiel. Ce qui d’ailleurs n’aurait aucun sens. Wiseman n’est pas à lui tout seul une école ! Pourtant il est possible de rapprocher certains films de sa méthode, même s’il reste le seul à la maîtriser et à la mettre en œuvre dans toute sa rigueur. Un des films qui me semble le plus proche de l’esprit Wiseman est La Maison de la radio de Nicolas Philibert. Son exploration de l’institution Radio France ne se centre pas uniquement sur les personnalités les plus en vue. Comme l’aurait fait Wiseman, il n’oublie pas de filmer l’employé qui porte le café aux invités du matin… Peu importe qu’on puisse ou non dresser une liste de ces films, dès qu’il s’agit de filmer une institution ou de plonger son regard dans un lieu, un espace strictement délimité et qui tient son unité de sa fonction, de ceux qui y vivent ou y travaillent, on pense à Wiseman.

Cependant, on peut aussi évoquer un certain nombre de documentaires qui, bien que partant du projet de filmer une institution plus ou moins officielle, s’écartent sensiblement de la méthode Wiseman, pour développer des œuvres originales constituant une tendance forte du documentaire actuel qui s’ éloignent de plus en plus du « classissisme » à la Wiseman. Le point fondamental de cette prise de distance réside à mon sens dans l’implication personnelle du cinéaste dans son film, c’est-à-dire dans la situation qu’il filme. Ce que n’a jamais fait Wiseman. Pas une seule fois il n’intervient à l’image, ni dans la bande son. Pas une seule fois il n’interagit avec ceux qui sont devant sa caméra. Si nous parlons de position classique, c’est bien sûr parce que nous retrouvons là un des fondements de la fiction dont on sait que, pour pouvoir se donner comme une réalité, elle se doit de faire oublier toute la machinerie de sa fabrication. Dans les documentaires de Wiseman, tout se passe comme si cette mise à l’écart du processus de réalisation avait pour fonction de renforcer ce même effet de réel à l’œuvre dans la fiction la plus traditionnelle. Wiseman filme de telle sorte que le spectateur soir entièrement immergé dans la situation, le lieu, l’institution qui est le sujet du film, et la vive comme s’il était réellement présent, non sur un lieu de tournage, mais dans la situation elle-même, comme si elle n’était pas filmé. Or c’est précisément cette position de filmeur invisible que n’adopte plus un nombre important de documentaristes. De plus en plus ils entrent en relation avec ceux qu’ils filment. De plus en plus ils font partie eux-mêmes, en tant que filmeur, du filmé. Et ce n’est pas un hasard si une orientation de plus en plus présente dans le documentaire d’auteur tend vers l’autobiographie,même s’il ne s’agit pas de raconter la totalité de sa vie comme l’a fait Varda dans Les Plages d’Agnès. Ces films portent nécessairement la trace de leur auteur. Wiseman lui signe en quelque sorte ses films par sa méthode. Ce qui est une pratique plutôt abstraite dans laquelle il n’est certainement pas possible de trouver la marque d’un ego.

Je ne prendrai ici qu’un exemple, Mafrouza d’Emmanuelle Demoris, Un film qui, avec ses 12 heures de durée, pourrait sembler renvoyer à Wiseman. De même il s’agit aussi de rendre compte de la vie d’un espace déterminé, un quartier d’Alexandrie en Égypte, près du port, un quartier particulier puisqu’il s’agit d’un bidonville voué à la destruction. Un quartier unique, comme sont uniques les habitants que la cinéaste rencontre et qui vont devenir ses amis. Car c’est là l’essentiel. Les relations de la cinéaste et de ses personnages font partie du film, ce sont même les éléments fondamentaux du film puisqu’ils en constituent la chair et lui donnent sa chaleur vivante. En comparaison les films de Wiseman restent froids. Ce n’est pas qu’ils n’aient pas d’âme, mais le spectateur est le plus souvent constitué en simple observateur extérieur. Car Wiseman ne cherche jamais à personnaliser son propos. Dans Mafrouza au contraire, les contacts sont de plus en plus directs entre la cinéaste et les habitants du quartier. Ils se moquent gentiment d’elle et lui donne même un petit nom affectueux. Inimaginable chez Wiseman.

Auteur : jean pierre Carrier

Auteur du DICTIONNAIRE DU CINEMA DOCUMENTAIRE éditions Vendémiaire mars 2016. jpcag.carrier@wanadoo.fr 06 40 13 87 83

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